TOUR DE FRANCE ET POLYMULTIPLICATION (1911)

Je terminais l’an dernier un article sur ce même sujet par cette ligne : « La polymultiplication est entrée dans le Tour de France et elle n’en sortira plus. »

Ses progrès ont été plus rapides encore que je ne le prévoyais et l’« Auto » nous a appris que cette année tous les coureurs, à de rares exceptions près, s’étaient polymultipliés ; quelques-uns même sont allés jusqu’aux changements de vitesse en marche, moyeux à deux ou à trois vitesses et Whippet de divers systèmes.

Je ne sais pas jusqu’à quel point les changements de vitesse en marche pourront accroître le rendement de ces hommes exceptionnels qui réussissent à faire une moyenne de 27 à l’heure dans une étape de 366 kilomètres, telle que Chamonix-Grenoble par le col des Aravis et le col du Galibier !

Certes, si quelque Georget s’entraînait, tout spécialement en vue du Tour de France, sur une bi-chaîne dont les développements pourraient être modifiés au début de chaque étape, cet homme-là accident de route à part serait imbattable et arriverait dans un état de fraîcheur remarquable parce qu’il ne se serait jamais surfatigué. Mais je ne crois pas que sa moyenne horaire s’améliorerait beaucoup ; par contre, il pourrait durer plus longtemps et sans doute aller d’un trait de Perpignan à Bayonne, ne faisant ainsi qu’une bouchée des deux étapes pyrénéennes.

Les changements de vitesse en marche sont un pas vers le confortable plutôt que vers le rendement, et je me rappelle avoir fait, avec la poly Tour de France, qui consiste à déplacer la chaîne à la main sur des pignons juxtaposés, des vitesses commerciales que je n’ai dépassées avec aucun de mes changements de vitesse en marche.

La plupart des coureurs préfèrent retourner la roue motrice munie d’un pignon de chaque côté, plutôt que de placer, comme nous le faisons, deux couples de pignons du même côté ; c’est leur affaire, mais il leur faut deux minutes, alors que dix secondes nous suffisent pour changer de multiplication et je ne comprends pas qu’ils s’attardent, eux pour qui le temps est précieux, en ces vieux errements.

Cela ne s’explique guère que par l’instinct d’imitation qui caractérise le « genus homo » ; Georget leur fit, en 1910, la première démonstration pratique des avantages de la poly, au Ballon d’Alsace, en retournant sa roue pour placer sa chaîne sur un plus faible développement, et Georget gagna l’étape, donc, ils imitent Georget et ils l’imiteront jusqu’à ce qu’un autre coureur gagne une autre étape avec un autre système.

Le Tour de France est, on le sait, une course d’hommes et non pas un concours de machines. Cependant, les machines sont poinçonnées dans leurs parties essentielles, ce qui laisserait supposer, au premier abord, que toute machine avariée est mise hors course ; il n’en est pourtant rien, car, à chaque instant, il est question dans l’ « Auto » d’accidents de machines et de réparations consécutives.

Cependant, les comptes rendus, laissant entièrement dans l’ombre les particularités des machines grâce auxquelles les coureurs arrivent au but plus ou moins vite, ne mentionnent que les prouesses de ceux-ci, comme si leurs outils ne les aidaient en rien à les accomplir. Chaque coureur est supposé assez intelligent pour avoir su choisir le meilleur outil et il n’entre pas dans les vues des organisateurs du Tour de France de discuter, « coram populo », des avantages et des inconvénients des machines, comme on le ferait dans un concours du T. C. F.

Les lecteurs de l’« Auto » n’ont besoin d’être instruits que du fait que le vainqueur montait une bicyclette X ou Y, rouge ou verte, bleue ou jaune.

Pour obtenir des renseignements plus détaillés, il faut que nous allions les quérir sur place et j’avais formé le projet d’aller l’étape Chamonix-Grenoble. Une chute malencontreuse où mon épaule droite fut malmenée, m’empêcha de partir, mais je fus suppléé par mes amis de l’E. S. qui sont revenus émerveillés des progrès accomplis en quelques années par les professionnels dans l’ascension des côtes.

Autant les coureurs parurent inférieurs à leur tâche quand ils firent en 1903 et 1904 la montée de nos Grands Bois, autant ils grimpent aujourd’hui avec aisance dans le dix pour cent du Galibier et d’ailleurs.

