NOTES D’UN TOURISTE AU PAYS DES ROUTES D’OR

G. de Pawlowski, Illustrations Bottini (?), La Bicyclette, 1894

A la lueur tremblottante des réverbères que reflètent les trottoirs mouillés, les fiacres et les omnibus passent tout secoués par le gros pavé de la place de la Bastille, éclaboussant les passants à l’allure, maladive de leurs vieux chevaux échappés de chez Maquart. J’avance tout empaqueté dans mon caoutchouc, avec la vague inquiétude des sols mouillés et gras, déployant une tactique d’apache pour éviter un virage fatal entre les camions et le Madeleine-Bastillo, qu’en pur style de journal on appelle lourd véhicule pour mieux exprimer généralement de quel poids il a pesé sur les jambes d’un imprudent cycliste... Dans le hall sonore et enfumé de la gare de Lyon, le rapide de Marseille, avec ses grands wagons à couloirs, ronfle le long du quai, pendant que s’empilent les voyageurs avec leur cargaison de valises aux étiquettes bariolées d’hôtels cosmopolites et leurs paquets de châles et de couvertures...location d’oreillers... le Figaro, la Lanterne, le Petit Journal... avez-vous le Paris- Vélo Voici monsieur... Je m’endors petit à petit dans un coin en lisant une statistique comparée de Peragallo sur les forces respectives du Tamtam Club Finlandais et de l’U. V. F.. pendant qu’au dehors, la pluie bat les vitres et que tremblent dans la campagne détrempée, les lumières de Melun... Je me suis réveillé par un gai soleil qui entre dans mon compartiment ; nous passons à toute vitesse dans une gare, j’essaye de lire : Vienne, diable ! ah, oui c’est vrai, Vienne-sur-Rhône. Dehors, la campagne inondée de lumière, avec de petites montagnes toutes bleues dans l’air pur du matin et la grande nappe du fleuve qui apparait par moments entre les toits rouges et les champs d’oliviers.

Sous ce ciel du Midi, les collines semblent de hautes montagnes aux cimes neigeuses, on a l’illusion d’une arrivée du côté de Pau, en face des Pyrénées. Dès l’abord, J’ai l’impression d’un décor d’opéra-comique, avec des effets de lumière voulus et cherchés, tout cela est trop beau et on a envie par moment de toucher les objets, les maisons et les arbres, pour voir si ce n’est point une toile de fond que l’on a devant les yeux....

Le train file le long du Rhône, entre les collines, ac­crochant aux rochers tantôt en corniche au-dessus de l’eau tantôt en plaine au milieu du désert de la Crau.
La chaleur tremble au-dessus du sol. Les arbres et les poteaux télégraphiques sont uniformément blancs de pous­sière avec, de temps à autre, la tache vert sombre des oliviers, entre les petites fermes blanches aux toits plats, recouverts de grosses tuiles rouges. Par moments de brusques étendues d’eau, lac, fleuve ou mer, on ne sait, formant une grande tache bleue s’étendant jusqu’aux montagnes qui se découpent au loin sur le ciel....

Marseille. Je descends Une grande gare en construction dominant la ville. A ma sortie, je suis assailli par de petits décrotteurs qui m’offrent avec insistance leurs services. Je regarde mes souliers. Ah oui, c’est vrai, la place de la Bastille, la boue qui m’a suivi jusqu’ici. En effet, cela jure un peu avec le soleil de Marseille, mais allez donc expliquer à de petits Italiens l’influence des communications rapides de notre siècle, sur les souliers ! par de petites rues jusqu’au cours Belzunce, ou l’annuaire de l’U. V. F. m’indique un hôtel ; et je sors ensuite, à pied, à la découverte de la ville. Je suis le cours Belzunce, encombré d’Italiens et de camelots qui vendent la complainte de l’abbé Bruneau, à l’ombre de platanes gigantesques qui bordent l’avenue. Tout-à-coup, une grande rue : rue Cannebière. Enfin la voilà, la voilà-bien. Au premier abord, cette rue est une rue, mais au bout de quelque temps on s’aperçoit que c’est plus encore, c’est une rue avec des cafés, c’est-à-dire une rue où l’on boit, où l’on discute, où l’on se rencontre, où l’on revient après de longs voyages retrouver de fausses Arlésiennes en mangeant de la bouillabaisse, en un mot une rue comme il n’y a pas d’autres rues dans le monde entier, une rue avec un tramway allant de la Joliette aux Chartreux, une rue avec la mer d’un bout et les allées de Meilhan à l’autre, une rue unique, enfin, montrez-m’en une autre qui réunisse les mêmes avantages, même à Paris. Comme j’ai pour système de manger toujours les plats du pays où je suis (à Caen des tripes, à Londres de l’oxtail, à Schanghaï des vers blancs), j’entre dans un restaurant et je réclame de la bouillabaisse.

