La circulation vélocipédique à Paris (1893)

Par G. Davin de Champclos, Album du Cycle, 1893 - Dessins de Christophe, Bergevin, Lacker, Zier

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

En plein air, en pleine lumière, dans la grande paix des campagnes, le cyclisme constitue un sport auquel nul autre ne se peut comparer. La rapidité silencieuse des machines modernes, la sensation de bien-être général que l’on éprouve après une étape fournie à une allure modérée, la joie de pouvoir à loisir se griser les yeux de verdure et de soleil, tout contribue à attirer vers le tourisme vélocipédique ceux qui se sentent aux jarrets quelque vigueur, et au cerveau quelque poésie.

Les riantes couleurs de ce tableau s’assombrissent singulièrement dès qu’il est question de cyclisme urbain. Remplacez les chênes séculaires de la forêt par les maigres platanes de nos avenues, le macadam berceur des routes nationales par le pavé défoncé de nos ruelles, les larges horizons de la plaine par l’encaissement de nos maisons grises, et le plaisir se transformera rapidement en corvée.

Soyons francs, la circulation en vélocipède dans les rues d’une ville est antisportive au premier chef.

Il faut y être absolument contraint par ses affaires ou par ses obligations pour se livrer à cet exercice aussi pénible que dangereux.

Et si notre affirmation est justifiée même quand il s’agit de certaines villes mortes de province, elle devient axiome à Paris, où l’encombrement des chaussées, la rigueur puérile des règlements administratifs et l’hostilité ouverte des automédons se coalisent pour menacer et décourager les cyclistes.

Il y aurait un gros volume à faire sur ce désolant sujet. Les anecdotes funèbres, les réflexions sinistres en bonderaient rapidement les pages : nous n’avons ni l’intention ni le courage d’entasser l’un sur l’autre les moellons d’un tel monument. Notre ambition est d’esquisser à larges traits une silhouette aussi ressemblante que possible du Paris-Cycliste, et surtout d’offrir à nos frères en vélocipédie les fruits quelque peu amers de notre expérience personnelle.

Nous leur donnerons tout d’abord un bon conseil :

qu’ils soient parfaitement sûrs d’eux-mêmes et de leur machine avant de se risquer dans le brouhaha parisien. Il ne s’agit pas d’attraper les pédales, d’acquérir un équilibre relatif et de se lancer en vitesse dans le faubourg Montmartre ou sur le boulevard de la Madeleine : bicyclette et cavalier iraient vite servir de petit banc aux percherons de la Compagnie des Omnibus.

Un autre avis : qu’ils laissent à la remise la machine aérienne sur laquelle ils paradent au Bois et qu’ils adoptent, pour faire le pavé, une bonne routière aux tubes épais et aux reins trapus... à moins toutefois qu’ils ne tiennent à faire marcher le petit commerce des constructeurs. Les rondes-bosses dont les paveurs municipaux agrémentent le sol de nos rues ne font qu’une bouchée des 8 kilogr. 500 !

Et puis, pas d’allures désordonnées, pas de vitesses de piste sur les voies parisiennes, quelle que soit leur largeur ! C’est le propre des vélocipédards ou des aliénés de se lancer devant soi, le nez sur le guidon, quand un fiacre ou un passant peut à tout instant déboucher d’un carrefour. En adoptant un train de route uniforme et modéré, le cycliste ira toujours plus vite qu’une voiture attelée d’un cheval ordinaire, et il ne courra pas le risque de s’aplatir sur un omnibus ou de mettre à mal un badaud.

En se conformant à ces règles élémentaires, le vélocipédiste habile et prudent, monté sur une machine sérieuse, pourra se livrer sans trop de danger dans les rues de la capitale, à son plaisir favori... à moins que quelque traître alguazil ne le happe au passage et ne conduise délicatement sa bicyclette en fourrière pour n’avoir pas observé....

II LEGLEMENT DE 1874

Terrible, ce règlement, et bien bizarre dans son application !

Il va par saccades, par à-coups, comme un écureuil dans les branches, au gré des lubies administratives. Vous pédalez aujourd’hui, béatement juché sur votre machine, plus nue que notre mère Eve. Vous avez prêté votre lanterne à votre cuisinière pour descendre à la cave ; votre grelot sert de hochet à votre dernier né ; votre plaque dort à la maison dans quelque tiroir de commode, et pourtant les agents de l’autorité vous regardent passer avec un petit air plutôt protecteur : pour un peu, ils vous décocheraient, du bord de trottoir où ils stationnent, une œillade encourageante.

Risquez-vous le lendemain au même endroit, en affectant le même mépris pour les prescriptions préfectorales, et vingt sergents se précipitent sur vos traces ; des haleines furieuses vous chauffent la nuque ; vous êtes traqué, apostrophé, procès-verbalisé, et votre bécane va pleurer son huile sous les hangars de la fourrière.

