Le cyclisme utilitaire et démocratique (1892)

dimanche 29 janvier 2017, par velovi

Par A. Ballif, Touring-Club de France, juin 1892, Source gallica.bnf.fr / BnF

Qu’on le veuille ou non, qu’on le déplore ou qu’on s’en réjouisse, nous verrons sous peu le cyclisme revêtir une forme aussi nouvelle qu’inattendue, celle de l’utilitarisme. Qu’on y réfléchisse un instant et qu’on compare l’état d’esprit du public, tel qu’il est aujourd’hui, avec ce qu’il était il y a trois ou quatre ans, à peine. A cette époque, encore si proche cependant, la vélocipédie était considérée comme un simple exercice acrobatique, et on faisait difficulté de lui concéder le titre de sport ; on affectait de l’ignorer, jamais un homme sérieux n’eut osé s’y livrer en public et d’ailleurs l’idée n’en venait à personne ; les plus bienveillants disaient « c’est un jeu, une fantaisie passagère » et les quolibets et les actes de malveillance même s’ajoutaient à ces appréciations.

Plus tard la médecine s’en mêlant — de quoi ne se mêle-t-elle pas ! — ce furent mille maux que la malheureuse vélocipédie — nouvelle boîte de Pandore — devait déchaîner sur le genre humain : rhumatismes, affections des bronches et du cœur, varices, inflammations des reins, du métatarse, toute la lyre ! La médecine en fut encore une fois pour sa science. Pour quelques Hippocrates endurcis qui jettent encore la pierre au cyclisme, une immense majorité en sa faveur s’est formée dans le corps médical et c’est par centaines que se comptent aujourd’hui les médecins, prêchant, par leur propre exemple, la cause du cycle.

Enfin les grandes courses à travers la France ont eu lieu, saisissant d’étonnement les populations et leur inspirant une sorte de respect pour ce « joujou » si dédaigné.

De cette époque date le réel avènement du cycle au pouvoir. L’esprit populaire s’émut, en effet, devant ce nouveau mode de locomotion si rapide, si économique, si pratique et il commença à entrevoir qu’il y avait là autre chose qu’un prétexte à exhibition de mollets nus et de maillots multicolores.

Puis on s’y mit, d’abord timidement, ensuite un peu plus, enfin du haut en bas de l’échelle sociale ce fut un engouement, une vogue irrésistible.

Alors s’évanouit comme par enchantement toute la fantasmagorie des dangers, des maladies, des crimes dont on avait chargé le pauvre ; aujourd’hui le cycle triomphe sur toute la ligne, il a pris possession de l’estime publique et partout le mot d’ordre semble être pour lui « cordialité et sympathie ! »

Voilà donc le cyclisme reçu, adopté, passé dans les mœurs ; mais qu’on ne croie pas qu’il va en rester là, demeurer un simple instrument de plaisir et de promenade. Non, c’est un tout autre avenir plus vaste et plus fécond qui l’attend.

Jusqu’ici l’élément sportif ayant prévalu, la fabrication a conservé comme objectif les machines perfectionnées et d’un prix élevé, mais nous la verrons d’ici peu, sous l’empire des demandes, aborder les machines d’utilité et d’un prix modique.

Alors ce qui s’est passé pour la machine à coudre se produira pour le cycle ; objet en quelque sorte de luxe, de fantaisie et d’un prix élevé dans les premiers temps, la machine à coudre s’est faite peu à peu nécessaire, indispensable, puis grâce au perfectionnement de la fabrication, bon marché et accessible aux classes ouvrières.

Le cycle suivra la même voie. Il répond en effet merveilleusement à un besoin chaque jour plus impérieux, au double point de vue économique et social, celui du déplacement.

C’est un agent de locomotion incomparable et le commerce et l’industrie (sans parler des services publics qui l’adoptent tous successivement) trouveront en lui une ressource des plus précieuses.

Le jour (prochain, croyez-le bien), où un grand industriel, un notable commerçant se sera bien rendu compte, qu’en dix minutes et sans bourse délier, il peut envoyer un commis, faire porter une lettre, livrer un paquet, faire telle ou telle commission là où il en fallait quarante, il se montera son écurie et fera carrément enfourcher le cheval d’acier à ses commis et à ses garçons.

Ce jour-là le cycle inscrira une victoire de plus sur son drapeau ; conquérant du commerce et de l’industrie il pourra se considérer, à juste titre, comme un élément de la prospérité publique.

