Bicyclette et bande dessinée fin-de-siècle
Le vélocipède constitue un sujet récurrent dans la caricature et les titres de la presse satirique du XIXe siècle (Le journal amusant, Le Charivari, La Caricature, Punch, Fliegende Blätter...). Un historien de l’estampe, Henri Bouchot, soulignait en 1893 dans le Figaro illustré les rires moqueurs qui se soulevaient déjà dans le sillage de l’invention de Drais :
" Le plus grand malheur de la Draisienne fut qu’une autre invention allemande, la lithographie, avait trouvé grâce chez nous, laquelle contribua par son bas prix à répandre les critiques malicieuses ; on vit en lithographie les plus folles calembredaines touchant le pauvre Dreise. Ces méchancetés ont cependant un bon côté, celui de nous garder dans sa composition primitive le vélocipède embryonnaire. "
Chose moins connue, parmi les artistes qui ont publié quelques planches vélocipédiques dans la presse satirique fin 19e, plusieurs en ont publié encore un plus grand nombre dans la presse spécialisée. Celle-ci s’est développée en particulier pendant le court moment de la "reine bicyclette", qui a disparu de la connaissance commune écrasé par le XXe siècle de l’automobile. Les spécialistes de l’histoire de la bande dessinée ne l’avaient jusqu’il y a peu pas intégrée à leur corpus, toujours en accroissement, d’autant que cette presse n’a été que récemment numérisée. Dans la place limitée de livres pour le grand public, les historiens et collectionneurs du fait vélocipédique ont de leur côté logiquement identifié la bande dessinée cycliste plutôt aux pages du 20e siècle comme celles de Pellos [1], tout en rendant hommage aux illustrateurs de presse et à leur sens du mouvement, tout en citant la présence de bande dessinée déjà dans L’illustration vélocipédique. Car la bande dessinée, qui n’était pas encore autonomisée sous ce nom, se manifeste plutôt fin 19e siècle comme une des modalités de l’« illustration de presse » au sein d’une « polygraphie artistique » selon l’expression de Thierry Smolderen [2], une « variante séquentielle de la caricature » pour Thierry Groensteen [3]. La visite des archives vélocipédiques vaut ainsi sans aucun doute le coup d’œil pour l’histoire de la bande dessinée. [4] En retour, ces planches sont aussi utiles pour l’histoire de la bicyclette, plus souvent abordée par d’autres ressources (machines, textes, photographies, cartes, affiches...).
Voici en guise d’approche quelques planches de Verbeck [5] parues dans La Vie Drôle lors de son passage à Paris (de 1889 à 1895), période qui correspond à la montée de la fièvre vélocipédique (La vie Drôle était une gazette chatnoiresque fondée par Alphonse Allais en 1893).
Thierry Groensteen remarque à propos d’O’Galop et plusieurs de ses planches vélocipédiques parues dans la presse humoristique sur une longue période que le sujet, sans aucun doute, l’intéresse de près. [6] Dans un temps moins étendu, ces planches de Verbeck laissent penser pour lui aussi une même proximité avec l’objet bicyclette lors de son passage parisien.
Et l’on retrouve en effet Verbeck et O’Galop pédalant avec la rédaction du Cycle.
Gustave Verbeck avait aussi publié dans la revue du Chat noir et participé aux spectacles d’ombre du Cabaret, produisant même une pièce. O’Galop fréquente également les théâtres d’ombres de Montmartre, notamment les Quat’z’Arts. La butte qui n’est pas complètement urbanisée attire alors de nombreux artistes.
C’est dans la dernière décennie du 19e siècle que se renforce le Maquis, mélange de cabanes d’habitat précaire, de jardins de subsistance, de guinguettes et d’ateliers. Plusieurs autres cabarets éditent leurs propres feuilles, illustrés par les artistes montmartrois. Ainsi le Mirliton d’Aristide Bruant, qui avait racheté le premier local du Chat Noir, et qui rachètera aussi en 1913 Le lapin agile, dont Gill avait dessiné l’enseigne en 1880 (anciennement Cabaret des assassins).
Pour l’historien de l’art David Kinzle, la bande dessinée fin de siècle, notamment celle du Chat noir, est la rencontre de différents arts visuels dans une fusion créatrice : le cabaret, le music-hall, la pantomime, le cirque, le théâtre d’ombres et la photographie du mouvement, parmi d’autres expériences précinématographiques. [7]
Pourrait-on inclure pour le début des années 1890 la bicyclette à cette liste au moins pour certains auteurs ?
David Kunzle fait du vélocipède un avatar de la mécanisation du monde, avec des forces motrices qui entraînent et dépassent l’homme lorsque dans une bande dessinée de Döes un bicycliste et le piéton qu’il a heurté se transforment eux-mêmes en roue emportée par l’énergie cinétique.
A côté des rotations mécaniques, il note aussi que le caoutchouc utilisé dans les pneumatiques et de plus en plus d’objets de la vie quotidienne inspire l’élasticité de personnages. [8] Dans la presse cycliste, on trouve ce procédé bien pratique au franchissement des lignes d’arrivée.
Le vélocipède est ainsi toujours présent dans l’histoire de la bande dessinée, en tant qu’objet dans la série de la vitesse mécanique et des inventions successives des révolutions industrielles. A la différence du train [9], la transformation du regard qu’il implique n’est pas remarquée.
Pourtant l’utilisation par un sujet de la bicyclette en fait autre chose qu’un objet technique. Catherine Bertho Lavenir se demande si elle est un média. En citant Marshall McLuhan selon lequel un dispositif technique devient un média s’il modifie l’expérience collective de l’espace et du temps, elle répond par l’affirmative pour cette période fin-de-siècle : " il est indéniable, en tout cas, qu’à ses débuts elle transforme l’expérience du monde que partagent les contemporains. Tous le disent et l’écrivent : à bicyclette, l’on voit et l’on sent l’espace autrement. " [10]
Karine Douplitzky, remarquant sa contemporanéité avec les débuts du cinéma, l’énonce ainsi : mieux qu’un objet, une machine à voir ! [11]
Cette expérience visuelle "active" avec un engagement sensori-moteur constant d’autant que les premières bicyclettes sont à pignon fixe (l’usage de la roue libre apparait vers 1900), Alfred Jarry la décrivait en 1897 comme une « émotion esthétique de la vitesse dans le soleil et la lumière, les impressions visuelles se succédant avec assez de rapidité pour qu’on n’en retienne que la résultante ». Il proposait à un de ses personnages de se servir de cette machine à engrenage pour " capturer dans un drainage rapide les formes et les couleurs". [12]
Les sentiments d’échappée, de joie, de créativité et de liberté sont souvent évoqués, ainsi par la journaliste Séverine en 1894 :
« La promenade en bicyclette est certainement l’un des entraînements intellectuels les meilleurs qui se puissent imaginer...
