Nicolas de Staël « Mais tout, tout est beau. » 1935

En 1935, Nicolas de Staël voyage 4 mois à vélo en Espagne.

Le peintre est élevé au domaine public en 2026.

Sources : Laurent Greilsamer « Le prince foudroyé » (Fayard 1998) Guy Dumur « Staël » (Flammarion 1975) Catalogue raisonné établi par Françoise de Staël (Ides et Calendes 1997)

Alix et Alain,
Il fait très chaud. Les indigènes depuis longtemps n’ont connu une chaleur pareille. Mais nous sommes pleins de courage. En quittant Manresa la route qui monte vers le Monserrat est désespérante, capable d’abattre un régiment cyclistes, mais nous elle ne nous a pas abattus car le paysage était franchement merveilleux. — Cervera. Grande place aux colonnades, à l’ombre desquelles remuent quelques gosses, Cariatides de l’hôtel de ville. Petite église à gauche dont l’autel est tout un monument. Grande église splendide. Christ. Vitraux de la rosace, bancs à droite. Vraiment beaux. Beaux.
Il faut aller voir tout cela, absolument. ll est 6 h car nous avons dormi toute l’après-midi. Lerida le soir — Le Segre lumineux et toute la ville se silhouettant en noir avec quelques petits feux dont les reflets jouaient dans l’eau. Parcouru 130 km. bien mangé et bien dormi.
Vendredi matin on a visité toute la ville. Quartier gitane autour de la citadelle. Hôtel de ville dont on voyait les colonnes aux magnifiques chapiteaux avec un électrolux, — chose remarquable. Quartier gitane crasseux, beaucoup d’atmosphère. Quitté Lerida 8 h 1/2, route très pénible par cette chaleur. Monjon, splendide silhouette du château. On se baigne dans le Cinca. et quand on reprend la route on a l’impression de rentrer dans un bain turc, le macadam fond, le vent est chaud....
Le grandiose de la Cathédrale de Barbastro étonne. les peintures de la petite chapelle. mais tout, tout est beau. Nouveau bain dans l’Alcandre. Glacial du fond ces rochers dans |’ombre et au loin un coup de lumière. Magnifique, magnifique. Étonnant de grandeur. Rochers bizarres le long de la route. Maintenant à Huesca. il est 7 h 1/2. Parcouru 120 km. Pourrions facilement être à Triste vers 10. 11h. mais le courage manque. On se persuade que c’est inutile de se fatiguer.....

[…]


(Valence)
Ma chère Maman,
Depuis Cadix je ne vous ai plus écrit et ce silence est bien peu propice à vous dire l’intérêt de la vie jusqu’ici. Nous avons quitté Cadix, notre Capoue, une après-midi de grande chaleur pour la partie plus intéressante de tout ce voyage. Les Sierras, leur gouffres, leurs roches, leurs achérons, quels paysages dantesques. « Arcos » juché sur un pic et de grands aigles noirs planant tout autour. « Zahara » toute blanche enchassée dans le roc, ou pas une charrette ne parvient à monter. Mais quelle route pénible. On grimpait, serrant des dents, suant, soufflant, damnant ces montagnes dont la beauté nous avait conquis. Une nuit des bruits de guitares nous ont attiré à la fête de myrtilles que célébraient les bergers. Imaginez en plein champ une cabane de jonc et de stuc. Une petite lampe à l’huile que le vent tourmente sans cesse éclaire une nombreuse société.
Au son d’une guitare et d’une sonnette qu’agite un vieux racorni, les jeunes gens dansent « la Sevillane ». La Sevillane rappelle très fort les mouvements charmants qu’on voit parfois sur les vases grecs et qui symbolisaient pour ces grands artistes « la Danse ». Mais Jotas, « Passo doble », dans cette pénombre les vieux assis tout autour qui se passent de main en main une bouteille de vin, comment vous décrire tout cela ? En tous cas on eut bien de la peine à les quitter et le lendemain on montait à Ronda. Ronda — tout d’abord on n’y voit rien de la ville. La route encombrée d’ânes, de chevaux, de chapeaux andalous, de chicos en quantité. Sur le remblais se détachant en plein ciel de superbes silhouettes de taureaux. Ah ! quelle vie, là dedans.

Taureaux, vaches, veaux à perte de vue à droite — Aux portes mêmes chevaux à gauche, et cochons à droite car c’est la foire à Ronda, tout cela s’agite, on discute les prix, chaque rue est envahie d’étalages multicolores (J’y ai passé mon temps à dessiner, des chevaux) — Quel bon souvenir Ronda et quelle ville — Vers Malaga la route n’est pas bien difficile - on descend vers la mer. A Malaga nous avons partagé la vie des clochards. On dînait pour trente centimes avec un prototype des bas-fonds de la ville qui regrettait amèrement la monarchie parce qu’il y avait de moins en moins de gens à voler — Il y a un déploiement de police formidable dans tous les environs de Malaga, mais en général en Espagne, cela m’a toujours étonné, il y a quatre organisation de police, c’est exagéré. Mais ce n’est pas çà qui empêche les révolutions.
Quel port magnifique, mais sale, sale — et toute la ville, avec ses églises flambées, ces banques qu’on reconstruit. Lorsqu’un bateau russe vient à Malaga on le laisse à 3 miles en rade, on lui expédie une garnison de police à bord et deux gardes accompagnent le capitaine qui seul peut descendre à terre. De Malaga la route grimpe pendant 50 km. vers Grenade, c’est un soir que nous avons fait cette ascension, il y avait un vent d’ouest terrible, la lune tragique, oui le vrai voyage romantique, il ne nous manquait plus que des capes, des épées, des moustaches et des grands chapeaux. — Grenade, nous avons passé toute une journée dans l’Alhambra, Dieu ce que c’est beau, on a envie de s’y installer. Le jour ou nous arriverons en architecture et en décoration à ces proportions, à cette mesure, je serai bien content. C’est grand, il y a de l’air et en même temps « cosy », quels types ces arabes ! Tout d’abord on parcourt l’esprit vraiment joyeux — on regarde toutes ces délicatesses de détails, ces colonnes, tout, tout ce qui est beau. Nous avons parcouru plusieurs fois puis nous nous sommes assis un peu ivres, au bord d’une fontaine. De temps en temps quelqu’autobus répandait sa cargaison d’anglais qu’on numérotait pour qu’ils ne se perdent pas. Ils passaient en rangs serrés sous ces colonnes de marbre. Drôles de gens en voyage.

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