
En parcourant les collections numérisées de la Bibliothèque du Tourisme et des Voyages Germaine Tillion, je suis tombé sur cette Histoire du vélocipède de Gébert (1885), ou plutôt du « vélocipède comme revendication de toutes les nations ».
Il reprend partiellement sans en préciser la source l’article de Charles E. Pratt paru dans le Wheelman illustrated d’octobre 1883 disponible ici p.4, contenant l’illustration de Pierre Lallement près de la Porte Saint-Martin :
L’histoire du vélocipède de Gébert parue dans la presse ne contient elle pas d’illustration, ce qui est d’autant plus dommage que Gébert était un bon dessinateur.
HISTOIRE DU VÉLOCIPÈDE
PAR F. GÉBERT
(Voir la Revue Vélocipédique des 27 août et 3 septembre 1885,
1er et 8 octobre 1885 )
CHAPITRE II
Pierre Lallement et son bicycle
Origine du vélocipède à pédales
« Il y a environ trois ans, vivait, à Brooklyn (quartier de New-York), un mécanicien intelligent, d’âge moyen, travailleur et adroit dans son métier. Peut être vit-il encore, mais nous n’en savons absolument rien. Petit de stature, le teint hâlé, il avait l’aspect calme, mais était vif en idées et en actions. Il s’appelait Pierre Lallement.
C’est lui qui a dessiné, construit et monté le premier bicycle : Il a été le premier à enseigner l’art du bicycliste. Il a été le premier, croyons-nous, à constater qu’un vélocipède, n’ayant que deux points d’appui sur le terrain pouvait être mis en mouvement et rouler avec continuité. Il a été le premier à faire suivre ses expériences par des perfectionnements, et grâce à sa ténacité, il a fait comprendre à d’autres que le véloce avait une valeur pratique. C’est lui qui sortit le premier sur une route et c’est lui qui a piqué la première tête réellement authentique. Il fit d’abord part de sa découverte à la France et cela ne lui rapporta pas grand’chose : puis il passa en Amérique où il en retira quelque profit. Alors les Anglais s’en emparèrent, y firent des améliorations et des perfectionnements successifs et, finalement, dépassèrent la France et l’Amérique, au point qu’aujourd’hui il exportent le bicycle moderne dans le monde entier. L’histoire de cette machine n’a jamais été publiée complètement et nous pensons intéresser tous les velocemen en leur communiquant, comme le commande le titre de cet ouvrage, tout ce que nous en savons d’après une source tout à fait digne de foi et autant que le permettra le format de notre journal.
Pierre Lallement naquit à Pont-à-Mousson, près Nancy. Il fit son apprentissage chez un serrurier en carrosserie, puis s’occupa de la construction de voitures d’enfants et de malades. Il quitta le pays natal à l’âge de dix-neuf ans, arriva à Paris en 1862, où il travailla dans deux maisons, et enfin alla se fixer en Amérique.
A Nancy, Lallement avait vu le vélocipède original que l’on faisait avancer en poussant à terre avec les pieds et appelé draisienne, du nom de son inventeur, le baron de Drais.
En passant, notons un fait connu de peu de vélocicipédistes : Le baron de Drais [1]. est mort il y a quatre ans à peine, au couvent de Siegmaringen, en Allemagne, où il s’était retiré brisé par des chagrins de famille.
A-t-il jamais eu l’occasion de voir un de ces magnifiques bicycles modernes dont sa draisienne était l’embryon ?
La Vélocipédie illustrée a publié, dans son numéro du 1er mars 1883, une gravure datant de 1818, sur laquelle on peut voir de graves personnages costumés comme sous le Directoire, s’exercer dans le jardin du Luxembourg. Leurs véhicules étaient composés de deux roues en tandem ; un corps les réunissait et la première roue pivotait au moyen d’une sorte de barre semblable au gouvernail en usage aujourd’hui. Il y avait là une donnée, une base, et Pierre Lallement, avec son esprit prompt qui avait aussi vu des chevaux mécaniques pour enfants mus au moyen d’une manivelle à mains, eut vite l’idée d’adapter à la draisienne une manivelle à pieds et il essaya d’abord avec trois roues, ce que nous appelons aujourd’hui un tricycle.