Sous la grosse lampe qui luit là-haut surmontée de l’immense abat-jour de satin bleu, la route s’étend comme une page blanche où la pensée circule, tandis que défile, à droite, à gauche, comme un kaléidoscope, le paysage des idées.
Et l’air vif fouette le visage, augmentant péniblement la plénitude du sens d’exister. Je ne dis pas la joie de vivre... Mais l’impression de vitesse gonfle le cœur d’un sentiment bizarre, aucunement physique une sensation d’évasion, de liberté, de laisser loin derrière soi tout ce qui vous tourmente, tout ce qui vous fait souffrir ! Et l’on va, l’on va, comme si aux pieds l’on avait des ailes ; comme s’il ne fallait pas s’arrêter, dans cette course folle, retrouver la réalité, retendre la cheville à la chaine, au bout du chemin hélas. »
Dans l’ivresse de l’espace dévoré, le cyclotouriste cévenol D’Espinassous goûte lui à "la joie de vivre élevée à une puissance inconnue".
Vélocio glisse lui ces observations : « La bicyclette est tout simplement une révélation pour les débutants, on a de suite l’équilibre et l’on s’en va ; puis on se trouve là-dessus comme dans un fauteuil et, si peu que la route soit en pente, on se prélasse, les pieds au repos, avec volupté, à tel point que nous avons vu de nos amis, oubliant où ils étaient, se laisser aller à des gestes intempestifs et à des manifestations de bien-être si extraordinaire que, la minute suivante, il fallait les cueillir dans le fossé et les remettre en selle. »
[13]
A la vitesse et aux distances, le bicycle et la bicyclette offrent de plus le plaisir et la jubilation de l’équilibre, des courbes et des trajectoires, qui font partie de leur apprentissage et qui sont très tôt utilisés dans les spectacles de cirques.
Photographie
Parmi d’autres médiums, les débuts de la bicyclette nouent une relation privilégiée avec l’essor de la photographie instantanée. [14] Sara Dominici note l’apparition d’un « moving gaze » à la conjonction de la vélocipédie et de la photographie. [15] Les tricycles, les safeties et le confort des pneumatiques rendent le matériel plus aisément transportable, les fabricants proposent même des modèles spécifiques pour les vélocipédistes plus compacts et pratiques. Ajoutons qu’un espace est dédié à la photovélocipédie à la première exposition internationale de photographie en 1892. La revue La Bicyclette propose dès ses débuts plusieurs photo-reportages, combinés à des illustrations dessinées. La vélocipédie a par ailleurs son photographe attitré, Barenne, dont les photos sont souvent utilisées pour les portraits dessinés d’après photographie. Le folkloriste Arnaudin parcourt lui la Grande-Lande avec sa « rouleuse » et son appareil à « imager ». William Sachtleben et Thomas Allen partent dans leur tour du monde à bicyclette (1891-1892) avec un appareil photo kodak n°2 [16]. Frank Lenz (1893-1894), voyageur solitaire, se photographie aussi en voyage grâce à un dispositif de déclencheur à distance. Miss Londonderry vend ses portraits en cours de route et propose en 1895 des projections de diapositives avec une lanterne magique pour raconter son tour du monde [17]. Emile Zola utilise son appareil photo lors de ses balades à bicyclette.
[18]
Les artistes polygraphes et cyclistes sont pris dans ce tournoiement technique. [19] Ils jouent et se jouent de la photographie dans leur travail : ils l’utilisent comme source d’information, la reproduisent comme dessinateur et parfois graveur de presse, s’en emparent et se détachent de son usage prétendument objectif par l’humour qu’ils donnent à tout support de représentation. [20]
Boom de la presse illustrée et spécialisée
La période de boom de la bicyclette correspond à l’âge d’or de la presse illustrée et satirique. La loi de la liberté de la presse a aboli la censure a priori et l’éducation obligatoire a augmenté le lectorat. Les progrès techniques réduisent les coûts et augmentent les tirages. Depuis l’adaptation et la publication de Mr Cryptogramme de Töpffer par Cham dans l’Illustration, la presse est un lieu ouvert à la narration graphique. [21] Des suppléments illustrés offrent même des grands formats dépliables dans lesquels plonger le regard.
La fin du 19e siècle voit aussi le boom de la presse spécialisée. Dessinateur vélocipédique devient ainsi une spécificité dans cette lettre humoristique d’Avelot.
Dans un petit dictionnaire vélocipédique illustré de 1895 avec une partie consacrée aux notabilités cyclistes [22], Bac, Balluriau, (Lucien) Faure-Dujarric, Garat, Perier, Stick, Tichon sont cités comme dessinateurs caricaturistes ou dessinateurs aquarellistes vélocipédiques.
La liste pourrait être beaucoup plus longue.
En 1893, l’Almanach du Cycle acceuille les signatures de Christophe, Zier, De Bergevin, Lacker, Conrad.
En 1895, l’Almanach de Paris-Vélo, dirigé par la même équipe que La Bicyclette acceuille Bottini, Guillaume, Jacquet, Caran d’Ache, Leandre, Toulouse-Lautrec, Herman-Paul, Bac, O’Galop, Lunel, Dio-Biding, Loëvy, Tichon...
Le décompte de toutes les signatures graphiques dans la presse vélocipédique fin-de-siècle avoisineraient aisément la centaine.