Je constate, une fois de plus, que de même que les tripes sont mauvaises à Caen, l’oxtail infect à Londres, et les vers blancs détestables partout, la bouillabaisse ne vaut pas grand chose à Marseille ; on me sert un plat jaune de safran, avec du pain mouillé et des poissons élevés au safran, le vin lui-même sent le safran.

En sortant du restaurant, je constate avec horreur, dans une glace, que je suis devenu tout jaune. (Si par hasard, un Marseillais lisait ces lignes, il est prié de ne considérer tout ceci que comme l’expression de la plus basse jalouzie).

Après déjeuner, je grimpe à N. D. de la Garde, par les nouveaux ascenseurs, genre tour Eiffel. En haut, sur la plateforme, un drôle de mélange d’église et de fort, les images pieuses à côté du bâtiment A, un soldat, qui aide une bonne sœur toute en blanc, à porter un grand baquet d’eau. La vue est ici merveilleuse d’un côté, tout Marseille s’étageant entre les montagnes, et du côté de la mer, les bassins de la Joliette, le vieux port, les iles Rattonneau et Pomėgne, avec le Chateau d’If, planté au milieu de la mer derrière le Pharo ; tout cela étonnant de couleur et de vie, dans cette atmosphère bleue de soleil et de lumière. Ma machine étant restée à l’hôtel, je hèle un cocher, et je lui demande de me faire voir les beautés de la ville. Nous redescendons le long du fort, en suivant les bassins. Avant d’arriver au coin du fort Saint-Jean, mon cocher arrête brusquement, descend, et se met à carguer avec de fortes ficelles la capote de la voiture. Je l’interroge. Hé, mosieur, z’attace tout, sans quoi nous serions emportés comme une paille par le vent, au coin du port. Je me cramponne à la voiture, nous tournons, inutile de le dire, sans ressentir le plus léger zéphir. J’entre dans la cathédrale, une nouvelle église entièrement båtie en nougat, chocolat et autres choses comestibles, jolie cependant dans ce pays de décor, encombrée de femmes aux robes voyantes, qui rient et s’y content leurs petites affaires.

Nous suivons le bassin de la Joliette où s’alignent de grands transports, entourés de petites barques de plaisance et par les réformés, nous gagnons le Palais Longchamp, un grand muséum nu, moderne, s’appelant le Trocadéro.

Le soir, dans le Cannebière, la foule circule, encombrant les cafés la ville a un air de fête. Le long de la rue d’Aix les gros tramways électriques montent, bondés de monde jusque sur les marchepieds.

Par moments je me crois à Bruxelles, où j’étais il y a si peu de temps. Ce sont bien les mêmes grandes rues, bordées de cafés, avec une foule accueillante à l’accent expressif, les mêmes grandes avenues sillonnées de petits tramways couverts d’annonces ou de grosses voitures électriques... Décidément, comme Bruxelles, Marseille est une belle ville, aussi jolie par ses larges voies avec grandes avenues que par la franchise et l’aménité de ses habitants.

Lundi. Le matin, je suis parti pour Toulon par la route de Corniche. A droite, s’étend l’immensité bleue de la Méditerranée, à gauche sur la montagne s’étagent les petites villas toutes enfouies dans leu jardin rustique. En quittant Marseille, je passai par le Prado et le Parc Borelli, deux merveilles qui font de cette ville une des plus belles du monde ; bien loin les petites montagnes, dont le couleur bleue se confond avec la nue dans un paysage d’Afrique. En moi-même, je pense aux routes anglaises, à la mer du Nord toute brumeuse dans l’air glacial du matin, mon Dieu que tout cela est loin ici dans ce pays de cactus et de palmiers ! Sous le soleil brûlant, la route d’or poudroie toute blanche dans des senteurs exotiques d’aromates et de parfums.