Mais pourquoi ne se servait-il pas des deux roues seulement, puisque la draisienne, lancée à une certaine vitesse, se maintenait en parfait équilibre ?
Il travailla cette idée selon ses moyens et, en 1862, il construisit son premier bicycle avec beaucoup de peine, car il était pauvre et son métier lui rapportait peu. Il se fit aider par des camarades, les uns lui procurant les roues, une autre le corps, finissant et ajustant le tout en dehors des heures d’atelier et surtout le dimanche.
Naturellement, tout était à l’état rudimentaire, telles que les pédales qui furent en premier lieu de simples bobines de bois, et le reste à l’avenant. Puis, la machine étant finie, il fallut encore apprendre à la faire fonctionner et ce ne fut pas sans de grandes difficultés. Il fit tout son apprentissage dans la boutique de son patron, M. Stromaier, et aidé par ses camarades. Enfin, les premiers jours de juillet 1863, il sortit sur le boulevard Saint-Martin et osa se montrer « en public ». Inutile de décrire l’impression produite sur les spectateurs
et les commentaires qui s’en suivirent.
Pendant longtemps, Lallement continua ses essais, perfectionnant sans cesse sa machine. Il trouva bientôt une autre place, chez M. Jacquier, où il fut à même de gagner un peu plus d’argent, ce qui lui permit d’entreprendre la construction d’un autre bicycle, mais il ne l’acheva pas à Paris et emporta ses pièces non finies en Amérique où, pour améliorer sa position, il alla, comme tant de ses compatriotes, chercher la fortune. Il débarqua aux Etats-Unis en juillet 1865, et, après un court séjour à New-York, alla se fixer à Ausonia (Connecticut), il où trouva de l’ouvrage et de bons gages. Lallement travailla chaque jour à temps perdu et avec persévérance à la construction de son « véloce » qui fut achevé vers la fin de 1865 ; il lui servit d’abord à faire le trajet de sa maison à son atelier et surtout à parader au yeux du public.
Peu de temps après, il essaya une course plus longue, pour mettre à l’épreuve les qualités de sa machine sur la route et afin de convaincre les sceptiques, dont il avait demandé le concours financier.
Cette première promenade eut ses côtés plaisants et intéressants ; les montées lui parurent fort fatigantes, mais lorsqu’il eut atteint le sommet d’une colline. il se prépara à savourer les joies de la descente. Son plaisir à se sentir rouler sans peine et rapidement se changea bientôt en consternation, car Lallement n’ayant pas de frein et ne sachant pas contre-pédaler, la vitesse augmenta de telle façon qu’il n’était plus maître de sa machine. Pour comble de malheur, un char attelé de deux chevaux et monté par deux paysans, trottait à peu de distance devant devant lui ; il interpella les conducteurs avec son accent étranger, mais ceux-ci, ayant jeté un regard sur le monstre qui les poursuivait, lancèrent leurs chevaux au triple galop. Il était trop tard pour Pierre Lallement : sa roue, détournée pour éviter une collision, s’engagea sur le bord du fossé et il culbuta. Notre héros fut tout étonné de se trouver sous sa monture, se releva meurtri, mais pas autrement incommodé par ce premier plongeon.
Rentré en ville, il se hâta d’appuyer sa machine contre un poteau et d’aller se réconforter dans une taverne.
Là, il retrouva les deux hommes qui racontaient aux consommateurs comment ils avaient vu le diable, avec une figure humaine et un corps moitié serpent, moitié oiseau, qui semblait voler sans toucher le sol.
Il nous a poursuivis jusqu’au bas de la colline, ajoutaient-ils, mais, au moment de nous atteindre, il a subitement disparu dans le ruisseau qui longe la route.
Le patron de l’établissement, incrédule, souriait, comme bien vous pensez, lorsque Lallement, s’avançant, leur cria : - C’était moi le diable.
Et il chercha, tant bien que mal, à leur faire comprendre la chose, s’aidant de tous les gestes possibles.
Mais personne ne voulait le croire, et il dut, pour les convaincre, produire sa mystérieuse machine et la faire mouvoir devant eux.
⁂
Au printemps de 1866, il se rendit à New-Haven et montra alors son nouveau véhicule dans les parc publics. On dit même qu’il fut plusieurs fois arrèté et mis au violon sur les plaintes de cochers jaloux.