Cependant en France (et en Allemagne), les progrès techniques sonnent aussi rapidement le reflux et le glas de la vague de la presse vélocipédique illustrée. Dès 1895, les titres fusionnent avec d’autres journaux sportifs parfois omnisports, puis disparaissent avant le changement de siècle.. L’intérêt des classes aisées s’est rapidement porté vers le développement de l’automobile, les progrès des techniques de reproduction de la photographie dans la presse ont concurrencé les illustrateurs et rendu obsolète la gravure sur bois. En 1898, Pierre Lafitte a lancé le format magazine basé sur le reportage photographique sportif avec La Vie au grand air. Son directeur artistique, Lucien Faure, s’inspire du regard cinématographique dans sa mise en page [23].
Un autre journal de Pierre Lafitte lancé en 1897, l’Auto-vélo illustré (avec les signatures reconnues d’O’galop, Couturier, E. Cohl) ne dure pas faute de succès. La vague de publications vélocipédiques illustrées aura duré pour son acmé moins d’une décennie. Aura-t-elle été formatrice ? Nombreux sont les artistes et les éditeurs a y avoir participé (Richard et Juana Lesclide, Pierre Lafitte, Felix Juven, Henri Piazza, Christophe, O’Galop...), et elle pourrait apparaître comme un laboratoire de figuration du mouvement et un moment de socialité intense. La bande dessinée trouvera ensuite une place particulièrement dans la presse pour enfant au début du 20e siècle.
Avant cela, beaucoup d’artistes travaillent aussi déjà pour les imagerie Pellerin et Quantin.
Débuts de la presse vélocipédique
Reprenons ici le fil de l’histoire vélocipédique et de sa presse.
Le vélocipède à pédale, né en France au début des années 1860, expatrié rapidement aux USA par Pierre Lallement qui y dépose son brevet en 1866, connaît un premier boom à Paris entre 1867 et 1870 porté par la production de la Compagnie Parisienne de Michaux et des frères Olivier. La guerre franco-allemande vient stopper cet élan. Richard Lesclide publie Le Vélocipède Illustré de 1869 à 1872. Les illustrations y sont toutefois rares, plus rares que son autre journal de l’époque, La Parodie, avec Gill pour rédacteur en chef. Richard Lesclide, secrétaire de Victor Hugo, sera aussi éditeur de Paris à l’eau-forte. [24]
Sous la forme du grand bi, la vélocipédie continue de se développer industriellement en Angleterre, particulièrement à Coventry. Pour diminuer les risques de chutes et élargir son public, les fabricants proposent au milieu des années 1880 des safeties, et parmi ces machines des safeties à transmissions arrière dont le Rover et la bicyclette Rudge. Le mot bicyclette "arrive" en France ainsi par l’Angleterre, qui avait emprunté au français celui de bicycle. Les échanges commerciaux sportifs et techniques sont nombreux. Le rover de Starley et Sutton est proposé à Paris par Truffault dès 1885. Un anglais résident en France, Duncan, présente en 1886 la bicyclette Rudge aux clubs vélocipédiques lors d’un voyage de Montpellier à Paris. Lors de son passage, elle est copiée à Saint-Étienne par les frères Gauthier. Paul de Vivie, un autre membre du Club des Cyclistes stéphanois, se lance dans le commerce de la bicyclette à la suite de ses voyages à Coventry pour le ruban et propose sa revue Le Cycliste à partir de 1887. À ses débuts, dans une volonté de divertissement, quelques planches d’histoires imagées et d’illustrations (certaines des Fliegende Blätter) sont présentes.
La presse vélocipédique est déjà réapparue dans ces années. 1881 est l’année de la fondation de l’Union vélocipédique de France, entourée de la parution de plusieurs journaux : Le sport vélocipédique (1880), La revue vélocipédique (1882), Le Véloce-sport (1885), Le Véloceman (1885). Francis Gébert, lui-même dessinateur – il a envoyé trois tableaux au crayon à l’exposition des Arts Incohérent à Rouen fin 1883 –, lance par deux fois un supplément illustré à La Revue Vélocipédique : La Vélocipédie illustrée en 1883 et L’Illustration vélocipédique en 1889-1890. Si le premier propose surtout des caricatures, le deuxième publie aussi des reportages et des histoires dessinés. Certains proviennent d’autres journaux. On peut ainsi trouver une planche d’après Caran d’Ache, "Vélocipède emballé". On y trouve aussi notamment plusieurs planches du dessinateur anglais George Moore (que d’ailleurs toutes les revues vélocipédiques repartageront).
Georges Moore
Résident à Coventry, Gorges Moore vit de près la révolution vélocipédique. Ses compositions sont inspirées de la tradition du Graphic ou de l’Illustrated London news. [25]
Pneumatiques
Avec des roues plus petites que celles de l’avant des grands bis, les premières bicyclettes avaient rapidement vu l’apparition de suspensions pour compenser leur sensibilité aux trépidations.
En 1888, le pneumatique de Dunlop apporte de la vitesse et du confort à la bicyclette. Elle conquit alors rapidement la piste et la route. Son importateur en France, Clément, y gagne sa fortune, les dessinateurs une source de comédie.
Jules Baric
Jules Baric publie des planches dans l’éphémère France vélocipédique illustrée, journal lyonnais. Retraité angevin, il a traversé le 19e siècle comme caricaturiste, notamment du monde paysan, à côté de son métier d’agent des postes.
Il glisse des références aux albums de Cham dans certaines planches.
Mr Jobardeau est un clin d’œil à Histoire de Mr Jobard, publié en 1840.
Le papier gigantesque et l’usage de la case noire rappellent Histoire de Mr Lajaunisse, publié en 1839.
https://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bpt6k57439440/f7.item
Juana Richard Lesclide
En 1890, une alliance de cyclistes touristes fondent le Touring Club de France, sur le modèle anglais du Cyclists Touring Club anglais.
L’une de ses membres, Mélanie Ignard (puis Juana Richard Leclisde), velocewoman enthousiaste, relance avec son compagnon Richard Lesclide Le Vélocipède Illustré. Elle en est la rédactrice en chef sous le pseudonyme de Jean de Champeaux et elle finance le journal [26]. Au décès de Richard Lesclide, elle poursuit le journal jusqu’en 1899 comme propriétaire et directrice.