(A suivre)

G. de PAWŁOWSKI.

(Suite)

De Marseille à Toulon on se croirait en pleine chaîne des Pyrennées à Gavarni ou St-Sébastien. Sous ce soleil ardent du Midi, les collines vous ont un air de pics inacessibles avec les rochers dénudés, couverts par endroits de la large tache vert sombre des sapins. Dans la vallée, de petites fermes aux toits plats, en grosses tuiles rouges et derrière, s’étageant par gradins, des rangées d’oliviers séparées les unes des autres par de petits murs en pierre formant contrefort, arrachés à coup de pioche de la terre rouge des champs. De loin en loin, de petits pins tout rabougris, tordus par le Mistral, qui donnent l’illusion de ces paysages japonais où se voient des petits arbres de 4,000 ans, grands comme la main. Le long de la route, la poussière recouvre tout d’une couche uniforme, arbres, poteaux télégraphiques, haies de cactus, murs aux formes arrondies par la chaux comme en Algérie, tout cela d’un blanc éclatant que réverbère le chemin. En moi-même, je pense à la quantité de moutons qu’il a fallu tondre pour confectionner mon maillot. Dieu qu’elles doivent avoir froid les povres bêtes du Nord, vraiment, je leur rendrais bien leur laine. Décidément, je boirais bien... par une vieille habitude anglaise, je cherche machinale-ment des yeux un « Tempérance-Hotel », sachant que c’est là que l’on boit le mieux ; mais rien, pas même un Bar. Quel patelin ! comme dit si bien un de mes amis. Seuls, les oliviers à perte de vue. Après tout, c’est bon les olives ? En tout cas, elles sont bonnes à Montmartre. Je dépose, avec précaution, ma machine contre un tas d’ordures et j’aborde un olivier.

Pardon monsieur, j’ai très soif, si yous voulez me permettre. Faites donc, mon cher, je cueille. Dieu que c’est mauvais ! décidément, rien n’est bon dans son pays d’origine. Vous me dites : tonneau... eau salée, macérer... oui mais quand on a soif, c’est tout de même désagréable, Heureusement que je rencontre un paysan : la conversation s’engage. Ah vous n’êtes pas d’ici, ça ce voit, d’où êtes vous ? Pris de honte, j’avoue mon lieu de naissance, n’osant dire Paris. Bourguignon. Rien n’y fait... On tout dans le Nord, alors.... j’avoue la neige, la pluie, j’avoue 30 dégrès au-dessous et en échange mon homme me gratitie de grosses figues qu’il a dans un panier « Eh, quand vous en aurez de comme ça dans le Nord ! ». J’l’écoute, et les Halles ?

Toulon. De hautes montagnes au bord de la mer, et sur la corniche, une ville qui a poussé là tout en longueur, s’étendant comme elle peut aux deux bouts, du côté de la Valette et de la Seyne, enserrant la rade de forts et de jetées. En face, le cap Cepet, formant une presqu’île qui ferme la baie. Avant d’entrer dans la ville même, je contourne la baie de la Seyne et par l’étroite langue de terre qu’enserre la rade du Lazaret et l’anse des Sablettes, je vais à St-Mandrier en face de Toulon. Toute la presqu’île sert ici de coin isolé pour les malades et les cholériques, en temps d’épidémie. Un grand hôpital militaire avec un bateau spécial, amarré devant, pour amener les malades de Toulon. Le long de la mer, une file de marchands de vin, de bals champètres qui attendent les malades à leur sortie pour hater leur rentrée, probablement. Plus loin, un petit port où arrivent les bateaux à vapeur, amenant des promeneurs de Toulon dans ce Bougival local, très local, où la grande nappe bleue remplace la Seine.....

J’arrive à Toulon, sur une grande place ombragée de platanes, pour y trouver l’hôtel de l’U. V. F. La patronne fort aimable me reçoit en s’excusant. Et, mon cher monsieur, le poêle de la salle à manger qui vient de sauter !... une explosion de gaz, si ça avait été à l’heure du déjeuner nous aurions eu des centaines de personnes de tuées, vous seriez arrivé deux minutes plus tôt !........ Comme il n’y avait personne et que j’arrive deux minutes plus tard, je reste ; glacial comme le Pole Nord et je mange consciencieusement les oignons et tomates farcies qu’on me sert.

