Le Cycliste, Vélocio, mars 1911
Vous allez peut-être être étonnés, mais vous ne le serez jamais autant que je l’ai été moi même quand j’ai découvert, après maintes recherches, maints essais et maintes complications, que nous le possédions depuis longtemps, le Whippet de l’avenir, sans nous en douter.
J’en ai eu cependant le pressentiment quand je répondais à Whipp, à Lyon (Cycliste de décembre 1910, page 244) : « Quelques randonneurs se disposent à ajouter simplement deux couronnes dentées à leur pignon de pédalier, un galet tendeur sur le brin inférieur de chaîne et à déplacer la chaîne en marche, soit au pied, soit du bout des doigts, manœuvre en somme peu difficile pour un jeune homme. »
Peu difficile ! Au moment même où j’écrivais, cette manœuvre ne me semblait pourtant pas si facile que ça ! Et je ne m’y étais même pas exercé. L’hiver vint, touricyclette et lévo-cyclette devinrent mes montures de prédilection et je délaissai le Whippet après avoir constaté pour la nième fois que le mauvais temps lui était antipathique.
Je me fis néanmoins construire une de ces machines à quatre roues dentées au pédalier et un seul pignon sur le moyeu, ce pignon se déplaçant automatiquement sur une coulisse à gorge pour se transporter de lui-même tour à tour en face de chaque roue dentée, ceci pour les fanatiques de la ligne de chaîne dont, en pratique, je me soucie, depuis quinze ans, comme un poisson d’une pomme.
Dès que nos routes furent débarrassées de la neige et de la boue, j’essayai cette machine dont le cadre, circonstance aggravante, est même un peu haut pour moi, et après plusieurs essais malheureux pour faire sauter la chaîne en la poussant du pied ou de la main, je m’y pris autrement.
Et ce fut le succès immédiat, complet, merveilleux, sans aucun raté, à tel point que j’arrêtai tous les cyclistes que je rencontrai ce jour-là, pour qu’ils essayassent à leur tour, et tous, vous entendez bien, tous, réussirent du premier coup. C’est moi qui étais le moins habile ; cela ne m’étonne pas, n’ayant jamais pu apprendre à faire sur ma machine la moindre acrobatie, pas même à monter en voltige.
Voici comment je conseille de procéder : s’habituer d’abord à aller en roue libre en tenant le guidon d’une main seulement, le buste très penché, assis très en arrière, l’autre main s’exerçant à caresser les pignons et la chaîne. Cela est moins difficile qu’on ne le pense et, en pleine ville on peut, sans difficulté, diriger ainsi sa machine en regardant devant soi, bien entendu, car il n’est pas nécessaire de regarder la chaîne. Quand dans cette position vous possédez bien votre équilibre, toujours en roue libre, naturellement, donc pédales immobiles, le pied droit presque sur l’horizontale et prêt à partir, vous saisissez délicatement, entre le pouce et l’index, la chaîne au point culminant, vous la soulevez et vous la posez sur la roue dentée qui vous donne le développement dont vous avez besoin, vous la lâchez alors et vous pédalez, la chaîne passe immédiatement, sans à-coups, sans heurt, sans le grincement si désagréable des systèmes à déraillement de chaîne, d’un pignon sur l’autre et le tour est joué. Gardez-vous bien, var exemple, après avoir posé la chaîne comme je viens de l’indiquer, de contrepédaler ! Vous la feriez instantanément retomber ou sur un autre pignon, ou... à côté, et il faudrait mettre pied à terre pour la repêcher, extrémité peu rigoureuse.
Conclusion : le meilleur Whippet, le plus parfait dérailleur de chaine, tous les cyclistes le possèdent au bout des doigts, et j’en suis bien aise pour le développement ultérieur de la polymultiplication, car pour 20 francs un mono va pouvoir s’offrir trois ou quatre vitesses en marche.
Un avantage non des moindres procédé, c’est de conserver la prise absolument de ce directe, sans la moindre résistance passive à la grande vitesse, sur laquelle la chaîne étant normalement tendue n’a aucun besoin de pignon ou galet tendeur ; celui-ci n’agira donc que sur les deux ou trois autres vitesses et pourra même par un dispositif très simple, être détendu ou bloqué, comme je l’indiquai le mois dernier, de façon à ne charger d’aucune résistance passive le brin mou de la chaîne.
Ce Whippet de l’avenir peut se combiner très avantageusement avec les bi-chaînes, les tri-chaînes, les moyeux à plusieurs vitesses et, dont il doublera, triplera ou quadruplera le naturellement les Whippet de tous modèles, nombre pédaliers Tilhet et Magnat s’en accommoderont admirablement. Je n’irai pas jusqu’à dire que ce procédé convient aux dames et aux cyclistes tout à fait âgés ou impotents, non plus qu’aux cyclistes tour-de-lac, qui craindraient de se salir le bout des doigts mais à cette catégorie très nombreuse, je le reconnais, ne convient aucun système à déraillement de chaîne. Il ne s’adresse, actuellement, qu’aux randonneurs, aux Tour de France, aux jeunes gens qui tiennent à avoir leur grand développement de prédilection en prise directe, absolument sans galet, sans tendeur, sans rien ; avec ce Whippet-là ils l’auront.
VELOCIO.