Elle édite une page illustrée par numéro (un hebdomadaire de quatre pages), souvent à ses débuts Stick ou O’Galop. [27]
La Reine Bicyclette
La course Bordeaux-Paris, organisée par Le Véloce-Sport, et le Paris-Brest-Paris de Pierre Giffard du Petit Journal lancent pleinement en 1891 l’ère de la reine bicyclette. C’est le titre que Pierre Giffard choisit pour une tribune dans un supplément du Figaro et un livre illustrés par Mars. Il lance sa fameuse affirmation : « La vélocipédie n’est pas seulement un sport : c’est un bienfait social ».
Le vainqueur du Paris-Brest-Paris, Charles Terront, utilise les premiers pneus démontables Michelin. Le sport, la presse et l’industrie mêlent leurs intérêts dans la vélocipédie.
Le vélo utilitaire, le vélo touristique et le vélo mondain intéressent aussi. De nombreux titres éclosent. La Bicyclette et Le Cycle font partie des plus importants d’entre eux. Hebdomadaires illustrés, ils choisissent rapidement d’améliorer la qualité de leurs illustrations à défaut de bénéficier de la primauté des résultats sportifs comme les quotidiens. En 1892 la matière est en effet suffisamment abondante pour permettre l’existence du Vélo de Pierre Giffard, rejoint l’année suivante par Paris-Vélo.
Le Cycle passe sa couverture en couleur. Quelques essais de couleurs monochromes en pages intérieures ne sont pas poursuivis.
Les journaux illustrés sont inspirés par le Radfahr Humor d’Emil Kneib publié à Munich depuis 1888, ou du Cycling de Dangerfield publié à Coventry à partir de 1891. Ils en reproduisent des gravures.
La presse internationale est scrutée, parfois repartagée comme ci-dessous le Graphic, ou Pick-me-up.
Percy Kemp, Made a meal. the bank holiday Fly, 1894
Contagion Cycliste
Comme dans la presse satirique, les gags voyagent et sont réinterprétés dans de multiples variantes. À l’instar de l’arroseur arrosé présent dans la bande dessinée puis le cinéma, des scènes de cyclistes, de tuyaux et d’arroseurs sont nombreuses. Dans la circulation, les arroseurs publics humidifiaient le sol des rues pour limiter la poussière, ce qui amenait à des arrosages intempestifs et à de la gadoue mal vécus par les cyclistes.
On remarquera sur cette dernière planche le petit nuage de poussière derrière les bicyclettes. Si différents revêtements existaient (pavés, pavés en bois, macadam, pistes, chemins...), l’asphaltage des routes et des rues ne s’est généralisé lui que progressivement au cours du vingtième siècle, au départ justement pour limiter cette poussière soulevée en plus grande quantité par les automobiles, et les arrachements de matière. La circulation équestre appréciait elle un sol légèrement meuble.
Villes cyclistes
Saint-Étienne se veut la Coventry française et possède une revue cyclotouristique originale, Le Cycliste de Paul de Vivie, Bordeaux est le siège du Véloce-sport de Maurice Martin qui fait aussi office de bulletin de l’U.V.F.
La vie journalistique, mondaine et sportive autour de la bicyclette se développe avec une certaine exubérance dans la capitale. Le Tout-Paris vélocipédique a ses lieux, ses cafés, ses vélodromes et ses manèges : L’avenue de la grande Armée où se concentrent les magasins des constructeurs, Le café de L’espérance près de la Porte Maillot, Les chalets du Cycle dans le Bois de Boulogne.
Pierre Lafitte
Le jeune Pierre Lafitte, passionné de vélo, est monté en 1892 de Bordeaux à Paris pour devenir journaliste. Il participe au lancement de La Bicyclette comme secrétaire de rédaction et rentre à L’écho de Paris. Il écrit les textes de petites anecdotes dessinées avec un effet produit de vécu : « Les cruautés de la vie Cycliste ».
Apprentissage et leçons de bicyclette
Une génération d’adultes a alors besoin d’apprendre à monter à bicyclette. De nombreux manèges parfois très luxueux ouvrent leurs portes. Le Palais-sport comprenait ainsi une piste en hélice de quatre étages avec des peintures panoramiques sur les murs pour représenter la « grand’route ». Walter Benjamin dans « Enfance berlinoise vers 1900 » remarque que l’art de la bicyclette était aussi savamment enseigné que la conduite automobile, et dans des endroits spécifiques, alors qu’ensuite les enfants apprirent entre eux. [28]
L’apprentissage de la bicyclette est le sujet de nombreuses planches.
On retrouve d’ailleurs une scène de manège et une leçon de bicycle dans "L’Idée fixe du savant Cosinus » de Christophe.
Cyclowomen
La bicyclette a été pensée dès ses débuts pour élargir le marché du cycle, en étant moins risquée que le grand bi et moins encombrante que le tricycle. Les groupes féministes la reconnaissent en alliée pour la confiance qu’elle donne, la liberté de mouvement qu’elle permet et le changement de normes vestimentaires qu’elle implique. Les journaux vélocipédiques encouragent le cyclisme féminin, parfois dans des rubriques spécifiques tenues par des plumes féminines. La pratique sportive est toutefois beaucoup plus réprouvée, quand le cyclotourisme est encouragé. Des rédacteurs des premiers temps remarquent que la vélocipédie a pu être reconnue seulement grâce à l’usage féminin qui a permis d’atteindre une masse critique enthousiaste de cyclistes. S’il y avait alors des rédactrices et une éditrice (Juana Lesclide), s’il y avait une affichiste comme Clémentine-Hélène Dufau ou ponctuellement une illustration d’Alice Martin de Voos, il n’y a pas, semble-t-il, d’illustratrice d’art séquentiel dans la presse vélocipédique à la fin du 19e (Le journal La Fronde qui comprend une rubrique vélocipédie n’est pas illustré). Il faudrait cependant mieux connaître les pseudonymes ou signatures.
La signature comme barrée ci-dessous est-elle celle de la cycliste concernée ? C’est en tout cas une bande dessinée de témoignage.
Les pseudonymes d’apparition unique pourraient parfois venir de dessins envoyés par le lectorat des journaux, sans que l’on sache toujours le genre de l’artiste. Le Cycle sollicite ainsi son public pour recueillir des idées d’illustrations.
Outre le vêtement, la position des femmes à l’avant sur les tandems mixtes a suscité de vifs débats parmi la gent masculine sur la question de la direction.
