Le Col de Rhèmes-Goletta

Le Cycliste, 1939

Depuis que les 2.770 mètres du Col de l’Iseran furent franchis à bicyclette, ainsi que certains passages muteliers par des moyens de fortune, il fallait trouver un autre taire pour le cycliste éclectique. Ainsi naquit le cyclisme-alpinisme, c’est-à-dire le franchissement de cols au-dessus de 3.000 mètres, en utilisant rocs et glaciers.

Débarqué à Bourg-Saint-Maurice le 3 août 1937, je prends avec tout mon attirail de haute montagne cette route fameuse de l’Iseran.

A Tignes, je retrouve mon collèque du C. A. F. André Tuaillon. C’est un jeune alpiniste, infatigable, possédant déjà une sérieuse technique de glaciériste et de rochassier :

planté son piolet et poussé ses skis jusque sur les plus enviées de nos cimes. Des références telles que : Pic du Thabor, Grande Sassière, Grande Motte, Grand Paradis, Grande Casse, Mont Blanc, sans parler de première en vue, me dispensent de plus amples commentaires.

Le 4 août, montée au Refuge du Saut-de-la-Sassière (2.296 m.), par le versant du Franchet, où notre arrivée provoque l’étonnement sympathique du gérant et d’une cordée parisienne.

Le 5 août, à la lueur d’une lanterne, nous nous acheminons vers le Plan de la Sassière où l’on peut cycler montagnes russes, raidillons, sentier à flanc de pente. Puis nous longeons le Lac de la Sassière, dont nous admirons les eaux moirées reflétant l’extraordinaire déchiqueture du Dôme de Val d’Isère.

A partir de ce lac, on entre dans une zone de resserrement où l’alpage fait peu à peu place à la rocaille, puis au rocher. La petite reine obéit assez bien aux directives de son pilote, mais dans les « pas " scabreux et au passage des torrents il faut la porter. Après une marche sur la moraine de la Goletta, une courte escalade rocheuse nous dépose au pied de la pente glaciaire terminale. Dans le bas, chute de séracs, rimaye vers la Tsantaleina.

C’est la première fois qu’une bicyclette entière atteint l’altitude de 3.000 mètres en Europe et aborde un vrai glacier. Celui-ci, assez redressé au début et durci, nous oblige à porter notre précieuse collègue et à utiliser le piolet, mais en son milieu la rampe s’humanise, le soleil ramollit sa surface, et, après avoir évité trois crevasses et gravi la dernière partie redressée à nouveau, nous atteignons le col de Rhêmes-Goletta, tant désiré.

Notre souveraine roulée sur la ligne frontière est immédiatement entourée d’une petite cour.

Le place nous manque pour décrire ce créneau glaciaire, un des plus réputés passages de cette chaîne, ainsi que ses admirables points de vue. Contentons-nous d’apprécier la superbe chape de glace de la Tsanteleina, la formidable muraille de la Granta Paré et au loin le puissant massif du Grand Paradis.

Après une séance originale et amusante de pédalage sur glacier, nous nous encordons, André Tuaillon, « Duralumine » et moi pour la descente sur le Glacier de Goletta, assez dangereux, et où il faut louvoyer pour éviter le plus possible de crevasses.

Le glacier traversé, franchissement d’une arête et d’une barre rocheuse de la Granta Paré, ainsi que d’un promontoire, puis descente dans une large cheminée tournante. Là, je me sépare avec émotion du dévoué André Tuaillon qui remonte au col, étant retenu le lendemain pour une course à ski vers la Pointe Pers.

De ressauts en ressauts, de couloirs en couloirs, une arête herbeuse longée, un torrent traversé - descente dure avec un vélo - j’atteins le Poste-Refuge G. F. Benevolo (2.350 m. environ), où mon arrivée cause une vive sensation. Mais, après avoir reçu des félicitations, je suis arrêté par un lieutenant italien de la milice frontière, descendu de son observatoire, et cela pour avoir franchi un col frontière interdit, même avec toutes mes pièces en règle.

Avec maints égards, conduit à Aosta sur-le-champ avec une escorte armée par la Vallée de Rhémes, tantôt à pied, tantôt à vélo, je me suis présenté à la Questure, puis à la Préfecture. Ma bonne foi ayant été contrôlée, je fus, le lendemain, laissé libre.

A le suite de cette aventure, je montai, le 6, à Ollomont (1340 m.), dans la vallée de la Valpelline - dernier village italien avant le frontière italo-suisse - qui vit ainsi, pour la Première fois, l’arrivée d’un cycliste étranger.

Après une ascension très réussie au Mont Vélan (3.765 m.). je reliai le lendemain, d’une seule pédalée, les confins italo-suisses à la France, par le Petit-Saint-Bernard.

Depuis notre performance, des collègues ont dépassé légèrement, avec vélo, notre cote 3.120 m. ; d’autres monteront sans doute plus haut encore, mais nous réclamons pour notre gracieuse Petite Reine l’honneur d’avoir été la première en Europe à grimper au-dessus de de 3.100 m. et à traverser 2 glaciers, et pour nous la satisfaction de l’avoir pilotée.

Raphaël DULAC.

de la Section Lyonnaise du Club Alpin Français.

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