— La classe ouvrière est appelée à en retirer des avantages plus grands encore ; l’agglomération de la population dans les villes, la cherté des loyers dans le centre, les embellissements même des villes qui tendent à refouler à la périphélie les petits logements, tout contribue à ce que l’ouvrier aille au loin chercher un local meilleur marché, plus aéré et plus sain. A l’heure actuelle les frais et la longueur du voyage le retiennent encore, mais d’ici peu l’ouvrier, comme le commerçant, comprendra le grand service que peut lui rendre le cycle à cet égard, tout le parti qu’on en peut tirer et il en fera son profit.

Et qu’on ne vienne pas objecter le prix élevé des machines ; comme nous le disions tout à l’heure, l’industrie nous fera des machines à bon marché ; que le débouché s’ouvre et elle ne sera pas longue à nous offrir de robustes et durables machines à 150 ou 200 francs. A ce prix un industriel, un négociant, un artisan sera vite couvert de ses frais d’acquisition par l’économie de temps et d’argent qu’il retirera de l’emploi du cycle.

A notre avis c’est là qu’est le véritable, le grand avenir du cycle, c’est que, devenant un véritable facteur de richesse et de bien-être social, il montrera toute sa puissance.

Qu’on ne craigne pas d’ailleurs que cette transformation soit de nature à nuire au cyclisme sportif : Non, le sporstman élégant, le touriste correct montés sur leurs « Dunllop » à 800 francs, ne se sentiront nullement diminués s’ils croisent en route un petit commis ou un artisan sur son modeste plein. Il y a place pour tous sous le soleil du cyclisme.

L’attrait incomparable du cycle sera toujours aussi puissant, qu’il demeure l’apanage des gens aisés ou qu’il se répande dans tous les rangs de la société.

Mais qu’on se le dise bien dès maintenant, c’est dans sa démocratisation qu’est le grand avenir du cyclisme.

A ce point de vue le Tourisme-Club de France est bien dans la vraie voie, dans la vérité de la situation.

Une simple comparaison le montrera mieux que de longs discours : L’Union Vélocipedique de France fondée il y a 14 ans, constamment dirigée par les hommes les plus en vue et les plus distingués du cyclisme, arrive péniblement à réunir 800 membres, après 14 ans. Le T. C. F. compte 1,500 membres et il a deux ans d’existence, et il s’est fait seul, sans appui, presque sans ressources !

C’est que l’Union Vélocipédique ne paraît pas avoir pressenti toute l’étendue, toute la portée du mouvement cycliste ; elle est demeurée une sorte de « petite chapelle » accessible aux fidèles seuls du culte sportif et a conservé à l’égard du reste des mortels — ceux qui ne montrent pas patte blanche — une sorte de réserve dédaigneuse.

Le T. C. F. n’a point de ces pudeurs, tout adepte du cyclisme est le bienvenu chez lui, il a ouvert ses portes à deux battants et les amis du cyclisme sont venus en foule. Néophytes et vétérans, célébrités et inconnus, tous, de tous côtés, lui ont apporté leurs adhésions.

Et, à ce propos, une personne d’un esprit distingué et que nous avons eu le regret de voir se séparer de nous, écrivait il y a quelques jours : « Nous ne croyons pas que le T. C. F. gagne à « s’entourer d’inconnus ».

Nous sommes d’un avis diamétralement contraire.

Le cyclisme a totalement changé d’aspect et à une nouvelle situation il faut des hommes nouveaux.

Les hommes « connus » doivent leur notoriété au cyclisme sportif et ce n’est pas là notre voie. Ils ont des engagements, des préjugés, des rancunes même, nous sommes étrangers à tout cela.

Les hommes nouveaux n’ont ni esprit d’exclusivisme, ni esprit de parti, ni coteries, ni préférences. Ils peuvent conserver leur indépendance envers tous et réserver toute leur sollicitude pour la tâche qu’ils se sont tracée.

Au surplus tous se valent, connus ou inconnus lorsque, chacun dans leur sphère, ils travaillent au développement et à la prospérité du cyclisme.

Aussi quelles que soient les personnalités qui le dirigent, le T. C. F. continuera-t-il de progresser et de prospérer, car il est dans la véritable voie, celle d’un patriotique et fécond libéralisme.

Il ne restreindra pas son action à telle ou telle forme du cyclisme, mais il en élargira progressivement le cercle et s’efforcera d’en faire ressentir les bienfaits à toutes les formes que le cyclisme revêtira.

De même qu’il accueille avec joie le sportsman, de même il ouvrira fraternellement les bras à l’artisan.

A côté du cyclisme sportif, il veut faire une large et honorable place au cyclisme utilitaire et démocratique.

Touring-club de France (1891). 1892/06