Cette année 2026 est le centenaire du premier voyage en France de Samuel Beckett, qui a pris la forme d’un voyage à vélo.
Un ancien voisin de Beckett à Ussy-sur-Marne, Louis Musnier, cherche très justement à célébrer ce premier voyage en France.
En août 1926, le jeune et brillant étudiant Samuel Beckett part en pèlerinage littéraire en Touraine. À Tours, il loue une bicyclette (on ne sait pas de quel type) et prend une chambre à la pension Le Petit Belmont. Le lendemain, il y rencontre un étudiant américain, Charles Clarke, qui parle lui-même très bien français. Ils sympathisent et partent ensemble visiter les châteaux de la Loire et des lieux emblématiques liés à des auteurs de la littérature française : René Descartes à La Flèche, Ronsard à La Possonnière et au Prieuré St Cosme, Rabelais à La Devinière, Balzac à Saché, Alfred de Vigny à Loches... Le voyage à bicyclette s’étend jusqu’à fin août. Beckett est présent à Tours le 3 septembre. Selon son biographe James Knowlson, Beckett prend un plaisir croissant à parler français avec les habitants dans les cafés et les pensions.
Ci-dessous une vidéo de François Bon sur ce voyage et cette biographie de référence :
Dans un poème de jeunesse écrit à Paris quelques années après, « Return to the Vestry » (« Retour à la sacristie ») , Beckett évoque sa visite au Prieuré St Cosme transformé en grange. Il reprend de manière parodique des éléments de l’ode « Magie ou Délivrance d’amour » de Ronsard.
Lawrence Harvey dans Samuel Beckett Poet and Critic est revenu sur ce poème. On trouve aussi deux articles :
– James Knowlson, Une note sur Ronsard, le Rêve de Beckett et son premier poème « Retour à la sacristie »
– Laureline Vareil, Beckett et Ronsard. Quelques remarques sur Beckett lisant Ronsard. [1]
James Knowlson a pu contempler une peinture du prieuré en 1925 par le duc de Trévise et a trouvé une correspondance entre une roue de charrette abandonnée et un passage obscur du poème. Il écrit : "D’une manière générale, l’ensemble du poème, avec ses emprunts explicites à Ronsard, ainsi que l’inspiration que Beckett a puisée dans les objets qu’il a vus dans la chapelle-grange du Prieuré dans l’aquarelle du duc de Trévise, montre comment, à ce stade de sa carrière d’écrivain, il s’est inspiré si étroitement (et, peut-être en dépit des apparences, si intimement) de ses propres expériences de vie ainsi que de ses lectures plus larges afin de créer un monde complexe, résonnant, poétique."
Laureline Vareil évoque elle un Beckett profondément ébranlé par sa visite au prieuré et son état d’abandon. Pour elle, "Beckett reprend en grande partie les thèmes et motifs de l’ode ronsardienne, mais en fait un poème typiquement beckettien, avec ses souvenirs de voyage, ses remarques piquantes et allusions mystérieuses…"
Le contexte d’approche de la grange-chapelle n’est pas évoqué, laissant la spécificité et la matérialité du voyage à vélo de côté.
Le chantre du cyclotourisme, Vélocio, voyait dans ce moyen de transport et la vie simple qu’il impliquait une "préparation de l’âme à subir l’heureuse influence des puissances fascinatrices, des forces invisibles, des énergies mystérieuses qui nous entourent". Avec la bicyclette, "on voit mieux, on entend mieux, on sent mieux, on comprend mieux" [2]. Outre cette perméabilité à l’environnement, elle ramène aussi à des préoccupations très physiques et corporelles. C’est encore un moyen de se délester des soucis de la vie quotidienne classique, pour en découvrir de petits autres.