Nous sommes, à l’heure actuelle, en pleine période de persécution, et il ne fait guère bon se risquer à l’air libre sans s’être au préalable encombré des impedimenta obligatoires : grelot, plaque, lanterne et carte personnelle de circulation.

Du grelot, nous ne dirons que ceci : c’est qu’il est profondément horripilant et déplorablement inutile ; horripilant parce qu’il obsède sans relâche et sans trêve de sa sonnaillerie aigrelette l’infortuné qui n’affuble son guidon ; inutile, car, dans le vacarme des rues, son grésillement fait assez l’effet d’une ariette de ténor dans le fracas d’une tempête.

L’obligation de la plaque, portant le nom et l’adresse du propriétaire de la machine, assimile le cycle à une vague charrette de déménagement. Dans bien des cas, d’ailleurs, elle peut donner lieu à de déplorables confusions, en attirant sur une tête innocente les foudres de la justice. Enlevez soigneusement votre plaque avant de prêter votre bicyclette à un ami téméraire, grand écraseur de passants devant l’Éternel !

Quant à la lanterne, mon Dieu ! passons condamnation : c’est très commode pour allumer un cigare quand on a oublié ses suédoises dans la poche de son pardessus. Et puis c’est d’un assez joli effet, le soir, au Bois. Mais, de grâce, ne poussez pas la naïveté jusqu’à croire que cette précaution lumineuse empêchera le premier cocher venu de vous passer sur le corps à la nuit tombée !

Reste la carte de circulation. Elle est inutile à un triple titre : 1º Je n’ai jamais ouï dire qu’un agent ait obligé son détenteur à l’exhiber ; 2º Il n’est pas un cycliste qui n’en ait un exemplaire plus ou moins crasseux dans son portefeuille ; 3º on la délivre à tout venant sans enquête et sans justification d’identité.

En revanche, les pas et démarches préalables à son obtention sont assez compliqués : il faut faire une demande sur papier timbré de 60 centimes ; porter ladite demande au bureau des vélocipèdes, à la Préfecture de police ; ci, quatre étages à grimper et un kilomètre de couloirs à arpenter. Trois jours après, nouvelle excursion à la Préfecture, quatre étages, etc..., et en voilà pour un an.

A deux journées perdues par an, si vous cyclez pendant quarante ans de votre existence, vous avez bénévolement sacrifié quatre-vingts après-midi pour conquérir le droit précieux de semer vos os sur le pavé de Paris.

Telle est, dans ses grandes lignes, la législation qui nous régit quand nous pédalons par les rues de la capitale.

Je ne parlerai que pour mémoire des interdictions auxquelles nous sommes en butte. La même ordonnance de 1874 nous a défendu je ne sais trop à quel titre l’accès d’un bon tiers des voies publiques de Paris. Nous ne sommes sans doute pas assez décoratifs pour y faire dignement figure. Il faut reconnaître, pour être juste, que cette interdiction est tombée en désuétude depuis la délivrance des cartes de circulation.

Eh bien, cyclistes mes frères, le réseau d’exigences et de prohibitions dans lequel on nous enserre serait à la rigueur supportable, si une criante injustice ne venait révolter quiconque met en contact la semelle de ses escarpins avec les dents d’une pédale.

Pourquoi nous jette-t-on l’anathème, pourquoi nous met-on au front le bourrelet et aux aisselles les lisières, quand messieurs les cochers peuvent se livrer en toute liberté à leurs ébats cyniques, et s’offrir, sous l’œil paternel de l’autorité, le luxe de leur petit écrasement quotidien ? Pourquoi les fiacres n’ont-ils ni plaque, ni grelot, ni carte de circulation ? Pourquoi, pourquoi ?

III MMLES COCHERS

Le cocher de fiacre est le bacille du cyclisme urbain.

Tout vélocipédiste impartial ayant circulé dix minutes dans les rues de Paris reconnaîtra la profonde justesse de cet aphorisme.

Quelles peuvent être les origines, les motifs, les causes premières de cette guerre de races ? Nul ne saurait le dire. Peut-être messieurs les Collignons, dont les rosses apocalyptiques abattent bravement leur lieue à l’heure, sont-ils jaloux et vexés de la merveilleuse rapidité avec laquelle nous circulons.....

Peut-être ne voient-ils en nous que des clients qui échappent à leurs exigences ridicules et à leur légendaire grossièreté....