Les journaux vélocipédiques présentent les femmes du Tout-Paris converties à la bicyclette, souvent les artistes (chanteuses, actrices, danseuses...) d’autant qu’une course des artistes est organisée plusieurs années de suite par L’écho de Paris. Coquelin-Cadet, acteur de la comédie française et fervent cycliste, a pu organiser aussi une course des artistes dramatiques avec la société des Increvables dont il était le président.
Malgré les fêtes et les mondanités, lorsque les trois journalistes Gypp, Séverine et Jeanne Marnière veulent faire partie de l’Artistic-Cycle-Club en juin 1897, elles sont refusées après des débats houleux par cette société cycliste de gens de lettre. [29] Seules les épouses des sociétaires étaient acceptées.
La bicyclette jette un trouble dans le genre, les classes sociales et les codes de la bourgeoisie européenne du 19e siècle, comme on le voit dans certains dessins ou chez Proust avec l’arrivée d’Albertine dans « A la recherche du temps perdu » [30].
Cyclisme sportif
Le sport cycliste est un des premiers à s’institutionnaliser de façon professionnelle. Il permet des carrières socialement ascendantes et parfois singulières comme Charles Terront ou Hélène Dutrieu.
Les courses sur route ou les tribunes des pistes accueillent un public nombreux.
Paris compte jusqu’à neuf vélodromes en activité simultanée en 1894.
Les matchs et défis alimentent les dessinateurs, comme ici G. de Courtray la quinzaine suivant le match Terront-Corre de 1000 km en 1893 devant 20 000 spectateurs. De Courtray intègre la caricature à son histoire en image : Terront porte le maillot rayé, Corre la moustache à l’horizontale.
Arts incohérents
Certaines manières de dessiner « régressives » sont les héritières du mouvement des Arts Incohérents fondé par Jules Lévy à la suite des Hydropathes d’Émile Goudeau. Il présentait son idée ainsi : « faire des expositions avec des gens qui ne savent pas dessiner ». Des expositions facétieuses avec de nombreux calembours visuels ont eu lieu de 1882 à 1893, avec un engouement certain lors des premières années à Paris et en province. Jules Baric, Cabriol, Émile Cohl et beaucoup d’artistes sous pseudonymes y ont participé. Le Tout-Paris artistique les a vues. [31]
Des références discrètes à des auteurs qui avaient déjà marqué l’art séquentiel sont présentes : « La famille Patrouillard à Paris, le 6 mai 1889 » évoque la famille Fenouillard de Christophe, Coquelin-Cadet expose un trait en zigzag comme « Souvenir d’Étretat », allusion aux Voyages en zigzag de Töpffer. Caran d’Ache expose lui des dessins de silhouettes militaires, dérivées de ses spectacles d’ombres au Chat noir. En 1897, Alphonse Allais (alors par ailleurs contributeur à L’Auto-Vélo illustré) publie son album primo-avrilesque, reprenant et complétant la série des monochromes incohérents.
Dio-biding, aussi sculpteur de marionnettes en bois qu’il a adapté au jeu de pantomime, propose des planches au trait fruste portées par un sens de l’absurde.
De même Réalier-Dumas dans cette planche :
Hareng Saur a été un poème à succès de Charles Cros, autre incohérent, qui a inspiré Coquelin-Cadet dans ses monologues. Un vrai hareng-saur avait été aussi accroché par Cohl à une exposition des Incos.
Cette exposition dessinée d’Emile Cohl reprend le principe des expositions incohérentes, avec notamment la transformation d’expression comme « avoir le compas dans l’œil » en montage d’objets, préfigurant sans autre prétention que le rire les avant-gardes du 20e siècle. On remarque également la présence d’un tableau monochrome « L’avenir du sport vélocipédique ».
Reportages dessinés
Des fêtes mondaines vélocipédiques sont organisées, comme la Saint-Vélo, la course des artistes ou le Bal des increvables. Des spectacles vélocipédiques sont créés.
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Des reportages dessinés [32] sur les courses et les fêtes sont proposés dans les revues illustrées. Inspirés de la presse anglaise, ils proposent des lignes serpentines, des faux-semblants de colle et d’épingles, la mise à vue de la marqueterie des gravures sur bois, des compositions « grouillantes » ou encore l’utilisation de la matérialisation des cases comme point d’appui pour s’asseoir ou poser un vélo.
Excursions et randonnées
Les situations de randonnées et d’excursions sont fréquentes, laissant supposer une certaine pratique de la part de beaucoup de dessinateurs comme Bergevin, Conrad, Loëvy, Zier, Garat, O’Galop, Rochard, Émile Cohl [33]... Les dessins de vélos sont généralement d’une grande précision et justesse mécanique, alors qu’il s’agit d’un objet plutôt difficile à dessiner.
Lacker
Le peintre René Lackermann signe ses bandes dessinées Lacker.
Il propose dans Le Cycle une « Excursion en montagne » feuilletonnée à la mise en forme assez élaborée. Les deux cyclotouristes se rendent avec « le grand frère qui fume » au pied du Rigi, montagne suisse déjà prisée des touristes pour son panorama, afin d’en réaliser la première ascension à bicyclette (un train à crémaillère était déjà aménagé pour se rendre au sommet). Dans la descente, on peut remarquer la figuration de la technique du fagot des premiers cyclotouristes pour se ralentir : des branches accrochées à une corde qui trainaient au sol derrière la machine. La descente se finit par une avalanche, comme « Excursion au Mont-Blanc » de Gustave Doré qui moquait déjà le tourisme.
Auberges
Alors que le train avait éclairci le trafic sur les routes, les excursions vélocipédiques profitent aux auberges.
Guets-apens
Un autre gag viral à travers la presse européenne cycliste concerne les guets-apens pour dépouiller les cyclistes, avec de multiples variantes.
Peintres et bicyclette
Dans cette série de gags dérivée de planches de la presse satirique générale mettant en scène un peintre et son sujet, commençons par le Rabelais de la Cèze, Caribert Mourret.
Affiches
En 1894, Forain, à cette époque caricaturiste en vue au Figaro, dessine l’affiche du Salon du Cycle.