L’endroit vraiment joli dans Toulon c’est le quai, d’innombrables petites ruelles, toutes parallèles, étroites à en toucher les deux côtés, bordées de bouges et d’incroyables repaires y aboutissent. C’est comme une rue de Venise en raccourci. D’un côté, une longue files de cafés aux tentes bariolées, et de l’autre, les bassins du port avec de gros transports amarrés au quai et, entre eux, une multitude de petites barques de plaisance, véritable flotte de coquilles de noix ornées de noms bizarres et ronflants comme de terribles corsaires. Dans les cafés, des officiers de marine et des matelots agrémentés de jolies toulonaises, toutes prêtes à faire apprécier la France aux marins qui reviennent de Ho-lo-lo-ta-ta ou du Pôle Sud et qui ont la ferme intention de signaler leur retour par une vie de bâtons de chaises, si tant est que les bâtons de chaises méritent leur réputation... Dans la nuit claire, les feux s’allument rouges et verts, les canots à vapeur filent dans la rade, ap-portant sur le quai des bandes de marins. Plus loin, la masse noire des jetées pailletées de phares dont les feux se confondent avec ceux des étoiles dans la mer bleue du ciel.

Le matin, je pars pour Hyères par la grande route au sol défoncé par le roulage, à gauche, le fort Faron qui domine Toulon, tout en haut de rochers, à droite, la mer qu’on aperçoit au loin, entre les villas et les jardins. La Valette, un petit village bien provençal, pavé comme dirait Baroncelli. Un vieux château sur un petit monticule dont les ruines dominent la vallée. La plaine s’élargit, on traverse puis on retraverse le chemin de fer, la route devient bonne et on se met à suivre la montagne des Mametz. Au loin, un fouillis de maisons perdues dans les palmiers et s’étageant par gradins jusqu’aux ruines d’un grand château, c’est Hyères.

Abritée entre de hautes montagnes comme une serre chaude exposée au midi, Hyères est certainement la ville du Midi qui rappelle le plus l’Afrique et par ses maisons et sa végétation exotique. Malheureusement aussi, c’est celle qui se rapproche le plus des cataractes à robinets et des montagnes à ascenseurs de l’agence Cook à l’usage des étrangers. De grands hôtels avec lawn-tennis, de longues avenues bordées de palmiers et d’eucalyptus, où les sens du Nord viennent se refaire les poumons avec des boules de gomme et du soleil.
Le long de la montagne que couronnent des rangées d’oliviers, s’accroche la ville provençale, curieuse avec ses rues à pic, ses vieilles portes et ses maisons murées aux hautes façades blanches percées de fenêtres minuscules. Au bout d’une longue avenue de palmiers, les deux gares avec, à côté, une succursale du Jardin d’acclimation où s’élèvent de petits palmiers condamnés à aller mourir chez les gens du Nord, qui le leur rendent bien, du reste. Au milieu de la ville, une piste (?) vélocipédique, formée de deux rues rejointes par un sentier au travers d’un terrain vague. Sur un café, une grande pancarte indique le véloce-club hyérominois ; sous une tonnelle, une noce chante et rit, serait-ce le président qui se marie ?...

Le soir, la ville est morte et déserte, mon hotelier que j’interroge, me répond en soupirant : « Eh, monsieur, ce n’est pas la saison. Mais pendant la saison, il y a des fêtes le soir, des batailles de fleurs ? - Eh non, monsieur, on essaye bien, mais vous savez ce sont des gens du Nord, ils sont tous malades et on les rentre apres diner, ah, si c’était des Provençaux ! J’essaye, mais en vain, de lui persuader qu’il reste encore des gens du Nord ayant deux poumons...

De ma fenêtre, je vois au loin les feux de vaisseaux mouillés en rade, à gauche, la haute montagne qui se détache dans le ciel et, en bas, la plaine de palmiers, tout droits sans un souffle d’air, sans un tressaillement dans le silence morne des nuits exotiques que troublent seuls de gris moustiques, attirés par ma lampe et qui se font un plaisir de transformer mes mains et ma figure en boules bizarres, rappelant étrangement une pomme de terre.

(A suivre)

G. de PAWLOWSKI.

(Suite)

Le matin, je pars de Hyères pour la presqu’île de Giens. Au travers de la plaine la route côtoie le chemin de fer, mal entretenue, remplie de trous et recouverte d’une couche épaisse de sable, ou s’enfoncent les roues. Tout à coup, dans ce désert, un brusque coin de verdure, un petit bois avec des villas et de grands sapins et, derrière, brusquement, la mer : c’est la plage d’Hyères. Au bord de l’eau, deux petits cafés perchés sur pilotis avec des terrasses de bois sur la mer.

Le patron me reçoit avec ivresse. Il est bien évident que je suis le premier client depuis l’hiver dernier. J’apprends de cet homme que tout appartient ici à M. Godillot, le si estimé fournisseur desdits pour l’armée. J’apprends même que cette magnifique plage, une des plus belles qui soient au monde, ne sert pour ainsi dire pas, vu l’état des malades pendant la saison......