Toujours est-il qu’ils ne perdent pas une occasion de nous être tout au moins désagréables, sinon de mettre à mal nos personnes et nos machines. Il n’est pas de moyens qu’ils n’emploient pour atteindre leur but serrages entre le trottoir et les roues de leurs guimbardes, brusques virages opérés en sourdine et sans regarder derrière eux, tout leur est bon pour remplir la mission qu’ils se sont donnée à eux-mêmes : écrabouiller les sales vélos ! »

Comme s’ils voulaient frapper à la tête le monstre qui trouble leur sommeil, ils s’en sont pris tout spécialement depuis quelques semaines à la presse vélocipédique : les tibias de notre confrère Meyland et les côtes de notre ami Fanor en peuvent témoigner.

Cyclistes parisiens, gardez soigneusement votre droite quand vous croisez un sapin, prenez la gauche quand vous voulez le dépasser, en marchant dans le même sens que lui, ne tentez pas de battre le record du mille dans la rue de Richelieu, et si, dans ces conditions-là, quelque accident vous arrive, uniquement imputable à la méchanceté ou à la négligence d’un chevalier du fouet, appelez un sergent de ville et faites constater le délit.

Je ne vous engage pas à lutter de la voix ou des poings avec les brutes qui vous auraient endommagés. Votre dignité personnelle et le bon renom de notre sport n’auraient qu’à perdre à ce pugilat.

Quant au revolver, préconisé par un de nos confrères comme moyen de défense contre les automédons mal intentionnés, c’est là un aimable paradoxe de tranche-montagne fraîchement écrasé.

IV ARROSAGE ET INONDATION

Dans une de ces réjouissantes chroniques dont se gondolent les feuillets du « Cycle », notre camarade Gastine a dédié récemment à nos édiles, sous le titre « Respersus Parisii », une conférence sur l’arrosage.

Badine et légère en la forme, la réclamation de notre ami était au fond parfaitement justifiée. L’arrosage, tel qu’il est compris par les fabricants de fange municipale, devient une plaie à rendre jalouse l’Égypte elle-même.

A certaines heures de la journée et naturellement aux heures où il est le plus agréable de pédaler la rue parisienne devient un bourbier sans nom, où pataugent pêle-mêle passants, voitures et cycles. La boue noirâtre et gluante, étrange composé d’éléments innommables et puants, vole et s’éparpille comme d’un goupillon l’eau bénite. Le dos des infortunés, qui se hasardent en machine dans ce cloaque, se transforme instantanément en tartine de crotte ; les roues glissent, la chaîne hurle contre les pignons..., c’est exquis !

Et ne croyez pas que les arroseurs parisiens opèrent seulement les jours où le soleil fendille le macadam et assèche les ruisseaux ! Que non pas ! La consigne est d’arroser : ils arrosent mordicus, quel que soit l’état de l’atmosphère. J’en ai vu de mes yeux inonder la chaussée sous la pluie ! Ils aspergeraient la Seine plutôt que de ne rien arroser du tout.

Il serait temps, grand temps, que cette plaisanterie cessât : qu’à l’aide d’un arrosage raisonnable et raisonné, on abatte la poussière aveuglante de nos rues, rien de mieux, mais que, sous l’aimable prétexte de nous procurer un peu de fraîcheur, on nous force à nous mouvoir dans un marécage permanent, c’est légèrement abusif.

Bah ! toutes nos protestations n’y changeront rien : la routine est une si belle chose et si française !

V LE SOL DE NOS RUES

Le sol des voies parisiennes se compose, comme chacun sait, de quatre éléments inégalement répartis : le pavé, le macadam, l’asphalte, et enfin le pavé de bois, un tout nouveau venu dont les services sont assez appréciés.

Est-il besoin de nous étendre longuement sur l’article pavé ? Ce mot seul fait tressaillir d’horreur les machines qui nous portent ! Que de détours n’avons-nous pas faits, au cours de nos excursions, pour éviter un bout de route que notre carte vélocipédique nous signalait comme garni de ces blocs de grès impraticables au cycle ?

Certaines rues pavées sont cependant véloçables à la grande rigueur. D’autres se composent d’une série de montagnes russes que tout cycliste tant soit peu prudent doit se dispenser d’aborder. Certaines sont de véritables Suisse en miniature où les fondrières succèdent aux précipices.

Le macadam n’est adopté à Paris que pour les ruelles des quartiers excentriques. Il est généralement assez bon, grâce à la faible quantité de voitures qui viennent y creuser des ornières. Quand, par hasard, il est employé dans les voies tant soit peu fréquentées, il devient plus désagréable et plus dangereux que le pavé lui-même,

L’asphalte constitue, pour les cyclistes, le sol idéal. Il donne la sensation d’une véritable piste sans cahots et sans trépidations. C’est charmant, tant que le baromètre est au beau fixe. Mais un nuage vient-il par malheur à crever au ciel, la piste en question se transforme instantanément en un perfide miroir où toute bicyclette tant soit peu novice ne doit s’aventurer qu’avec d’infinies précautions, ou gare les pelles ! Marcher bien droit, ne prendre que des virages larges, tels sont les principes qu’il faut observer rigoureusement en pareil cas.