Comme lui, de nombreux caricaturistes et peintres sont aussi affichistes. La vélocipédie à la fin du 19e siècle est un des domaines les plus sujet aux affiches lithographiques dans la société de consommation naissante. Jules Chéret, qui a fait partie de l’aventure des Arts Incohérents et du Chat noir, est considéré comme le père de « l’affiche moderne ». D’un point de vue technique, son atelier et ses recherches ont apporté le grand format et les couleurs aux affiches publicitaires. Il publie mensuellement de 1895 à 1900 « Les maîtres de l’affiche » .
La bicyclette court ainsi les rues sur les murs aussi. Le Cycle reproduit en couverture certaines affiches, en indiquant qu’elles sont de cette manière collectionnables.
Ombres Cyclistes
De nombreux dessinateurs évoluent dans la bohème de Montmartre. Le dessin ci-dessous représente une course rue Ravignan, au pied de l’hôtel du Poirier où vécurent un temps Delaw et Depaquit (aujourd’hui place Goudeau).
Les silhouettes inspirées des théâtres d’ombre comme le cabaret du Chat Noir ou le Lyon d’Or se retrouvent dans les histoires imagées des journaux.
[34]
[35]
Histoires sans paroles
Présentes dans les Fliegende Blätter allemandes, les histoires sans paroles ont été popularisées en France par Caran d’Ache et la revue du Chat noir dans la décennie des années 1880. Propices aux mouvements, elles sont abondantes dans la presse cycliste. Elles nécessitent parfois le contexte de l’époque pour être compréhensibles. La première planche évoque un permis de circuler dans certaines rues de Paris, la seconde les attentats anarchistes de 1892-1894. On y remarque la figuration d’un autre nouvel objet de modernité, le téléphone.
Certaines histoires peuvent avoir une certaine cruauté, du tragique ou du mélancolique.
Découpes
La bicyclette dessinée se transforme parfois en machine à trancher dans le vif.
Pierrot
Les personnages de la Commedia dell’arte sont remis à la mode au 19e siècle par l’art de la pantomime. La figure de Pierrot traverse la fin de siècle, popularisé par les dessins de Willette et les carnavals de Paris.
Restrictions iconiques
Plusieurs tableaux de pieds ou de jambes furent présentés aux expositions des Arts Incohérents : « Essai de peinture mouvementiste » présentant un pied en 1882, un autre tableau de pieds et de jambes présenté en 1887.
Jan Linse, un auteur néerlandais, avait fait une histoire sans parole avec le même procédé à la même période, « Roman de quarante jambes ». [36]
Dans le Cycle, Léo présente "Pochard" dédié à la chanteuse Yvette Guilbert (et à sa chanson « Je suis pocharde »).
Qui était Léo ? Léo (Paul) et Mme Léo (Paul) avaient chacun exposé aux Arts Incohérents. Pourrait-il y avoir un lien ? Serait-ce Léo-Paul Robert ou son épouse Berthe de Rutté ?
Une planche à la signature peu lisible reprend ce procédé et le même scénario que Linse avec cette fois des bicyclettes :
Tartarin et autres
Les aspects répertoriés et analysés par Thierry Groensteen dans son ouvrage « La Bande dessinée à la Belle époque » se retrouvent dans la presse vélocipédique. Ainsi les figures de Tartarin, du Baron de Crac, ou de Marius, voir de Don Quichotte, s’accordent bien avec les récits des exploits et péripéties à bicyclette. [37]
[38]
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Moyen âge
Le Moyen Âge, l’Antiquité ou la préhistoire sont revisités de manière anachronique.
Vol de bicyclette
Bien avant Bourvil, le vol de bicyclette est un sujet de la comédie cycliste.
Fables
Les fables sont aussi détournées.
Militarisme
La bicyclette apparait au sein des empires européens en rivalité et en expansion coloniale. A ses débuts, pour lui faire gagner du sérieux, la bicyclette dans l’armée est un sujet discuté dans les revues. C’est surtout comme messagère qu’elle trouvera une utilisation militaire. Les premières bicyclettes pliantes seront aussi utilisées par les armées. Les premiers cyclistes dans le civil sont souvent affectés à des missions cyclistes pendant leur service (Terront, O’Galop...).
Dans le contexte colonial, Jossot mènera lui un trajet particulièrement singulier, comme plus tard le voyageur Kazimierz Nowak.
Vélocipédie aérienne
Après la réussite des aérostats, la possibilité de s’élever dans les airs avec un départ lancé comme les oiseaux hantent les imaginaires, d’autant que les travaux de Maray ont permis d’avancer dans la compréhension du vol ailé. La bicyclette est une base de départ qui manque de puissance, mais elle permet le développement d’une industrie et d’avancées techniques. Après l’automobile, de nombreux acteurs du monde cycliste participeront en constructeurs ou en pilotes à l’aventure de l’aviation (Ader, Les frères Wright,Farman, Dutrieu...). Les concours d’aviettes du début du 20e siècle permettront seulement des bonds de quelques mètres.
Science-Fiction
Toby offre plusieurs pages fortement illustrées de récits lunaires. La mise en page semble offrir une hybridation entre feuilleton littéraire illustré et littérature en estampes.
Transformations
Les séries de dessins à transformations sont variées :
Bulles
Les bulles sont parcimonieusement utilisées. Elles se généraliseront en France à la suite de son usage dans les comics américains, notamment popularisés par Excelsior-dimanche dans l’entre-deux-guerres.
Mouvements
La bicyclette rentre en concurrence et en conflit d’usage avec les chevaux et les cochers, sujet de nombreuses planches [40].
André Vallet particulièrement joue des mouvements et des ombres dans leurs rencontres.