Tout le long de la mer, les petites villas se succèdent, puis un hippodrome et enfin dans la presqu’île, des salins et le grand étang de Nesquiers. Au bout, sur la petite éminence boisée qui termine la presqu’île, la vue est splendide à droite et à gauche, la mer bleue s’étend toute dorée par le soleil. Au loin, d’un côté, les montagnes qui dominent Toulon, de l’autre, la chaîne des Maures, du côté de St-Raphaël et St-Tropez. En face, les îles d’Or dont la plus proche, Porquerolles, ferme la rade d’Hyères......

......Vu l’absence complète de tout autre chemin, je suis forcé de repasser par Hyères pour gagner la chaîne des Maures. La route, large cette fois, longe le petit chemin de fer à voie étroite, de St-Raphaël dans la plaine jusqu’à La Sunde. A droite, les salins d’Hyères avec ses petites montagnes de sel et derrière, les vaisseaux à l’ancre dans le mouillage des Salins. Brusquement, après le torrent du Pamard la route monte en forêt, au milieu des pins et des mûriers. Je suis dans la chaîne des Maures.....

Je crois qu’il est difficile, pour un touriste, de trouver une route plus jolie que celle qui s’étend de Hyères à St-Tropez.

Tantot en pleine forêt de sapins, tantôt en corniche au-dessus de la mer, la route s’accroche où elle peut entre les rochers, dans ce paysage sauvage et féerique des montagnes des Maures. Par moments, de grandes échancrures de la mer formant de petites baies, les sapins et les cactus descendant jusqu’à la rive, trempant leurs branches dans la mer, parmi les ravins et les gorges. Le Lavandou, un petit coin perdu, but de promenade des baigneurs pendant la saison, un village bien provençal adossé à la montagne. Jusqu’à Saint-Tropez, la route continue en corniche avec, de temps à autre, un petit sentier au sol jaune qui grimpe entre les ravins au milieu des roches. Et toujours cet horizon de montagnes bleues qui se confond avec le ciel et la mer, dans ce pays exotique de soleil et de lumière.

***

Ne voulant pas reprendre deux fois le même trajet, je reviens à Hyères prendre le train pour Marseille. J’ai pour compagnon de voyage Meyan, le cycliste bien connu, qui ne me connaissant pas ne me reconnait pas, et regarde flegmatiquement, par la portière, le paysage qui file sous nos yeux. J’ai malheureusement aussi pour compagnon une vieille dame qui, insensible aux beautés qu’elle connaît, baisse tous les stores à cause du soleil, ce qui m’oblige a filer dans le couloir du wagon pour voir au moins quelque chose comme de la route : c’est le même paysage accidenté, les mêmes montagnes rocheuses qui forcent la ligne á d’invraisemblables circuits jusqu’à Toulon.

A Marseille, je reprends la route pour Arles. Le chemin côtoie par moment la mer qui forme ici comme d’immenses golfes bordés de montagnes rocheuses et de vieilles villes ayant chacune leurs ruines, les antiques châteaux perchés sur quelque pic et dont les ruines forment comme une suite d’antiques télégraphes Chappe, puis, l’étang de Berre s’étendant à perte de vue du côté de la mer.

Salon, une ville fort curieuse qui semble être restée ce qu’elle était il y a des siècles avec ses vieilles maisons et ses rues d’un autre âge.

Enfin la voilà cette route si fameuse pour ses records de Salon à Arles... Mon Dieu oui, je comprends la préférence, il y a bien une partie un peu accidentée, mais le reste est si plat, et vraiment si les recordmen savent aussi bien que moi profiter de l’irrésistible mistral qui nous pousse du côté d’Arles, je crois qu’avec une bicyclette à voile, tous les records du monde peuvent être facilement battus.

***

Enfin Arles ! franchement ce n’est pas trop tôt ; les arbres commencent à se faire rares et l’ombre des poteaux télégraphiques devient insuffisante contre le terrible soleil qui dévore la plaine... Je consulte l’Annuaire : Hotel du Nord Pinus.. oui, Nord Pinus, enfin moi je veux bien ; il ne s’agit plus que de le trouver. Immédiatement, je me rends dans cette ville incroyable, formée de ruelles enchevêtrées comme à plaisir et pavées avec de petits cailloux du Rhône. Enfin, grâce à des indications multiples, je tombe sur une belle place devant la merveilleuse petite église Saint-Trophime, sur le porche de laquelle de jolies Arlésiennes rient et causent et par des détours sans nombre j’arrive enfin sur la place du Forum. Hôtel du Nord, Planton Pinus, propriétaire, c’est bien cela !