Reste le pavé de bois. Cette invention américaine tend à faire la tache d’huile sur le sol parisien. Il faut reconnaître que cet assemblage de cubes de sapin enduits de goudron est d’un roulement fort agréable..., tant qu’il est maintenu dans un état d’entretien convenable. Il est presque aussi doux que l’asphalte et plus résistant que le macadam. Mais il y a un mais il se détériore avec une fâcheuse rapidité et devient immédiatement intolérable.

Les roues de voitures n’y creusent pas d’ornières, mais, ce qui est pire, y forment des trous désastreux pour les cadres frêles et les moyeux légers. Avis aux amateurs de courses d’obstacles ! Tous les cyclistes qui descendaient, il y a quelques semaines encore c’est-à-dire avant les réparations récentes - l’avenue des Champs-Élysées, entre l’Arc de Triomphe et le Rond-Point, ont béni dans leur cœur le pavé de bois en mauvais état.

Concluons : sauf quelques exceptions, le sol des voies parisiennes est suffisamment piteux. Rarement bon, quelquefois supportable, presque toujours mauvais, voilà le bilan.

Pour éviter les courbatures en pédalant dans ce dédale, le touriste citadin devra, ou bien connaître admirablement son Paris, ou bien glisser dans la poche intérieure de son veston un plan vélocipédique de la capitale.

VI LES PLANSLOCIPÉDIQUES DE PARIS

Ils existent en effet, ces plans vélocipédiques de la grand’ville et servent non pas, comme pourraient le croire les Philistins du cyclisme, à guider le promeneur dans l’enchevêtrement des avenues, mais bien à lui indiquer, quand il sort en machine, la nature du sol qu’il rencontrera dans les voies qu’il aura à parcourir.

Seule, la librairie Néal avait songé à enrouler à notre guidon ce fil d’Ariane. Le plan édité par cette maison est d’une clarté parfaite. Les rues véloçables y sont indiquées par un filet rouge ; toutes celles qui ne portent pas ce signe distinctif sont difficilement praticables.

Notre distingué confrère Mousset a pensé qu’il y avait mieux à faire. Il s’agissait de servir efficacement la sainte cause de notre sport et, sans calculer les difficultés de sa tâche, il s’est mis à la besogne.

Le plan Néal distinguait par une nuance uniforme le rouge - toutes les voies dans lesquelles un cycle pouvait s’engager hardiment. Mousset a établi des sous-distinctions : dans la carte vélocipédique de Paris à laquelle il met la dernière main, l’asphalte, le macadam et le pavé de bois sont indiqués par des couleurs différentes. Et la scrupuleuse exactitude de détails, qui est la caractéristique de notre camarade, a présidé à ce travail.

Un exemple en donnera la preuve : dans le plan Mousset, les ponts jetés sur le chemin de fer de ceinture sont teintés en jaune, en bleu ou en rouge, selon qu’ils sont asphaltés, pavés en bois ou macadamisés !

Encadré de réclames artistiquement présentées et de conseils utiles, édité avec un soin tout particulier, le plan Mousset deviendra, dès son apparition, le vade-mecum du cycliste parisien.

VII BEWARE OF PICK-POCKETS !

Nous en aurons fini avec les vexations et les misères sans nom qui poussent herbes vénéneuses à l’intention du vélocipédiste, entre les pavés de la capitale, quand nous aurons consacré quelques lignes attendries à MM. les voleurs de machines.

Ces aimables industriels sont plus que jamais à l’ordre du jour et leur sympathique corporation s’enrichit quotidiennement de nouveaux membres. Subtiliser une bicyclette ! Il y a là de quoi faire rêver les chevaliers de la pince-monseigneur !

D’abord, le butin est tentant. Les pick-pockets fixent rarement leur choix sur un « clou », sur quelque lamentable bécane effondrée le long d’un arbre et confiée à la garde du hasard et de sa propre hideur.

Non, les machines auxquelles ils font l’honneur de les distinguer sortent en général de chez le constructeur en renom et portent la bonne marque. Que diable ! on a du goût ou on n’en a pas !

Et puis n’est-il pas adorablement commode et pratique de prendre le large en se servant justement du produit de son vol pour mettre quelques kilomètres salutaires entre soi et les gendarmes ? Il me semble que si j’embrassais un jour l’honorable carrière de ces messieurs, je me cantonnerais sans hésiter dans ce genre de filouterie.