Mon collaborateur, Ch. R., a fait quelques kilomètres, entre Valloire et le Galibier, à côté de Georget et il a été émerveillé de la souplesse avec laquelle ce coureur qui pourtant avait déjà, depuis le matin, accompli un travail formidable, maniait ses pédales, allant droit comme un i, avec un imperceptible ba-lancement du buste qui s’accentuait aux virages ou pour enlever un passage plus dur, causant même volontiers ; pas d’essoufflement, pas même de sueur, on eût dit un ouvrier accomplissant sa tâche quotidienne. Tout cela grâce au petit développement dont il savait se servir.

A Plan-de-Lacha, Georget mit pied à terre pour discrètement se livrer à l’abri des regards, à une petite opération que les Belges, à l’instar de leur Männkenpiss, font généralement en plein contrôle au risque d’attraper une amende quand Desgranges les pince en flagrant délit. Georget s’arrêtant, Ch. R. s’arrête aussi, pas pour le même motif, et la voiture officielle qui suit les coureurs et véhicule des hommes gé-néralement gras s’arrête aussi...

Et un cousin de Bibendum mettant le nez à la portière reprocha en termes inélégants à mon collaborateur d’avoir précédé et, par conséquent, entraîné Georget, contrairement au règlement. Il n’en était rien et tout d’abord Ch. R. se contenta de dire qu’il avait suivi, accompagné, mais non précédé. L’autre insistant incongrûment, Ch. R. se facha : « Et tout d’abord, Monsieur Bibendum, avez-vous loué la route ? Vous n’aviez, pour bien voir si j’étais devant ou derrière, qu’à pédaler à mes côtés depuis Saint-Michel, cela vous aurait dégonflé.

Georget était déjà reparti quand Duboc, également démultiplié, passa à une assez vive allure qu’il ne put soutenir, car il arriva au col un bon quart d’heure après le premier, qui fit toute la montée en machine. Mais tous ces coureurs tätonnent encore et ne trouveront que petit à petit les développements qui conviennent pour telles et telles rampes. Les renseignements officiels faisant absolument défaut, nous ne pouvons faire état que des informations officieuses que nous parvenons à recueillir, en regrettant que le temps nous manque pour aller à chaque étape nous rendre compte « de visu », aux points critiques du parcours, de ce qui se passe sur la route.

Les Bibendums officiels, peu experts en cyclotechnique, ne voient que les côtés sportifs, le bel effort de l’homme que cet homme soit monté sur une bicyclette ou sur un manche à balai, qu’il pédale ou qu’il coure à pied en poussant son outil, pour eux c’est kif-kif. Nous nous efforcerions, au contraire, si nous suivions la course, de distinguer dans le résultat final ce qui appartient à l’homme et ce qui appartient à la machine ; pourquoi, par exemple, dans la même étape, Lapize, un des ténors, éccœuré par le train et par les montées, abandonne, alors que Brocco, une doublure, lâche le peloton et mène seul la danse à plus de 30 à l’heure..... Mais revenons à nos moutons.

Quelques minutes plus tard survenait Garrigou qui avait conservé 5, m,50 et qui s’exténuait copieusement, avec des ååhan ! de mitron à chaque coup de pédale. Sa bicyclette avançait par saccades et, le corps hors de la selle, en un ridicule déhanchement qui jetait alternativement à droite et à gauche son buste sur le guidon, ce nauvre athlète zigzaguait à travers la route et avançait bien plus lentement que Georget, en laissant l’impression qu’il se fatiguait beaucoup plus.

Mais enfin, obiecteront les irréductibles partisans de la mono, Garrigou est tout de même venu à bout de cette étape et tous ceux qui ont fait à pied le Galibier en sont aussi venus à bout, donc on peut bien s’en passer, de vos polymultipliées !

Et, parbleu, on peut aussi se passer de bicyclette pour aller de Chamonix à Grenoble, on mettra un peu plus de temps, voilà tout. On pourrait aussi revenir aux vénérables draisiennes ou aux vélos Michaux ! Mais nous voulons, au contraire, des bicyclettes qui nous permettent d’aller plus vite en tous pays en nous fatiguant moins. Chacun son goût ; c’est pour cela que nous préférons les polys aux monos et la méthode de Georget à celle de Garrigou. Mais vous verrez que Garrigou ne s’obstinera pas cette année à gravir le Tourmalet avec 5 m,50 et qu’il adorera bientôt ce qu’il méprise encore : la poly

Des coureurs munis de changements de vitesse en marche, nous ne savons pas encore grand chose.