Je suis reçu par un valet de chambre qui, certainement, a dû être au service d’un archevêque quelconque et qui, avec un cérémonial touchant, me conduit dans une cham-bre énorme où je manque de me perdre dès mon entrée. Très curieux ce vieil hôtel, avec ses grands escaliers et ses grands couloirs, vieille maison bâtie sur des catacombes romaines et où, malgré soi, on aime à imaginer de sombres drames et de mystérieux romans.

Sur une plaque de marbre contre le mur : « Napoléon III a couché dans cette chambre, etc... et l’année... Je m’endors en rêvant d’un cortège d’Arlésiennes et de proconsuls romains de l’U. V. F. entrant dans l’hôtel, arrachant la plaque et la remplaçant par une autre où je lis avec fierté : G. de Pawlowski, consul, a couché dans cette chambre » pendant que ma pompe à pneumatique ricane insolemment sur la table.

(A suivre)

G. DE PAWLOWSKI.

(Suite)

Le matin, ayant lu sur la carte de mon hôtel qu’ici seulement se trouve l’entrée des catacombes romaines d’Arles, je demande une bougie et un guide qu’on m’accorde immédiatement. Nous nous engageons dans l’escalier de la cave de l’hôtel et, après quelques marches, nous ne tardons pas à découvrir un énorme tas de bûches romaines, destinées sans doute au chauffage de quelque empereur. Plus loin, des bouteilles d’une couleur verte dont on n’a jamais pu retrouver le procédé, et enfin de nombreux os qui, à leur forme, témoignent d’une consommation excessive de côtelettes et de gigots dans les temps anciens, (ce que c’est rosse tout de même un touriste désillusionné !)

Après avoir vivement remercié la bougie et mon guide, je sors, au hasard des rues, dans l’incroyable dédale de vieilles ruelles et d’antiques murailles que forme la ville. Franchement, ici, je me sens aplati, écrasé, anéanti, je suis prêt à toutes les concessions, oui, le Nord est un marécage dont nous sommes les vers de vase, oui, Arles, tu es reine, tu es la capitale de la France, tu es l’antique symbole des races disparues, la ville de soleil et d’intelligence, la Venise du Rhône dont le lion a vu dans Saint-Trophime resolendissant de lumière les rois d’Arles couronnés, les vaisseaux couvrir sans fleuve et tout Arles exulter...... Au soleil qui venait de poindre, s’irradiaient toutes les hauteurs du ciel - et ravi, mon cœur songeait - à Mireille, à Calendal. (Mistral).

***

J’entre dans Saint-Trophime. Sur la blanche façade des démons se tordent, étranges, le long des colonnettes de pierre dont le soleil fait ressortir les ombres en grandes tâches bleues. Dans la cour du cloître, une Arlésienne toute jolie, un modèle sans doute, surprise par mon entrée, pendant qu’un jeune homme s’efface derrière un chevalet avec l’apparente intention de compter les fils de sa toile... Dehors, le long des grands boulevards qui entourent la la ville, une rue de cafés comme dans toutes les villes du Midi, avec des orchestres improvisés, jouant imperturbablement des rengaines d’il y a 20 ans, qui semblent ici des nouveautés - c’est du reste, une spécialité du Midi que ces vieux airs démodés, il ne faut pas moins de tout le soleil pour les réchauffer encore un peu.

Tout près, les vieilles ruines du théatre romain, dont les grandes colonnes encore debout dominent le cercle de pierres et de gradins, énorme vestige de temps anciens, que n’éveillent plus le rire sonore et les robes aux couleurs voyantes des Arlésiennes.

Tout à côté les arènes, formidable entassement de pierres, où pendant longtemps les habitants vinrent chercher de quoi batir une ville sans pouvoir épuiser cette gigantesque carrière dont la masse encore debout défie le temps comme il défie les hommes. En haut des gradins, je contemple longtemps ce cirque gigantesque où la foule haletante venait applaudir des combats de géants dont le lion d’Arles, qui fut un roi, sortait toujours vainqueur... Des barrières de planches remplacent les grilles de fer et les taureaux les bêtes fauves, faible image des temps passés qui semble encore trop cruelle pour les gens du Nord.