En attendant, le mal sévit et rien ne semble devoir en enrayer le développement. Les journaux vélocipédiques sont encombrés de plaintes désolées ; les loueurs versent, dans leurs boutiques dégarnies, des larmes navrantes que les condoléances et les conseils de mon collaborateur Guignolet ne parviennent pas à sécher. C’est la fin du monde !

N’y aurait-il pas cependant quelque moyen de modifier cet état de choses ?

Je ne m’adresserai pas aux loueurs que je comprends impuissants et désarmés. Il leur est en effet presque impossible de vérifier d’une façon sérieuse l’identité de leurs clients de hasard ou d’exiger d’eux des arrhes suffisantes. Un brave élève potard qui va se payer une heure de bicyclette ne peut pourtant pas se faire escorter de deux témoins patentés ou emprunter pour une demi-journée au changeur du coin le demi-kilo d’actions de Panama qui constitueraient un nantissement acceptable !

Je ne dédierai mes conseils qu’aux possesseurs de machines qui montent leurs instruments personnels et à ceux-là je recommanderai :

1º De ne jamais, sous quelque prétexte que ce soit, laisser leur bicyclette devant une porte donnant sur la rue ou même dans le vestibule d’une maison, et cela quand bien même le concierge leur aurait juré sur son cordon de veiller avec les cent yeux d’Argus sur ladite bicyclette, quand bien même vingt gamins, dix commissionnaires et trente garçons de café se seraient offerts avec une spontanéité touchante pour remplir le même office ;

2º De toujours enrayer le mouvement de leur machine quand, par un hasard exceptionnel, ils se voient forcés de l’abandonner quelques secondes à l’air libre. Il y a une infinité d’appareils destinés à cet usage : arrêts de chaîne, clous de sûreté, etc., etc. L’idée du plus simple de tous a été communiquée au « Cycle » par un de ses abonnés : il suffit, pour immobiliser complètement sa machine, de prendre ensemble dans la tige d’un cadenas quelconque la chaîne et le pignon. C’est peu coûteux, pas encombrant et très pratique ;

3º De refuser net et brutalement au besoin de prêter leur cycle à un inconnu qui témoignerait la désir de l’essayer pendant quelques minutes, après l’avoir longuement admiré et consciencieusement vanté. C’est souvent l’histoire du corbeau et du fromage, et si je ne craignais de me laisser entraîner trop loin je pourrais sortir, à ce propos, d’un coin de ma mémoire quelques réjouissantes anecdotes ;

4° D’avoir un réduit hermétiquement clos et consciencieusement verrouillé pour y remiser leur machine dans les intervalles de leurs sorties,

Et, après cela, mes amis, si un filou parvient à vous refaire, c’est que vous aurez déployé pour circonstance une certaine bonne volonté.

Supposons maintenant qu’en dépit des précautions prises, votre bicyclette vous ait été subtilisée sur la voie publique, à la porte d’un café ou dans quelque vestibule de maison. Il me reste à vous indiquer brièvement la façon dont vous devrez vous y prendre pour ramener l’infidèle au bercail.

Dès que vous vous serez aperçu du vol, ne perdez pas en lamentations et en gémissements un temps précieux. Jetez-vous dans le premier sapin venu et précipitez-vous à la fourrière, 26, rue de Pontoise. Passez rapidement l’inspection des machines déposées sous le hangar administratif. Vous avez quelques chances d’y reconnaître la vôtre.

Si votre démarche est infructueuse, laissez à l’employé chargé de ce service le signalement aussi détaillé que possible de la chère disparue. Indiquez-lui par le menu les circonstances dans lesquelles vous avez été volé, ainsi que le lieu précis et l’heure exacte auxquels a été commis l’attentat à la propriété dont vous êtes victime. Puis filez immédiatement au commissariat de police de votre quartier où vous ferez une déposition analogue.

Si vous avez dans la presse quelque accointance, faites passer aux journaux quotidiens et spéciaux une note aussi courte que possible et pourtant très précise où vous signalerez votre mésaventure.

Pour mener à bien ces diverses opérations, il est essentiel de connaître le numéro de sa machine. Ce numéro est généralement apposé au centre du guidon et presque toujours répété sur certaines pièces telles que les moyeux, les manivelles ou même la tige de selle.

Quand vous aurez pris toutes ces précautions, mettez vous en campagne et employez vos moments perdus à visiter les loueurs des quartiers excentriques et les marchands de bric-à-brac que la Préfecture aura du reste avisés de son côté.

Il peut se faire que vous retrouviez votre monture parmi les clous destinés à la location ou les poêles à frire de rencontre.