Il avait, quoiqu’il en soit rendu sa machine plus pratique et engagé plusieurs personnes à en faire l’essai.
Il prit alors un brevet et chercha à se procurer des capitaux. Après toutes sortes de démarches infructueuses, il dut se résoudre à laisser sa machine à New-Haven et retourna à Paris plus pauvre que jamais.
Lallement n’a pas revu, depuis 14 ans, cette primitive machine qui fut cependant le précurseur des magnifiques bicycles fabriqués de nos jours. C’est au bureau des brevets que nous avons retrouvé les détails concernant sa construction et sa forme. Il était assez grossièrement fait, composé de deux roues de 34 et 32 pouces. reliées par un corps en fer massif.
Les pédales étaient à contre-poids et le siège fixé sur un ressort grossier et il n’y avait pas de frein pour modérer l’allure de la machine. Le tout pesait plus de 35 kilos.
Il y a loin de là à nos magnifiques roues à tension garnies d un moëlleux caoutchouc, à nos frottements sans friction appréciable et à nos ressorts confortables ; néanmoins, Lallement avait résolu la principale difficulté, en adaptant des pédales à la roue de devant du vélocipède et en lui donnant la triple fonction de guider, de maintenir l’équilibre et de faire mouvoir la machine.
A son retour à Paris. Lallement trouva son idée reprise par plusieurs mécaniciens ; l’un d’eux surtout, nommé Michaux, avait entrepris sérieusement la fabrication du vélocipède et ensuite patenté un frein qui agissait sur la roue de derrière. Ce fut à l’exposition universelle de 1867 que les nouvelles machines commencèrent à être connues, et peu après elles se répandirent dans toute la France ; quelques unes même furent exportées en Angleterre. A cette époque, la France fournissait tous les autres pays et les prix pour l’exportation atteignaient le chiffre élevé de 25 livres sterling, soit 625 francs.
Pendant ce temps, Lallement, après quelques hésitations causées par sa position précaire, s’était remis au travail. Nous devons mentionner qu’il fut le premier qui publia des prix courants avec illustrations, montrant le cavalier pressant sur la pédale avec la plante du pied, et non avec le milieu du pied, comme c’était alors l’usage ; il fut aussi le premier à engager les acheteurs à indiquer la longueur de leurs jambes pour choisir la longueur convenable.
L’art du vélocipède faisait aussi des progrès en Amérique. James Carrol, qui avait pris le brevet de moitié avec Lallement, avait vendu sa part à un spéculateur qui touchait de tous les fabricants un droit de 100 fr. par machine. Lallement toucha 10,000 fr. pour sa part, mais il ne reçut que le quart de cette somme comptant et le reste ne lui fut payé qu’une année après, à la suite de laborieuses recherches en France, pour prouver la validité de son brevet. Cette somme était importante pour lui, et ce fut même le seul profit sérieux qu’il retira de son invention. Son brevet a expiré le 20 novembre 1883, et les brevets concernant le vélocipède se rapportent maintenant seulement à des inventions patentées après celle de Lallement. En tous cas personne ne pourra mettre en doute sa participation à l’invention du vélocipède.
Plusieurs rivaux, entr’autres Michaux, de Paris, prétendent les Américains, ont prétendu avoir inventé le vélocipède à pédales avant Lallement, mais rien n’est venu appuyer leurs assertions, et leurs brevets sont postérieurs au sien. Pour nous, concluent-ils, Pierre Lallement est bien le seul et vrai inventeur de la machine que nous apprécions tant maintenant, il et nous semble que tous les vélocipédistes doivent éprouver quelque reconnaissance pour celui qui a montré la voie aux inventeurs qui lui ont succédé.
En 1870, Lallement abandonna la fabrication du vélocipède et ne la recommença jamais depuis.
Une autre numérisation intéressante d’un petit livre basé sur l’article de Pratt : Pierre Lallement 1907
Grâce à l’historien du cycle David V. Herlihy (Bicycle : The History, The lost Cyclist...) et de son Lallement Memorial Committee, une piste cyclable au nom de Pierre Lallement existe à Boston près de sa dernière résidence. Quel bel hommage !

