Le Tour de France organisé par L’Auto se déroule cette année sur les routes accidentées des Vosges, du Jura, de la Savoie et des Alpes. Paris-Nancy, Nancy-Besançon, Besançon-Grenoble, Grenoble-Toulon. voilà les quatre premières étapes. L’étape - Grenoble-Toulon par Laffrey, Corps, Gap, Digne, - Brignoles, Roquebrussanne, nous intéressait particulièrement. Il y a là 342 kilomètres au cours desquels on s’élève certainement de quatre ou cinq mille mètres, et le plus souvent par des rampes invraisemblables, celle de Vizille-Laffrey - par exemple, pour n’en citer qu’une (7 kil. à 10 %). Les coureurs enlevant cette rampe et celles qui suivent avec leur monomultipliée habituelle, c’eût été la défaite de la polymultiplication et des idées que défend Le Cycliste, mais il n’en a rien été et la polymultiplication triomphant sur toute la ligne a permis aux coureurs de conserver sur un parcours aussi accidenté l’allure moyenne de 25/26 à l’heure à laquelle ils marchèrent en plaine les années précédentes. Nos prévisions ont été ainsi justifiées et nos étapes de transport, qui parurent longtemps chose extraordinaire et invraisemblable, se trouvent maintenant réduites à leur juste valeur puisque sur notre propre terrain les coureurs professionnels, se servant enfin de nos armes, nous battent aussi facilement que sur piste. Ils ont appris, cela se voit, à se servir des faibles développements aux montées, de la roue libre et des freins aux descentes, et ils vont ainsi de Grenoble à Toulon (342 kilom.) en 13 heures et demie, alors qu’il nous faudrait au moins 20 heures pour faire ce même parcours.
Le système de polymultiplication adopté par les concurrents du Tour de France n’est malheureusement pas à la portée du vulgaire. Il consiste en une douzaine de bicyclettes légères monomultipliées, développant les unes 8 mètres, les autres 7 mètres, celles-ci 6 mètres, celles-là 5 mètres, et ainsi de suite jusqu’à 2,80. Un auto les transporte sur des points déterminés d’avance et le coureur n’a qu’à sauter d’une machine sur une autre pour changer de développement. C’est ainsi qu’au pied de la côte Vizille-Laffrey, Aucouturier, abandonnant sa mono de 6 mètres, a enfourché une autre mono de 2 mètres 80 qu’il a troquée au haut de Laffrey contre une troisième mono de 8 mètres à roue libre. Et l’infortuné Cornet, dont le service de relais de machines était moins bien fait, a préféré abandonner plutôt que de grimper quand même sur un grand développement, ainsi que l’avait fait Pottier deux jours auparavant en pareille circonstance. Mais cela n’avait pas réussi à Pottier qui, à la suite de cet effort surhumain eut un coup de fouet dans la cuisse et fut forcé de s’arrêter. Cornet fit donc sagement de s’arrêter du moment où son système de polymultiplication ne fonctionnait plus régulièrement. Il se comporta en cyclotouriste de l’Ecole Stéphanoise qui enseigne de ne jamais pousser jusqu’à l’effort excessif, jusqu’à la fatigue anormale.
Donc, les coureurs en viennent eux aussi à la polymultiplication dès qu’il s’agit de parcours accidentés, et le jour où on les condamnera à courir sur des machines poinçonnées, ils y mettront, soyez-en sûrs, plusieurs couples de pignons sur lesquels ils déplaceront la chaîne d’une façon quelconque, en marche ou autrement.
Mais ce qu’il y a de drôle, c’est que Desgranges, le directeur de L’Auto, ignore de quelle façon ses coureurs tournent les difficultés qu’il leur a imposées en leur traçant leur itinéraire et que, caressant toujours sa marotte de la monomultiplication, il écrit :
« Il faut en tous cas retenir de ce qu’ils ont fait déjà que la bicyclette, telle qu’ils la montent, est en état de passer partout. L’autre jour, en suivant le superbe effort de Pottier sur le Ballon d’Alsace, je ne pouvais m’empêcher de dire que ce bel athlète apportait en même temps un argument en faveur de ceux qui s’obstinent à se contenter de la simple bicyclette avec sa multiplication unique, et je me demandais, en me faisant la réponse en même temps, quelle place aurait obtenue en arrivant à Besançon le meilleur des champions de la polymultiplication et si ce champion, avec ses deux mètres cinquante, aurait pu garder l’allure endiablée de Pottier sur cette rude montée ».
Je gage que le pauvre Pottier, condamné au repos pour plusieurs jours par la rupture de quelques fibres musculaires, donnerait bien cent sous aujourd’hui pour avoir moins épaté Desgranges, et que l’année prochaine il ne fera pas fi de la polymultiplication, sans toutefois descendre à 2,50 pour gravir le Ballon d’Alsace auquel suffit un développement de 3,50 à 4 mètres.
Il n’est, dit-on, pires sourds que ceux qui ne veulent rien entendre et je crains fort que les lecteurs de L’Auto, faute de renseignements précis, continuent à croire que les coureurs du Tour de France ont passé à travers les Alpes à J’ailure moyenne de 25 à l’heure sans changer de développement. La presse est, comme la langue, la pire ou la meilleure des choses, selon la façon dont on s’en sert.
VELOCIO.