Dans ce poème, la nonchalance déboutonnée, l’angoisse des coutures, les fesses en feu, la sieste et le foin appartiennent pleinement au contexte d’un voyage à vélo sous le soleil d’août, en plus de la découverte du lieu de la grange-prieuré évoqué par James Knowlson .
Le sel de marque Cerebos cité dans le poème est lui-même un condiment très utile en voyage pour agrémenter les repas parfois sommaires.
Lors d’un tel voyage, il est impossible de ne pas vivre une relation ambivalente avec la bicyclette cahotée au quotidien, et ses bagages plus ou moins bien arrimés que l’on défait et refait chaque jour. Elle est à la fois un soutien et un poids, un moyen de s’échapper ou d’être ramené au présent. Elle offre à la fois ivresse et souffrance.
L’ambivalence est présente aussi dans le fait d’être à deux, l’un ou l’autre se devançant, se retardant, s’attendant, se parlant et s’écoutant mutuellement, partageant des silences, « devisant et divaguant chemin faisant » [3]. Voyager avec un compagnon de route rencontré par hasard mobilise particulièrement le thème du double, largement déployé par la suite dans l’oeuvre de Beckett et ses duos. [4]
On sait la présence de la bicyclette dans ses romans, et le plaisir à les décrire en quelques mots. Ainsi dans Molloy :
C’était une bicyclette acatène, à roue libre, si cela existe. Chère bicyclette, je ne t’appellerai pas vélo, tu étais peinte en vert, comme tant de bicyclette de ta promotion, je ne sais pourquoi. Je la revois volontiers. J’aurais plaisir à la détailler.
Voici une lecture de ce passage proposée par le compte des Bibliothèque de Chateauroux :
Ici dans More Pricks Than Kicks (1934) :
" He changed his course and came to where the bicycle lay in the grass. It was a fine light machine, with red tires and wooden rims. He ran down the margin to the road and it bounded alongside under his hand. He mounted and they flew down the hill and round the corner till they came at length to the stile that led into the field where the church was. The machine was a treat to ride, on his right hand the sea was foaming among the rocks, the sands ahead were another yellow again, beyond them in the distance the cottages of Rush were bright white, Belacqua’s sadness fell from him like a shift."
Encore dans Mercier et Camier, où la bicyclette côtoie comme objets un parapluie et un sac :
"C’était une bicyclette de femme, sans roue libre malheureusement. Pour freiner on pédalait en
sens inverse."
Beckett continuera d’utiliser le vélo pour aller chez des amis ou affronter des côtes autour de chez lui. Ainsi dans cette lettre de 1957 à son amie Ethna MacCarthy, à propos de sa vie quotidienne à Ussy :
"Je prends ma bicyclette et grimpe les côtes en me refusant à mettre pied à terre, suant et souffrant, les jambes en capilotade."
Les vers reprenant ironiquement Ronsard :
Lover
off with your braces
Slouch in unbuttoned ease
fill a sack take a porter climb a mountain
as he did
évoquent l’effet libérateur de la montée. Alors que le sac était versé chez Ronsard, le fait de le remplir chez Beckett prépare un nouveau départ.
Dans l’ode « Magie ou Délivrance d’amour » de Ronsard, un porteur est présent sous la forme d’un Page (jeune homme de cour, fonction que Ronsard a lui-même effectué) :
Sus, Page, verse à mon costé
Le sac que tu as apporté,
Pour me guarir de ma folie.
Dans la modernité du poème de Beckett où la pose photographique est présente, on peut se demander à qui ou à quoi ce porteur renvoie lors de la visite.
"A porter" a un sens humain en anglais. Pourrait-il aussi humaniser un objet qui a pour fonction de porter ? En français, un porteur est aussi un type de vélo utilitaire.
Comme ceux qu’auraient loués Beckett et Clarke ?
Souhaitons-leur que le loueur leur ait au moins conseillé un porte-bagages plutôt qu’une bicyclette "nue" !
Beckett a vingt ans. Il voyage probablement avec un sac à dos car il avait préparé son itinéraire pour l’itinérance.
Les vélos porteurs ont souvent un généreux rack avant qui peut accueillir un sac de randonnée ou une valise sans problème ; ils peuvent parfois avoir des vitesses dans le moyeu et offrent peu de désagréments. [5] Ils sont rustiques et solides. Ils sont une très bonne solution tant pour un touriste débutant que pour un loueur.
Imaginons-le de cette manière toute beckettienne :
C’était un porteur avec un large porte-bagage avant, un carter et des garde-boue enveloppants avec une bavette.
Faute de preuve, ce vélo aurait pu être bien sûr aussi un routier, une bicyclette de tourisme ou un simple vélo de ville pouvant porter bagages. Imaginons-les cette fois-ci indéfiniment ainsi :
C’était une bicyclette "Touriste Grand Luxe" avec des pneus souples demi-ballon et semi-confort.
C’était une rétrodirecte Hirondelle, pour avancer sur le grand pignon on pédalait en sens inverse.
C’était un vélo avec des roues de 700b au standard de l’époque.
C’était une bicyclette bleue Alcyon, avec un guidon course plongeant.
C’était une bicyclette monomultipliée, qu’il fallait pousser dans les côtes.
Remarquons que cela ferait une très belle proposition d’écriture vélocipédique, décrire en une ou deux phrases une bicyclette et ses accessoires en commençant par un "c’était...".
Il suffirait bien sûr de découvrir une photo de Beckett avec son vélo de vacances en 1926, qui aurait été prise par Charles Clarke, pour découvrir quels types de vélo ils avaient vraiment loués.
Ou une note de Beckett commençant par un "C’était...". [6]


Bulletin officiel de la Fédération française des sociétés de cyclotourisme : revue mensuelle de Cyclotourisme, n° 20, 15 juillet 1929


Bulletin officiel de la Fédération française des sociétés de cyclotourisme : revue mensuelle de Cyclotourisme, n° 18, 15 mai 1929
https://davidsuzuki.org/expert-article/becketts-bicycle-lessons-on-cycling-from-the-great-dramatist/