En cas de difficultés avec les agents ou les brocanteurs, allez sans hésiter confier vos peines à M. Heyman, le très aimable chef du bureau des vélocipèdes à la préfecture de police, qui se fera un plaisir de vous guider de ses conseils et au besoin de son autorité. M. Heyman est le modèle des fonctionnaires et le père des cyclistes,

Et maintenant laisser-moi vous souhaiter de n’avoir point à mettre à contribution la complaisance de M. Heyman tout au moins dans de telles circonstances

VIII LES CENTRESLOCIPÉDIQUES

Paris a une tendance marquée à se porter à l’ouest. Depuis trois siècles, le chic a tenu ses assises dans des quartiers différents, mais en se rapprochant toujours, dans sa marche insensible, de l’occident de la capitale.

Sous Louis XIII les éperons d’or et les rouillardes des mousquetaires cliquetaient sous les arceaux de la place Royale, aujourd’hui place des Vosges. Plus tard, les muscadins et les merveilleuses échangèrent leurs œillades assassines dans les galeries de bois du Palais-Royal. Sous le second empire l’élégance émigra vers les quartiers neufs des Champs-Elysées. A l’heure actuelle, la plaine Monceau, l’Étoile et le Bois de Boulogne attirent et retiennent le gratin du Tout-Paris.

Le cyclisme se devait à lui-même de suivre le mouvement. Aussi a-t-il bravement planté sa tente dans les parages de l’Are de Triomphe.

Quand le souvenir par trop impérial de la Grande Armée froissera les susceptibilités républicaines du Conseil municipal, l’avenue qui en porte le nom aura une dénomination toute trouvée boulevard du Vélo.... Sur cent boutiques de la magnifique artère, trente sont occupées par des commerçants vélocipédiques : représentants de fabriques étrangères et départementales, marchands d’accessoires, Joueurs et réparateurs, sans oublier la salle des dépêches du Cycle, dont la devanture rose clair met une note pimpante parmi les nuances sombres des magasins environnants.

Ce qui surtout a attiré vers l’avenue de la Grande-Armée les gros bonnets de l’industrie vélocipédique, c’est le voisinage de cette piste permanente, de ce square énorme et unique qui a nom le Bois de Boulogne.

Dans aucun lieu du monde, la folie cyclique ne sévit avec autant de rage que dans les quelques kilomètres d’avenues qui s’entrecroisent entre le pont de Suresnes et la Porte-Maillot. Il faut avoir traversé, un dimanche matin, la place d’Armenon-ville ou suivi les allées jusqu’à Saint-James pour se rendre un compte exact de ce que peut être l’engouement de nos compatriotes pour la bicyclette.

Depuis le potache en rupture de Cicéron, qui esquisse ses premiers zigzags sous l’œil paterne d’un professeur à vingt sous la séance, jusqu’au Tartarin cycliste qui part à la conquête de son vermouth sur sa machine surchargée de grelots et de sacoches, tout ce qui pédale à Paris se donne rendez-vous au Bois.

Où trouver un manège plus commode pour les premières leçons que ces larges avenues finement macadamisées dont pas un caillou ne hérisse la surface ? Où rencontrer un cadre plus propice à la rêverie que ces allées couvertes découpées dans un décor d’opéra-comique, que ces sentiers silencieux dont le recueillement est à peine troublé par un trille de merle ou une bouffée lointaine de czarda tzigane ?

Il est bien entendu que ce silence et ce recueillement cèdent, les dimanches et jours fériés, la place au plus étourdissant des brouhahas. Ce ne sont, ces jours-là, que sonnailleries de grelots, qu’appels retentissants des cornes, que nuages de poussière soulevés par les escadrons qui défilent à toutes pédales !

Toutes les routes du Bois ne sont pas également bonnes pour le cyclisme. Quelques-unes, très fréquentées par les voitures, comme l’allée des Acacias, par exemple, sont même d’un roulement assez médiocre, mais il est si simple de les éviter !

Par suite d’une fiction administrative, le Bois de Boulogne fait partie de Paris. L’ordonnance de 1874 y est donc applicable : les cyclistes qui en parcourent les avenues doivent être munis de la plaque, du grelot et, la nuit, de la lanterne réglementaire.

L’accès de toutes les routes, excepté de celles qui sont exclusivement réservées aux piétons ou aux cavaliers, est permis aux vélocipèdes. Toutefois, les jours de courses, les abords d’Auteuil ou de Long-champs son exceptionnellement interdits.

Allez donc au Bois, vous que les longues étapes effraient ou que le labeur quotidien empêche de vous envoler vers les cités lointaines ! Allez-y le matin, à l’heure où la rosée emperle encore les sous-bois, à l’heure où les glapissements de la foule ne viendront pas gâter votre plaisir et vous en rapporterez dans les yeux un peu de soleil et au cœur un peu de courage pour vous replonger dans la fournaise parisienne !

