De la machine à pédalage horizontal (V.V.)

Le cycliste, 1935

La bicyclette à pédalage horizontal n’est plus à proprement parler une nouveauté ; si, dans la région du Sud-Est, elle n’a encore fait que peu d’adeptes, à Paris et dans le Nord, sa silhouette est presque familière aux populations.

D’autres ont déjà, dans ces colonnes, exposé leur opinion sur cette machine. Cependant, la gent qui cycle se révèle, face aux solutions révolutionnaires, conservatrice en diable, presque traditionaliste aussi le devoir de tout nouvel adepte est-il de donner son avis, de se faire un peu l’apôtre d’une cause qui en a, certes, grand besoin.

Verrons-nous un jour une querelle verticale-horizontale ? Cela me ramène à deux lustres en arrière à peu près, au temps hélas, déjà reculés de feu La Pédale, et de cette longue, acharnée et rebondissante polémique poly-mono. Il me souvient d’avoir, alors, pris fait et cause pour la poly, d’avoir même apporté à « la cause » l’aide de ma plume, tout jeune initié à la religion du cycle et de la route que je fus alors. Vous avouerai-je qu’en dépit de ma conviction, de mon optimisme et de ma foi, je n’eus jamais, à ce moment, espéré une victoire si complète, si totale, de ceux-là qui prônaient le tarabiscotage. Ceci constaté, l’imagination entrant en jeu, qui nous dit que, dans quelques années, l’horizontale ne connaitra pas, à son tour, le triomphe ?

Avec cette fichue manie qui me précipite d’emblée vers les solutions nouvelles, pour tant qu’elles présentent certains avantages sur la chose établie (tout l’opposé du conservateur), j’avais décidé d’aller voir de près et d’essayer cet hybride (né du croisement de la voiture d’invalide et du bicycle, aux dires de certaines gens bien renseignés). La lecture des articles publiés sur le V.V. avait fait naître cette curiosité ; avouons que lesdits articles avaient bien rempli leur rôle d’agent « provocateur ».

Pour idiote que soit la formule l’essayer c’est l’adopter, elle s’applique assez bien à mon cas, puisque l’engin en question me parvint pour le début de la saison.

Ce n’est toutefois que sur la route et après un apprentissage nécessaire (d’abord à huis-clos, dans un coin retiré et au lever du jour) que je fus à même de juger les choses. Deux ou trois sorties doivent permettre d’acquérir la pleine confiance, faute de laquelle on ne peut goûter, apprécier la machine, sentir ce que l’on peut en tirer. Outre qu’au début le coup de pédale (une technique assez différente de celle du mouvement vertical) manque de souplesse, la position, encore nouvelle et assez particulière, fait craindre, tout à fait à tort du reste, de déraper sur les rails, de chasser dans les virages, d’être déséquilibré dans les forts cahots. Cependant, on arrive bien-tôt à « faire corps » avec la machine, tout aussi bien que sur une bicyclette ordinaire.

Les premières questions que se voit posé d’ordinaire un propriétaire de V.V. concernent la façon dont se comporte la machine sur la route. Quoique ma saison n’ait pas été très chargée, les différentes sorties effectuées en compagnie de mes camarades de club dont on ne peut mettre en doute le degré d’entraînement prouvèrent que, dans l’ensemble, l’avantage est pour le pilote horizontal.

En palier, si l’horizontal pousse (grand développement toujours utilisé sans avoir à appuyег plus que d’ordinaire), le vertical ne pourra suivre longtemps ; si, au contraire, l’horizontal suit le vertical, ce dernier assurant un train soutenu, il restera en dedans de ses possibilités. En côte, le vertical, même à qualité et à entraînement égaux, aura l’avantage de peu (encore y aurait-il beaucoup à dire sur ce point, car il y a ceux qui montent en poussant dur et ceux qui montent à leur cadence). Le Concours des Pyrénées de l’année dernière prouva, du reste, que l’horizontal peut, bien entraîné, égaler le pilote vertical. En descente, l’avantage sera toujours pour l’horizontal ; à ce sujet, soit dit en passant, une bonne descente bien sinueuse est une belle source de satisfaction, les virages se prenant très incliné, presque sans ralentir. Reste le cas, rare heureusement (sauf en certaine région, hélas), de grand vent. A nouveau les avantages sont pour l’horizontal, à moins, bien entendu, qu’Eole ne souffle avec une rage de tempête ou de tornade. Il est aussi ce point, qui semble bien douteux pour les non-initiés : la question du dossier, facteur de gêne, sinon d’irritation, semble-t-il, de par la sudation abondante à craindre. A dire vrai, avec une garniture en toile cirée ou en simili-cuir, la transpiration est abondante et peu agréable. Mais en recouvrant le dossier avec une toile forte, laquelle s’imprègne et « boit » la sueur dorsale au lieu de la refouler dans le dos du pilote, toute gêne disparaît, aucune irritation n’étant possible alors.

En résumé, la machine horizontale, qui permet à un homme entraîné de réaliser des moyennes courantes de 23 kilomètres sur des parcours accidentés dépassant 100 kilomètres, est indiscutablement supérieure à la machine verticale, en dépit de ce qu’elle peut avoir d’anormal et d’inhabituel dans sa forme, aux dires des théoriciens. Et, quoique mon assertion doive paraître osée à beaucoup, je la considère particulièrement intéressante pour le randonneur, en dépit de son poids encore un peu élevé : avec elle on va plus vite avec moins de fatigue, le rayon d’action se trouvant par là très sensiblement accru. Et j’en parle par expérience, ne me contentant pas, en l’occurence, de copier l’imprimé-réclame de la Maison Mochet. Il serait intéressant de voir un homme rompu aux raids et longues randonnées, s’essayer sur une horizontale. Je vous fiche mon billet que cela serait probant.

M.-R. DESCHAMPS.

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