Le long des vieux murs romains et des antiques tourelles, je prends la route des Aliscamps, ou Champs-Elysées. La encore, nouvel écrasement du Nord. Vraiment le nom est malheureux, il rappelle trop l’avenue chère aux arroseurs, qui s’étale dans paris.

Ici, c’est l’antiquité tout entière sans changement, intacte comme au premier jour. Dans la brume bleutée du soir, une large avenue de tombeaux que bordent de hauts peupliers.

De chaque côté, des files de tombes en pierre couvertes d’inscriptions et au bout une vieille église, le premier édifice chrétien de France, dont l’aspect sombre et mystérieux fait songer aux premières églises des catacombes à côté des arènes où les chrétiens devenaient martyrs.

En revenant le long d’une large avenue, une caserne de zouaves dont l’uniforme voyant met une note orientale dans ce pays de rêve..... Par le grand pont de Trinque-taille. je quitte Arles, ce merveilleux bijou provençal dont la trop courte vision reste pour moi inoubliable. Dans la nuit claire parsemée d’étoiles, je pars pour Nimes, insoucieux de l’heure, au travers du désert de la Crau.

Passajde dedins la Crau

Tout soulet....

Très seulet même, seul le bruit de mes roues sur le sol trouble la solitude morne et silencieuse de cette nuit d’Orient.

***

A Nimes où j’arrive très tard, il y a une fête au milieu de la grande avenue ; autour des boutiques une animation incroyable et naïve, je ne sais quoi de très primitif et de très provincial ayant un cachet tout particulier, une foule à part, très gaie et très polie, comme on n’en voit plus... Dans un café de gros commerçants parlent de la récolte et du vin de l’année : « Hé c’est malheureux, pas vrai, l’otre qui tombe aussi dans la cuve en voulant le rattraper, eh ze lui avais bien dit, ne passe pas sur le bord cela nous fait deux ouvriers tués, pas vrai... » Oh les gris vins du Midi !

Dans la nuit claire se détachent les arceaux des arènes, monument gigantesque dont l’ombre fantastique s’étend sur la grande place au clair de lune.

(A suivre)

G. DE PAWLOWSKI.

(Suite et fin)

Nîmes, belle ville, trop belle ville, on sent ici que les monuments sont conservés avec un soin jaloux, comme étiquetés dans un musée, au milieu des larges avenues et des immenses promenades de la ville moderne.

Ce n’est plus ce laisser-aller, digne du moyen åge et si pittoresque, du vieil Arles. Là-bas, on se serait cru en plein moyen åge ; ici on est dans une très belle préfecture de l’an de grace 1894. Les arènes, fort bien conservées et restaurées, font partie intégrante de la ville dont c’est un des théâtres ordinaires. En ce moment, l’orage gronde contre le Nord ; on distribue des journaux aux couleurs voyantes, couverts de protestatations contre l’interdiction de la mise à mort. Le monde arrive de toutes parts pour la représentation de demain. L’interdiction est d’autant plus navrante que, paraît-il, les taureaux qu’on vient d’amener sont bons, mot qui représente toute une perspective de jouissances et d’émouvants spectacles.

***

Gall, amant de la reine, alla, tour magnanime, Galamment de l’Arène à la tour Magne, à Nimes.

Ces deux vers, à rimes plutôt riches, me remettent en mémoire qu’il y a quelque part une tour Magne. Je finis par la découvrir tout en haut d’une colline boisée qui s’étage en jardins devant la Fontaine. En bas, le temple de Diane que l’on restaure avec amour en le reconstruisant de fond en comble. Je reviens par la maison Carrée, merveille de simplicité et de finesse, vrai bijou de pierre que teintent de mille couleurs les rayons du soleil couchant.

***

De Nîmes à Beaucaire, la route est assez dure ; on ressent encore les derniers contreforts des Cévennes, en de brusques à-coups. - Cependant la moyenne descend jusqu’à la vallée du Rhône qui se découvre tout à coup à perte de vue dans cette immense plaine de soleil, coupée de temps à autre par un monticule couvert de maisons blanches, couronné de vieilles ruines. Un de ces monticules est Beaucaire.