" Petit-Breton " qui gagna quelques étapes du Tour d’Italie, grâce à un moyeu à trois vitesses. et qui a récemment avoué, dans une confession motivée, être entièrement converti à l’idée de la polymultiplication, était parti pour le Tour de France avec un moyeu Sturmey : le malheur a voulu qu’une chute le mit hors de combat dès la première étape.

Brocco fait le Tour avec un moyeu à deux vitesses, Cornet aussi, mais ce dernier ne sait guère s’en servir puisqu’il jugea à propos de faire, avec son petit développement de 3 mètres environ, les deux kilomètres à 5% de la bifurcation de la route du Galibier au col du Lautaret ! Il perdit, de ce fait, cinq bonnes minutes.

Quant à Brocco, il fit merveille dans l’étape Belfort-Chamonix pendant les 200 kilomètres les plus pénibles qu’il parcourut, seul, avec quinze minutes d’avance sur le peloton de tête, pour venir échouer piteusement à 8 kilomètres du but, vaincu, dit-on, par la fringale, ou pour d’autres motifs. Ce succès relatif tend tout de même à prouver que son moyeu ne le handicapait pas beaucoup puisque l’allure moyenne de cette étape montagneuse dépassa 30 à l’heure.

H. Alavoine est muni d’un Whippet svs-tème P. d’A. C’est un isolé qui a pour mission de ramener sa machine à Paris, en se contentant d’améliorer lentement sa place dans le classement général. Il s’en acquitte fort bien. Ce coureur pilotait, l’an dernier, un pédalier Tilhet et il commence naturellement à savoir se servir d’une poly. Il a fait le Galibier et il fera tous les autres cols à bicyclette, mais sans se presser, en touriste, envié par les autres isolés moins bien montés, qui s’éreintent à pousser sur des développements trop forts ou à traîner péniblement leur outil.

Somme toute, cette année les polymultipliés ne sont plus considérées par les professionnels comme de doux maniaques ; ils forment, d’ailleurs, la majorité et Faber lui-même, le géant de Colombes, n’hésite plus à mettre pied à terre au pied de la côte et à retourner sa roue pour changer de développement ; il l’a fait des deux côtés du Ballon d’Alsace et il nous l’a dit dans l’« Auto ». Les toquards, cette année, sont ceux qui n’ont qu’un développement à leur service.

C’est un grand pas de fait et désormais, d’année en année, nous verrons l’idée d’avoir deux et même trois développements s’implanter de plus en plus dans l’esprit des coureurs sur route qui nous aideront à trouver et à obtenir des constructeurs des systèmes de changement de vitesse de plus en plus parfaits.

Les moyeux et les pédaliers actuels à deux et trois vitesses sont-ils assez robustes pour résister jusqu’au bout aux 5.600 kilomètres du Tour de France ?

Les Whippet à déraillement de chaîne, imitation plus ou moins heureuse du modèle H de Terrot et qui foisonnent sur le marché, vaudront-ils mieux que les systèmes à transmission superposée ?

Les polychaînes qui fournissent une solution si simple du problème des deux et trois vitesses en marche, en prise directe, feront-ils un jour la pige à leurs concurrents ?

Ou bien, enfin, les déplacements de chaîne à la main, soit sur pignons juxtaposés en mettant pied à terre, soit en marche en s’aidant d’un simple tendeur et en faisant sauter la chaîne sur trois pignons accolés au pédalier, conserveront-ils l’avance qu’ils ont prise ?

Nous comptons sur le Tour de France pour nous faire connaître le fort et le faible de tous ces systèmes, en attendant qu’un concours du Touring-Club mette chacun d’eux à sa place et nous révèle à côté des polys à grand rendement qui seules seront appréciées par les Tour de France et les randonneurs, les polys à grand confortable qui conviennent à la catégorie infiniment plus nombreuse et plus intéressante des touristes. Ceux-ci voyagent non pour kilométrer, mais pour se distraire agréablement et hygiéniquement, sans se préoccuper de savoir s’ils peuvent ou non tenir pied aux pedards qui passent. Dans ce concours, se mettront en ligne, avec d’égales chances de succès, rétrodirectes et lévocyclettes qui ne figureront jamais dans le Tour de France et qui n’en sont pas moins, pour beaucoup de cyclistes, les meilleures bicyclette de voyage.

V.

(Après l’étape du Galibier.)

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