La décomposition humoristique des mouvements des chevaux dans la bande dessinée est à cette époque directement tributaire des travaux de chronophotographie de Marey et Muybridge. Celui-ci était venu confirmer l’hypothèse de Marey selon laquelle le cheval au galop ne quittait pas le contact au sol lors de l’extension ; il précisait toutefois que cela se passe brièvement au moment du regroupement, à l’encontre des conventions picturales antérieures. Thierry Smolderen montre à travers l’étude de A. B. Frotz comment la stylisation humoristique de l’apport de la chronophotographie est mise à contribution pour démultiplier le répertoire des mouvements et les effets comiques possibles, notamment chez cet auteur par la confrontation d’éléments d’énergie très contrastée. [41]
Pour de nombreux autres crayons comme celui de Vallet, la confrontation entre la bicyclette et des animaux, des personnes ou des obstacles sont évidemment propices à ces « situations d’accélération, d’élan, de propulsion et de rupture de rythme » (mais pas seulement, Verbeck, Rabier et d’autres proposant aussi un comique de tours visuels). [42]
Les lignes de mouvements sont utilisées depuis Töpffer et les flous de mouvement photographiques ont été utilisés par Wilhelm Busch. Ils peuvent être utilisés pour exprimer la vitesse.
Focus
La manière de varier le focus en rétrécissant ou en élargissant le champ de vision comme avec le choix d’une focale en photographie permet également des effets de proportions et de distorsions selon le sujet [43].
Diversité formelle, travellings...
La bande dessinée fin de siècle présente une grande diversité formelle. Tantôt les planches utilisent le gaufrier régulier des images d’Épinal et de la tradition topfférienne, reconfiguré par la chronophotographie, tantôt des compositions rhétoriques souvent au service du mouvement dans le cas de la bicyclette. Si le sens du mouvement horizontal n’est pas toujours normé et vectorisé sur le sens de la lecture, la verticalité de la page est utilisée dans le sens de la gravité (les premières pages des grands journaux étaient déjà assimilées à des façades d’immeuble, celles du siège de leur rédaction).
De Bergevin propose ci-dessous un cadre régulier et la répétition d’un cadrage identique séparée par des intervalles. La temporalité, les petites variations de luminosité, de météo, d’épaisseur de neige et de postures du corps sont mises en valeur par ce dispositif.
Dans Miss Absalon du même auteur, les cases ne sont plus régulières, leur séparation ligneuse est constituée par les pièces enfoncées de la gravure sur bois. Le sens de lecture n’est pas conventionnel et les points de vue sont variés (champ/contre-champ, plongée/contre-plongée) : en 1893 le résultat est un montage visuel saccadé d’allure pré-cinématographique.
Les deux premières cases de la planche ci-dessous introduisent adroitement à un travelling latéral pour suivre une sorte de course-poursuite.
Les choix graphiques pour suivre les bicyclettes en bande dessinée peuvent aussi traverser des espaces différents, comme ici ce passage de l’extérieur à intérieur d’une maison par G.RI.
Dans cette effervescence visuelle et graphique, la presse vélocipédique accueille de nombreuses signatures plus ou moins connues.
Christophe
Christophe, déjà plébiscité à l’époque pour ses feuilletons comme « La famille Fenouillard »publie ainsi dans le Cycle. Ses jeux de mots et d’images avec les noms des coureurs démontrent qu’il suit l’actualité cycliste de près, de même qu’il connaît l’histoire technique du cycle. Aussi n’est-ce pas un hasard si le monde vélocipédique apparaît par endroit dans ses albums.
Benjamin Rabier
Benjamin Rabier publie aussi plusieurs planches dans Le Cycle et La Bicyclette, dont une vache riante précoce.
Verbeck
Verbeck a aussi dessiné pour Le Cycle une vingtaine de planches, soit une production notable lors de son passage parisien.
Francis Garat
Francis Garat était un peintre aquarelliste reconnu pour la sensation de transitoire dans ses scènes de rue parisienne. Il peignait les faubourgs de Paris, les fêtes foraines, les foules déambulant sur les boulevards. Artiste discret, il était aussi perfectionniste. Ses œuvres ont plus été partagées auprès de ses amis qu’exposées. Salis, le directeur du Chat Noir, disposait de plusieurs tableaux dans son cabinet artistique. Francis Garat a publié de nombreux dessins dans La Bicyclette comme gagne-pain. Il esquisse une recherche constante de représentation du mouvement.
O’Galop
L’artiste le plus emblématique et prolifique de la presse vélocipédique est sans aucun doute O’Galop, avant même qu’il connaisse le succès comme affichiste avec le Bibendum. Il publie dans la plupart des titres, jusqu’au Radfahr Humor de Munich. Dans sa carrière, il sera à la fois illustrateur, affichiste, peintre de plaques de lanterne magique, imagier populaire de cartes postales, auteur d’albums pour enfants et de dessins animés. Pionnier du cinéma d’animation à la suite d’Émile Cohl, il se décrira lui-même comme artistonome et dessinémateur. [44]
O’Galop fut bien sûr cycliste. Il donne dans Le Vélocipède Illustré le récit de manœuvres militaires auxquelles il a participé comme messager à bicyclette autour du massif des Bauges.
Une illustration d’une balade de la rédaction du Cycle le montre on l’a vu en compagnie de Verbeck, Lebègue, Henri Piazza, Tichon... Une brève annonce qu’il défie amicalement celui-ci dans un... match de draisienne !
Comme Pierre Lafitte, la bicyclette aura joué un rôle déterminant dans le début de sa carrière parisienne.
A son arrivée à Paris en 1888, il fréquente les cabarets de théâtre d’ombres avec son frère Rosnil (qui publiera aussi quelques planches dans Le Cycle) et commence après un intermède londonien à dessiner dans la presse en 1891, notamment pour Le Vélocipède illustré. Il signe plusieurs mois d’un double O’Galop, avant de raccourcir sa signature.
Selon Alain Boillat, ses succès dans le dessin animé et comme affichiste masquent ses premières bandes dessinées [45]]. Ce dernier s’est intéressé à ses productions d’art séquentiel à visée enfantine, soulignant la prégnance du mouvement, les effets de coulissages et de force centrifuge entraînés par les nouveaux moyens de locomotions et par la mécanisation du monde. La production d’O’Galop dans la presse vélocipédique reste encore à aborder par un regard de spécialiste.
Parmi les mouvements, il s’applique à dessiner les trépidations qui avaient fait appeler les premiers vélocipèdes « boneshakers » bien avant l’arrivée des pneumatiques.
La vélocipédie est synonyme de vitesse individuelle pendant un court laps de temps :
Journaliste sportif, il publie de nombreuses planches de reportages dessinés sur les vélodromes parisiens.