Quand on remonte l’avenue de la Grande-Armée en revenant de Suresnes comme chantait jadis Bourgès à la Scala il est de règle de s’arrêter à la brasserie de l’Espérance pour boire un bock tout en contemplant la mine épanouie et la bedaine florissante du papa Bachelier.

Un malin et un bon diable, ce patron de café qui s’est hissé sur les épaules de la vélocipédie pour décrocher la fortune. La façade de son établissement avait jadis tout juste trois mètres de large : elle s’étale maintenant, somptueuse et encombrée, sur le trottoir de l’avenue. Et ce sont nos six sous. de vermouth quotidiennement accumulés qui ont opéré cette métamorphose.

Tout ce qui a un nom dans le cyclisme a défilé et défile encore devant les tables de Baptiste. C’est à l’Espérance que mangent les coureurs ; c’est autour de ses trois billards que le vieux Fred a exécuté ses plus foudroyants carambolages. Lors des dernières réunions internationales à Buffalo, les coureurs anglais avaient établi leur quartier général dans l’établissement que Shorland emplissait tout entier de son exubérance.

Le long d’un pilier toutes les dépêches vélocipédiques du monde sont piquées, au fur et à mesure de leur réception, sur un tableau spécial. Tout au fond du café, dans un local spécial, aménagé dans un goût sévère, la SVM tient ses assises.

A la terrasse, sur le trottoir même, des rangs de chaises s’alignent autour des tables. Certains soirs d’été, il est impossible d’y trouver une place. Dans un coin, Mousset discute pendant de longues heures devant un auditoire attendri et somnolent, la dégénérescence des championnats ou l’avenir des handicaps : un peu plus loin, sa rose immuable à la boutonnière, Charron doit discuter tout autre chose avec une jolie brune aux yeux babillards. Voici Girardin et sa cravate fulgurante, Fournier et nos kilomètre de jambes, Antony et son sourire grave Échalié et son binocle gouailleur, puis d’autres, Arland, Révol, Genet et d’autres encore, tout Buffalo, tout le cyclisme, toute la lyre !

Les jours d’arrivée de grandes courses, L’Espérance se déverse chez Gillet. Dans une salle du rez de-chaussée, le contrôle final est installé et pointe les arrivées, tandis qu’au dehors une foule grouillante hurle ses vivats.

Sous les platanes gris de poussière du restaures les coureurs défilent, à intervalles éloignés, le dos bombé, le jersey moucheté de crotte, les jambes rougies de coups de soleil. Ils apposent à la diable leur signature sur le registre de contrôle, et des acclamations de gâte-sauce escortent longtemps le sapin qui les emmène au trot saccadé d’une rossinante.

Et, le lendemain, quand vous traversez en machine un quartier populeux les titis vous lancent cri du jour :

Va donc, eh ! Terront !

IX SILHOUETTES CYCLISTES

Ils descendent et remontent tous, cyclistes et cyclards, élégants et grotesques, touristes et coureurs, l’avenue des Champs-Élysées. Tout ce qui, à Paris, tient un guidon dans ses dix doigts et écrase des semelle une pédale, défile dans l’ombre énorme de l’Arc de Triomphe.

Arrêtons-nous une minute et regardons, voulez-vous ?

Voici l’employé qui file à toutes manivelles vers quelque bureau lointain. Pas le temps de poser pour le torse, celui-là ! Songez donc ! S’il allait rater feuille de présence. Une foule de raisons l’ont décidé à aller quotidiennement en machine à son Administration : d’abord c’est six sous d’omnibus-deux impériales économisés chaque jour.... Cela fait toujours l’apéritif du soir. Et puis c’est un peu d’air, un peu de mouvement dérobés à l’abrutissante torpeur du ministère. Comme costume, un complet quelconque dont le pantalon tirebouchonne sous la pression des épingles anglaises ; comme machine, un clou à corps droit, payé par billets mensuels. Il file, il sue, il halète, l’employé : S’il allait rater la feuille de présence !...

Un vélocipédiste militaire tunique déteinte fait à la diable d’une capote raccourcie par le bas ; culotte collante invraisemblable ; la machine : un vénérable plein dans les cinquante livres. Des ordres de service, des livrets, du vieux papier à trimbaler du recrutement aux bastions et des bastions à la place ; des lieues de pavé à avaler, puis la gamelle, puis le lit quelquefois et le clou souvent.... C’est la vie.... Vive l’armée !

Le petit vicomte Guy d’Hondor. Monte en machine parce qu’il prend du ventre et que le cheval lui fait peur. Complet tire-l’œil pur chic Hyde-Park, casquette grande comme un macaron, souliers jaunes. Bicyclette dans les 50 louis de la célèbre maison Lamber émail bleu ciel ; filets d’or trop larges ; boîtes à billes à recouvrement ; oui, monsieur ! à recouvrement ! le vicomte parle records, handicaps, entraînement comme Mousset lui-même. Ignore d’ailleurs profondément ce que c’est qu’une clef anglaise ou une tension de chaîne. Bah ! sa machine vaut dans les 50 louis ! N’est-ce pas suffisant ?

