Le Cycliste, 1950, p. 249
APRÈS une tentative avortée qui m’avait obligé à réintégrer mon camp de Menthon-Saint-Bernard, -Saint-Bernard, après avoir été au delà du Col de la Colombière, je repars le 9 août, de grand matin et file d’une pédale légère sur la route.
A Notre-Dame de la Gorge, la route s’arrête, moi aussi pour me restaurer avant de partir à l’escalade du Col. Il est 15 heures, et c’est une heure bien tardive ! Mais j’envisage de m’arrêter au Chalet du T. C. F.
Le sentier qui succède à la route est un assemblage d’énormes pierres, quelque chose comme une Voie romaine anté-diluvienne sur laquelle bien entendu il ne peut être question de rouler à vélo. C’est donc le cycle sur l’épaule que j’atteins la prairie, sur laquelle je progresse plus aisément et plus rapidement, la machine à la main.
Rencontre d’un forestier qui ne prévoit pas mon arrivée au Col avant 20 heures ! Nous verrons bien. Un torrent se présente, sérieusement gonflé par les pluies des jours derniers ; je le traverse mais non sans me mouiller assez sérieusement les pieds malgré mes chaussures de montagne. Sur la rive opposée, j’aperçois une cantine. Vais-je m’y arrêter ? C’est tentant, mais du temps perdu. Le temps est beau, le moral gonflé à bloc, je continue donc par une pente caillouteuse nécessitant un dur portage. Nouvelle rencontre d’un indigène. C’est un « vélodrome » s’écrit-il à ma vue et il m’apprend que deux autres cyclistes me précèdent sur la route du Col, mais ils ont 5 heures d’avance, je ne risque pas de les rattraper ; ils ont sans doute pu franchir le Bonhomme dans de bonnes conditions, ce qui ne semble pas devoir être mon cas, d’après ce que j’en augure.
Sur la droite, un grand névé, et devant moi un pierrier au travers duquel l’eau coule avec rapidité ; c’est mon chemin : en avant donc, vélo à l’épaule bien entendu. Mais voici que les nuages semblent - vouloir s’amonceler derrière moi pour partir également à l’assaut des cimes. J’accélère
(c’est plutôt une image !) pour essayer de les gagner de vitesse mais en définitive le match se termine à mon désavantage et au sommet du pierrier les nuages me coiffent, ne me laissant que 30 mètres de visibilité.
Bosses nombreuses et névés à franchir ; sentier bien marqué et traces de pas de mes devanciers, dans la neige ; une borne Michelin : Col du Bonhomme, alt. 2.329 mètres, il est 18 h. 15.
Je ne m’attarde pas car je commence à se faire froid sentir, de façon d’autant plus sensible que je suis en culotte courte. Les névés sont de plus en plus rapprochés et tout à coup plus de sentier, plus de traces sur la neige. Vainement je cherche un passage derrière les roches. Je commence trouver que la situation manque de charme et je n’apprécie pas particulièrement la perspective de bivouaquer en cet endroit.
Je recommence mes recherches plus calmement... tel un Sioux sur le sentier de guerre et finis enfin par trouver le passage utilisé par les collègues. Je viens rechercher ma machine et me voici parti dans le
brouillard, vélo à la bretelle naturellement, car il ne peut être question de rouler dans cette neige.
Il est 19 heures quand j’atteins la seconde borne. Col de la Croix-du-Bonhomme, Alt. 2.476 m. Je fais une photo, pour le principe, dans le brouillard et j’amorce la descente qui m’amène bientôt au Chalet du T. C. F., vide et en piteux état. Un coup de vent déchirant la brume, je prends une nouvelle photo dans l’éclaircie.
La vallée se bouche à nouveau ; traversée de nombreux torrents en pleine activité et bientôt trois chalets se présentent à ma vue, sur lesquels je me dirige par le plus court chemin car le temps devient menaçant. Il est 19 h. 45 lorsque j’y parviens alors que la pluie commence à tomber.
Je suis seul à troubler la solitude des lieux et mon arrivée met en fuite deux chats, seuls êtres vivants hantant ces habitations dans l’une desquelles je trouve des lits garnis de foin qui sont les bienvenus.
Mon installation est vite terminée, de même que le dîner tiré du sac. Je me félicite d’avoir emporté mon duvet dans lequel je ne tarde pas à m’endormir bercé par le bruit de la pluie sur le toit.
Au réveil le temps n’a pas changé, ce qui m’incite à rester dans le duvet d’où je ne sors qu’à 9 heures, la pluie ayant cessé.
Pendant que je me prépare, le vent se lève et j’aperçois, là-haut, le Chalet du T. C. F., quelques autres plus bas, et au-dessous de moi, là-bas... la vallée... la route.
Toujours le vélo à l’épaule, je descends à travers les alpages et arrive aux chalets, habités, de la Roja inférieure ceux où j’ai bivouaqué sont ceux de la Roja supérieure (alt. 1.900 m.).
Un petit pont à franchir et un sentier m’amène aux Chapieux à 11 heures. Ravitaillement et je file, sur la route cette fois, jusqu’à Bride-les-Bains où je retrouve un camarade à qui j’avai j’avais donné rendez-vous, passionné pour le cyclo-alpinisme, nouveau pour lui : celui-ci m’accompagnera dans l’escalade du « Palet ».
Maurice BERTON.



