Teophile Gautier fils, Le Figaro illustré, 1893, première partie
Les écrivains du grand siècle avaient coutume de placer, en tête de leurs œuvres, de respectueuses dédicaces au Roy ou à quelque puissant seigneur de la Cour : un style spécial était consacré à ce genre de morceaux littéraires. Aujourd’hui, le peuple est roi et les rois sont peuple ; peuple aussi les grands seigneurs. C’est donc au peuple, au peuple bicycliste que je dédie les lignes qui vont suivre. Et, ainsi qu’il convient en bonne démocratie, je rejetterai le Vous avec un grand V qu’emplovaient Boileau, Racine, Molière et autres plats courtisans du Roi-Soleil et je tutoyerai mes concitoyens agglomérés dans ce vocable de peuple.
Oui, c’est à toi, peuple, que nous devons l’avènement définitif de la bicyclette : ton exemple entrainant a gagné la bourgeoisie d’abord, puis la noblesse ; la jeunesse, l’âge mûr, l’armée, la magistrature, le clergé, la gendarmerie, les postes et télégraphes et, conquête suprême, la femme... et quelle femme : la femme du monde ! Si j’osais emprunter le style de M. Scribe, tempéré par celui de M. Joseph Prudhomme, je dirais que le jour où Madame la marquise de *** a, pour la première fois, monté en bicyclette l’avenue des Champs-Elysées et enfilant l’avenue de la Grande-Armée, a frôlé de son alerte pédale le club des Pannés, étonné, je dirais que ce jour est une nuit du 4 août 1789, cette nuit fameuse dans laquelle la noblesse et le clergé renoncèrent solennellement à leurs privilèges.
Et ces faits considérables se sont produits à un siècle de distance, ce qui constitue, si je ne m’abuse, un centenaire. Il y a cent ans florissait l’Encyclopédie, un mot qui par une coincidence étrange, contient la même racine que bicyclette. C’était d’Alembert qui menait l’Encyclopédie : aujourd’hui nous n’avons plus d’Alembert pour émouvoir les salons et faire påmer les femmes du monde, mais nous avons quelques fameux détenteurs de record, auxquels on s’intéresse et qui mènent ce train. Et ces Terron, et ces Stéphane, etc., ils sortent de tes humbles rangs, de ta foule pressée, grand peuple bicycliste : employés de bureaux et de banque, commis de magasin, voyageurs de commerce, porteurs de dépéches, ouvriers matineux, actives fourmies des classes laborieuses, gens de peu, pour tout dire ; tu as communiqué aux oisifs ta fièvre locomotrice, et tu as dirigé vers les vélodromes d’abord, puis vers le pavé de bois des avenues et le macadam des routes, ceux que tu considérais naguères comme des êtres supérieurs et qui s’énorgueillissaient de constituer ce qu’ils appelaient les classes dirigeantes. Le grand seigneur ne te domine plus du haut de son carrosse à quatre chevaux, il pédale, côte à côte avec toi, vêtu comme toi, suant comme toi et même plus que toi, car il avait perdu l’habitude de peiner ; le niveau égalitaire le met à ta dimension ; tu trouves cela tout naturel, lui, il en est fier.
C’est donc une victoire vraiment démocratique, d’autant plus appréciable qu’elle a été gagnée sans lutte et que les vaincus s’en montrent les plus heureux du monde et les plus tiers, ne se doutant certainement pas qu’ils ont apporté leur contingent à l’œuvre complexe de l’évolution sociale.
Teophile Gautier fils, Le Figaro illustré, 1893