Une trombe, un ouragan, un éclair : l’illustre Chose, champion d’Océanie, descend l’avenue en vitesse. Va à sa maison de vente qui se l’est attaché à grand renfort de bank-notes. N’a pas son pareil pour rouler le client et tomber la cliente. Vendrait un vieux bicycle d’acacia pour une machine pur acier. A une façon à lui de taper à grands coups de poing sur les pneus increvables dont il veut écouler un solde encombrant. Comme costume : une suite à carreaux immenses, plastron de chemise bleu tendre, faux col blanc ; chapeau de paille haut de trois centimètres ou melon minuscule, selon la saison. Comme machine : un 8,275 avec lequel il fait du pavé.

Et tout cela file entre les voitures, s’assied un quart d’heure à la terrasse de l’Espérance, gagne le bois ou oblique vers Buffalo à l’heure de l’entraînement. Le cyclisme fait la tache d’huile, englobe tous les âges, tous les mondes, toutes les professions. C’est l’âge d’or des marchands d’acier !

X PARIS-CYCLE IDÉAL

Nos petits-neveux se gausseront agréablement de nous dans quelque cinquante ans quand ils feuilletteront, comme Cuvier maniait un sternum de mammouth, une histoire de la vélocipédie ! Tout d’abord les machines dernier cri, qui excitent, à l’heure actuelle, notre admiration, leur feront à peu près l’effet que produit sur nous une draisienne exhumée d’un tas de ferrailles chez un charron de province.

Tout leur semblera grotesque à ces cyclistes du vingtième siècle, depuis notre accoutrement sportif jusqu’aux piètres vitesses de nos recordmen !

Mais ce qui surtout leur paraîtra invraisemblable, c’est qu’un veloceman de l’an de grâce 1892 ait eu la témérité de s’aventurer dans les rues de Paris telles que la légende les leur dépeindra ! Et, s’asseyant devant sa machine à écrire mue par l’électricité, l’un d’eux enverra à son journal, sur la circulation à Paris, un article dont nous détachons, à l’avance, quelques extraits :

Les dix derniers kilomètres de véloce-voies destinés à compléter le réseau vélocipédique parisien, viennent d’être livrés à la circulation.

Comme chacun le sait, la véloce-voie consiste en une bande asphaltée de trois mètres de large dont l’accès est exclusivement réservé aux cyclistes.

Elles sont établies par emprise sur la chaussée des grandes artères.

Des balayeurs spéciaux en opèrent soigneusement, chaque matin, le nettoyage et ont pour consigne formelle de n’y jamais répandre une goutte d’eau.

Avant-hier, un arroseur municipal nouvellement embauché, qui avait dirigé vers une véloce-voie le jet de sa lance a été immédiatement mis à pied par l’administration.

La rareté de plus en plus grande des voitures qui errent mélancoliquement sur la chaussée nous permet d’espérer que la largeur de notre chemin spécial pourra être portée à cinq mètres dès le 1er janvier prochain.

Annonçons à nos lecteurs que l’examen trimestriel pour l’obtention de la carte personnelle de circulation dans Paris, aura lieu le 27 septembre sur la piste nationale du Champ-de-Mars. Les préfets de la Seine et de police présideront. Le petit-fils d’un journaliste qui eut, dit-on, quelque talent, est nommé secrétaire de la Commission :

M. Clodomir Sarcey possède en matière de cyclisme, une trop indiscutable compétence pour ne pas s’acquitter de ces fonctions à la satisfaction générale.

Un bibliophile de nos amis a retrouvé dans les rayons poussiéreux d’une bibliothèque dont il vient de faire l’acquisition en bloc, un étrange opuscule qui a pour titre : ordonnance de police sur la circulation en vélocipède dans Paris, et porte la date de 1874 ! Nous donnerons à nos lecteurs, dans notre prochain numéro, la teneur de
ce document baroque.

« Nous apprenons à la dernière heure que le grand coureur Alfred vient de battre sur la véloce- voie Louvre-Suresnes le record des 10 kilomètres détenu par Arthur. Il a couvert la distance en 2 minutes 3 secondes 1/45. Alfred montait un monocycle électrique de la célèbre maison Blaguedur, de Chatou. »

Et nos arrière-neveux se sentiront pris d’une douce pitié pour leurs infortunés aïeux qui pédalaient, au risque de se rompre les os, dans les périlleuses ruelles de notre Paris moderne !

G. DAVIN DE CHAMPCLOS.

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