Avant de quitter le Gard, je m’arrête un instant dans un café, sur le bord du canal ; un groupe animé de Messieurs respectables y discutent avec des machines appuyées contre leurs chaires. Le bureau de la « Pédale de Beaucaire probablement. Tout à coup arrive un cycliste couvert de poussière monté sur un creux : « Eh ! zenésais plus où ils sont ! ils mènent touzours un train d’ennfer ! Il doit y avoir quelque grande course là dessous. Pour moi, modeste touriste, je remonte en machine pour traverser le fameux pont suspendu de Beaucaire à Tarascon. Ce n’est pas sans une certaine appréhension que je m’engage seul sur ce monument redouté de toute la région. Enfin, j’arrive sain et sauf à Tarascon où je constate à ma plus grande joie que la population a repris quelque peu, depuis l’aventure de Port-Tarascon, la médiocre tour du roi René, un theatre minuscule, des jardins microscopiques contenant probablement d’inappréciables baobabs, le tout entouré de levées de terre monstrueuses, destinées à protéger la ville contre d’épouvantables et problématiques inondations... et adieu Tartarin on t’a assez vu ; le long de la magnifique route qui suit le Rhône, je passe, sans daigner m’arrêter, pour Avignon, la dernière étape de mon voyage.

***

Sous le grand ciel blanc le flot sombre reflète, en roulant la lune joyeuse ; du gothique Avignon, palais et tourelles, font des dentelles dans les étoiles (Aubanel).

Je pénétre par une poterne en carton dans l’enceinte très crénelée et très décor de la ville des Papes. Ici le midi commence à s’atténuer un tout petit peu, on se croirait même, par instants, à Dijon. Le long du Rhône, le vieux pont dont il ne reste plus que la moitié, et où personne ne passe et ne repasse plus à l’exception du Mistral qui fait rage et contre lequel tous mes efforts restent impuissants. Tout en haut d’un rocher, le château des Papes, gigantesque entassement de pierres dont la masse seule arrive à produire un effet grandiose. Sur une terrasse à mi-hauteur, un curieux calvaire orné aux quatre coins de vieilles lanternes papales qui font songer à Venise ou à l’Inquisition.

La nuit tombe et lentement ; au travers des rues encombrées de soldats qui changent de garnison et prennent la ville d’assaut, je gagne la gare ou un vulgaire train doit ce soir me rappeller à la réalité des choses... 8 h.40... Rorrra ! Tsssi ! Le rapide de Paris entre en gare à toute vitesse, happe ma machine, m’absorbe dans un compartiment et repart encore plus vite.

Puis la brume tiède du soir s’effaçant petit à petit au loin, les lumières de la capitale des félibres, le Rhône miroite au clair de lune par intervalles entre les haies d’oliviers et les petites maisons qu’éclaire de temps à autre, d’une lumière crue, le foyer de la locomotive... Cette fois je crois que ça y est ! Bouclé pour Paris !...

Lyon 1 heure du matin ou bien une autre..... je suis réveillé par une violente discussion. Je descends sur le quai. Un groupe compact gesticule autour de la locomotive..... Qu’est-ce qu’il ya une bille cassée ? Il y a qu’à Marseille on s’est trompé de fourgon et qu’on a gratifié notre train d’une vieille brouette à marchandises. Le chef de train vert, déclare que l’on déraillera sûrement avant Dijon où le train fait du 100 à l’heure... Ca, ça m’est égal, mais ne cassez pas ma machine, je tiens au nickel ! Le chef de gare ne veut rien savoir, vu le peu de temps, et nous repartons avec notre ferraille... Et ils s’étonnent de cela à Lyon, mais à Marseille, mon cher, sous le soleil ce fourgon était magnifique. Oh les gens du Nord !

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O Nordenskiold, o les ours blancs, o les banquises dans les ruisseaux, & les Esquimaux habillés de peaux de phoque ! Oh ! qu’il fait froid, ce matin à la gare de Lyon ! Ma machine s’étire à froid d’un façon effrayante, je claque des dents à la vue de tous ces gens réchauffés qui circulent sur les trottoirs, le pavé est gras ! il a plu. Je manque de glisser sous un omnibus dont le cocher réjoui, débordant de graisse me regarde de l’air d’un homme qui a chaud. Mon Dieu ! qu’il serait joli, lui et sa brouette, sur la route de la Corniche ou dans les petites rues d’Arles.

Londres, Anvers, Marseille, pays bleus et pays gris, de décors, de brume se confondent en ma tête. D’autres diront leurs préférences, vantant l’un, dénigrant l’autre, pour moi, vous aimant tous autant, je préfère rester au milieu de vous, en attendant de vous revoir, dans cette ville unique qui vous résume tous : Paris.

G. DE PAWLOWSKI.

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