[Extrait, fin d’article]
Quelle multiplication convient-il de substituer à celle de 1.5 généralement, je ne dirai pas adoptée par les touristes, mais imposée par les fabricants ?
Suivez mon raisonnement : vous le modifierez suivant votre goût.
La bicyclette est pour moi un moyen commode de prendre de l’exercice quand il ne pleut pas, quand les routes sont sèches, quand la chaleur ou le froid ne sont pas excessifs.
Elle me sert également à visiter, dans des voyages de grande envergure, les régions montagneuses que j’adore, et que je ne saurais comment parcourir autrement.
Dans les deux cas, je tiens avant tout à pouvoir examiner, observer, aller là où il me plait, là où se trouvent de beaux sites à admirer.
Je veux n’avoir à compter que le moins possible avec le vent, avec les pentes, avec l’état du sol, de façon à pouvoir suivre sûrement l’itinéraire que je me suis fixé.
D’ailleurs, comme je ne roule qu’à des intervalles assez irréguliers, ma capacité de travail à l’heure est forcément trés variable et assez faible.
Je n’ai pas le temps de me soumettre à un entraînement qui me permette de marcher couramment à 25 k., et, qu’on me pardonne cet aveu, je n’en ai nullement le désir.
Il est donc bien inutile que ma machine soit susceptible avec un cavalier meilleur que moi, de fournir normalement pareille allure.
C’est même essentiellement nuisible, puisque, nous l’avons vu précédemment, plus une bicyclette est organisée pour les grandes vitesses en plat, plus elle exagère la fatigue du cycliste dans les mauvais terrains, dans les rampes, dans les marches à vent contraire.
Pour ne pas aller à l’encontre de mon but, je ne dois donc demander à ma monture comme vitesse maxima que le strict nécessaire.
Je ne le lui demanderai d’ailleurs qu’en temps utile, c’est- à-dire pour fuir les mauvais lieux qui sont pour moi les régions habitées, les pays plats, les routes trop connues ; pour håter ma rentrée en cas d’orage, enfin simplement pour prendre de temps en temps une bonne suée.
Le maximum 20 k. me suffit. J’ai observé d’ailleurs que j’arrive assez rapidement à le fournir sans grand effort, et que d’autre part, aux vitesses supérieures, l’attention est nécessairement absorbée par la contemplation peu récréative en elle-même du macadam : il faut à chaque instant ralentir à cause des empierrements, des voitures, des chiens, etc.
Bref la multiplication 1.2 correspondant à 20 kil. 2 à la cadence pratique de 3 coups de pédale à la seconde, c’est à elle que je donne la préférence. Elle ne constitue pas cependant pour moi l’idéal ; c’est simplement une bonne machine à deux fins.
Pour les excursions en montagne où je rencontre parfois de longues côtes de 7 à 8, je prendrais la multiplica- tion 1 qui permet encore la vitesse 16. Pour mes promenades journalières 1.4, 1.2 sont indiqués suivant le profil et l’état moyen des routes autour de mon domicile.
Il me faudrait donc une machine à multiplication variable, d’un emploi sûr, durable, etc. Hélas, nous en sommes encore bien loin.
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Ajouterai-je : Elle sera montée sur très gros pneu. Le pneu, la multiplication, voilà deux points sur lesquels aujourd’hui la mystification du touriste est également complète, et cela parce que les fabricants n’ont d’oreilles que pour les coureurs.
Afin de gagner du poids, ce qui n’intéresse guère que ces derniers (et combien peu ! les formules sont là pour le dire) on a imaginé de réduire les pneus au calibre des anciens creux ou peu s’en faut. Naturellement il a fallu en conséquence augmenter très notablement la pression intérieure pour éviter le contact des jantes et du sol.
Résultat : pneu plus dur que le creux, mais plus léger. La solution est admissible, rationnelle même, à Buffalo : sur mauvaise route, et je tiens, moi, à rouler sur mauvaise route, elle est inepte (toujours du latin : inaptus voir plus haut).
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La machine de touriste et la machine de course ne peuvent et ne doivent avoir que des rapports très lointains.
Je vois pour ma part un bœuf d’un côté, un cheval de l’autre.
MM. les fabricants, vos coureurs sont des gens exceptionnellement musclés et entraînés : ils n’opèrent que sur des pistes ou sur des routes choisies parmi les meilleures et jusqu’aux dernières limites de leurs forces.
Les touristes au contraire qui constituent, il me semble, l’immense majorité de votre clientèle sont des hommes quelconques, ne comprenant malheureusement pas toujours toutes les joies intellectuelles des longues périodes d’entraînement, et qui par suite ne sont pas en condition.
Or, ils se trouvent avoir à lutter nonseulement contre l’air comme vos coureurs, mais en outre contre des ennemis autrement terribles, les mauvaises routes, les pentes devant lesquelles ceux-ci n’hésitent pas à se dérober sans vergogne.
Deux problèmes essentiellement distincts sont à résoudre, et c’est pure illusion de croire qu’ils comportent une solution commune. Donnez deux ou trois dents de plus au pignon de roue, même à vos modèles de route de premier ordre, surtout à vos modèles de premier ordre.
Du fait de cette simple modification vous sortirez la bicyclette des bas-fonds où actuellement elle végète, et vous la verrez bientôt passer aisément partout.
La question de poids, en même temps, perdra beaucoup de son importance au point de vue de la fatigue. Profitez-en largement pour nous donner des pneus de gros calibre, des cadres, des roues, des fourches à toute épreuve, des filetages qui ne se rasent pas, des cuvettes qui ne tournent pas, des cônes, des cuvettes, des billes qui résistent, des chaînes, des pignons inusables des... arrêtez-moi ou je dirai tout.
Rompez enfin avec les préjugés actuels, et que le type de votre routier modèle 1895 soit :
Multiplication 1.2
Calibre de pneu 55 m/m. Poids total, 20 kilog. environ.
L’HOMME DE LA MONTAGNE.
La Bicyclette, Mars 1894