Il dessine aussi autour des excursions amateurs à vélo ou du cyclisme urbain, et de nombreuses fantaisies. [46].
Le thème des garnements est présent dans plusieurs planches.
Inspiré sans doute comme Benjamin Rabier par les dessins animaliers de la presse allemande, il associe souvent grenouilles et cycles.
O’Galop recherche aussi la spontanéité et l’expressivité du mouvement du trait pour le trait à l’instar de Steinlen et de son chat à la pelote de laine.
A la fin de la période du boom de la presse cycliste, O’Galop continue lui de dessiner dans la presse sportive, que ce soit dans La vie au grand air de Pierre Lafitte, le Vélo de Giffard ou l’Auto de Desgrange. Il devient l’affichiste de Michelin avec le Bibendum de 1898 à 1913. Le Bibendum n’est pas le premier tas de pneus qu’il dessine. Aussi le célèbre bonhomme doit-il autant au coup de génie qu’à l’expérience et l’observation accumulées par Marius Rossillon.
Comme pour d’autres dessinateurs de l’ère cycliste, O’Galop marque cependant une appréhension devant la puissance, l’encombrement et la vitesse des automobiles. Alain Boillat note que les dessins d’O’Galop étaient ainsi « hantés par une angoisse latente face à l’accélération induite par cette phase de l’industrialisation ». Il publie en 1921 L’Auto K.6.Ô.20 où la voiture devient elle-même un personnage potentiellement incontrôlable.
XXe siècle et plus
Jacques Villon, frère aîné de Marcel Duchamp, a fréquenté les vélodromes et donné quelques planches à La Bicyclette en 1895. Il héberge son frère à son arrivée à Paris et l’introduit auprès des caricaturistes de Montmartre. Lorsque Marcel Duchamp installe dans son atelier en 1913 son premier presque ready-made avant l’heure « Roue de bicyclette », elle a déjà acquis la beauté invisible d’un objet quelconque du quotidien, au mouvement pour lui apaisant [47]. La vitesse motorisée est alors célébrée dans la fureur du mouvement futuriste. Dans tous les ateliers de cycles trône un dévoileur de roue, que peut remplacer en dépannage une fourche renversée, et qui nécessite d’enlever de la jante le pneumatique. Cette vue était sans doute même plus commune qu’aujourd’hui. Duchamp propose aussi en 1914 un dessin cycliste, « avoir l’apprenti dans le soleil », alors qu’il cherche à dissocier l’écrit et le dessiné. [48]
La voiture dont le boom suit de quelques années celui de la bicyclette va devenir un nouveau sujet d’attraction humoristique avec des ingrédients assez similaires mais décuplés de vitesse, de mouvement, de perte de contrôle, de crash, à quoi s’ajoutent cette fois aussi les fumées, les explosions et une puissance plus destructrice. Elle se banalisera ensuite à son tour comme un élément d’usage et de décor. [49]
En France, la continuité de la presse cycliste n’existe pas, l’essor de l’automobile aspirant beaucoup de ses acteurs au tournant du siècle. Des premières revues vélocipédiques, seul Le Cycliste de Vélocio est paru jusqu’en 1973. La bande dessinée réapparaît dans ses pages dans les années 1930 avec le jeune cyclotouriste Raymond Louis, membre du Groupe montagnard parisien. [50]
Après-guerre Le Cycliste accueille Jacques Faizant. Dans une inspiration toute verbeckienne, il dessine notamment en deux images un automobiliste (avec un vélo à l’envers sur le toit) coincé dans les bouchons, qui se transforme dans un renversement en cycliste souriant roulant au milieu des voitures à l’arrêt (portant maintenant sur son dos sa voiture à l’envers).
Au XXe siècle le T.C.F. s’est désintéressé assez rapidement du tourisme à bicyclette au profit des moyens de transports motorisés. Le C.T.C. anglais a lui continué à exister pour les cyclistes jusqu’à aujourd’hui. Sa revue a publié les dessins de Frank Patterson jusqu’à son décès en 1953. Formé au côté de Georges Moore, il a formé à son tour Reg Gammon. Tous ont aussi dessiné dans la revue Cycling, fondée en 1891 et toujours existante. Ils ont perpétué dans la presse spécialisée la tradition de reportages dessinés de la presse anglaise, qui avait disparu dans les grands journaux au profit de la photographie.
Jacques Seray dans son livre La Reine Bicyclette paru en 2008 fait un bel inventaire des bd cyclistes parues au 20e siècle et au début des années 2000. Le Tour de France y occupe une large place avec notamment René Pellos et Paul Ordner, qui se retrouvent dans L’Equipe junior aux débuts des années 50.
Un inventaire international, sans doute gigantesque, reste à faire. Au japon, où le cyclotourisme a séduit, un manga contant les aventures de Rintaro Marui a été publié dans les années 1970 !
Hervé Le Cahain remarque que les parutions de livres de voyage à vélo en France se concentrent sur les années 1890, puis reprennent à la fin du 20e siècle et vont toujours bon train au début du 21e siècle. En serait-il de même pour la bande dessinée cycliste non sportive, avec même un léger décalage ? Claude Marthaler remarque lui qu’en 2018 que « si la bande dessinée s’est emparée du tour de France, elle rechigne à se tailler une place dans le petit monde des cyclonautes et se moquer de leurs travers… ». Depuis, plusieurs albums de bande dessinée sont parus autour du voyage à vélo ou du cyclisme urbain. La bande dessinée cycliste existe aussi sur les réseaux sociaux. Peut-être parce que de plus en plus de dessinatrices et dessinateurs pédalent à nouveau au quotidien ou en voyage.






















































































































































































































































