Excursion du cycliste (1903)

vendredi 22 décembre 2017, par velovi

Par Velocio, Le cycliste, Année 1903, republié en 1953, coll. pers.

1166 en janvier et 1.387 en février, cela fait un total de 2.553 kilomètres pour les deux premiers mois de l’année, à valoir sur les vingt mille dont je me suis promis de couronner le col de mon existence, la cinquantième année étant, de l’avis général, le point culminant de la vie, après lequel on dégringole plus vite, hélas ! qu’on n’a grimpé, malgré tous les freins sur jante, à tambour ou à patins.
À vrai dire, de ces 2.553 kilomètres peu ont été intéressants au point de vue cyclotouriste ; les jours sont encore trop courts pour permettre les envolées à longue distance, et il s’agit plutôt, à cette époque de l’année, de se préparer, par un entraînement progressif, aux grandes excursions du printemps et de l’été.

Néanmoins, je relève sur mon carnet de route quelques bonnes randonnées dominicales.

Le 25 janvier, 220 kilomètres en Forez où les routes et le temps étaient parfaits et en Roannais où la boue et le brouillard me gênèrent beaucoup

Le 8 février, 178 kilomètres, de 6 h. 30 à 17 heures, de Saint-Étienne à Tarare, Pin-Bouchain, Saint-Symphorien, L’Hôpital, Neulise et retour. Le passage du col de la Croix de Signy dans la neige, et la descente sur Tarare contrariée par des empierrements et des résidus de congères où la neige, la glace et la boue congelée nous menaçaient de dérapages comme celui qui, le 1er janvier, m’avait mis si mal en point. Excursion fort agréable, néanmoins, par l’imprévu de sites que nous ne connaissions pas sous ce nouvel aspect.
Le 15 février, 260 kilomètres, de 4 h. à 17 h. 30, de Saint-Étienne à Digoin et retour par Roanne et Saint-Jean. Temps froid et brumeux, grésil et pluie de temps à autre, mais routes généralement bonnes. Par contre, paysage peu séduisant, surtout après Roanne ; de Marcigny à Saint-Jean, interminable ligne droite avec légères ondulations, très monotone.
Cette excursion était en même temps une démonstration sur le terrain, comme nous serons appelé à en faire souvent cette année pour convaincre les cyclotouristes sincères de la supériorité des bicyclettes de 20 kilos polymultipliées à gros pneus, roue libre et freins puissants, sur les monomultipliées de 10 kilos à pneus minuscules, à roue serve et sans frein. Nous étions partis quatre : deux dix kilos et deux vingt kilos. Avant d’arriver à Roanne, la démonstration était faite : en plat, à la montée et à la descente, les dix kilos étaient battus et avouaient qu’ils ne comprenaient pas qu’avec des camions comme les nôtres on pût enlever les rampes à 25 à l’heure. Quand ils auront essayé, ils comprendront : car ce que nous faisons, je prétends que tous les cyclistes bien portants, sobres végétariens, outillés comme nous le sommes, peuvent le faire. La question de l’alimentation a de l’importance, surtout au point de vue de l’endurance, de la durée de l’effort, mais non au point de vue de l’effort par lui-même qui, pendant une demi-journée, peut fort bien conserver la même intensité chez un créophage et chez un végétarien. On ne s’aperçoit nettement de la différence entre ces deux régimes alimentaires qu’après le déjeuner. Les créophages sont alors incapables de tenir tête aux végétariens que la digestion n’incommode en aucune façon. Que s’ils persistent en faisant appel à toute leur énergie, le lendemain ils sont sûrement claqués.
Pour tous ceux qui ont voulu sincèrement se rendre compte, ce sont là désormais des vérités incontestables. Quant aux autres, nous nous tenons à leur disposition pour le leur prouver sur le terrain.

Le 22 février, 235 kilomètres, de 5 h. 30 à 18 h. 30, Saint-Étienne au col des Echarmeaux par l’Arbresle. Très jolie promenade favorisée par un temps splendide, une véritable journée de printemps ; nous n’avions pu avertir à temps nos amis du Rhône et de Saône-et-Loire que nous avons l’habitude de rencontrer là-haut, mais nous y retournerons dès que les buissons auront reverdi. Mon unique compagnon fut ce jour-là un jeune cycliste le 20 ans, d’apparence plutôt frêle, qui n’avait en fait d’entraînement depuis le 1er janvier que 300 kilomètres à son actif et qui pût suivre, malgré elle, un train soutenu de 24 à l’heure jusqu’à l’Arbresle, où nous passions à 8 h. 1/2 (72 kilomètres en 3 heures petits arrêts compris). Cet exemple vient corroborer mon assertion de tout à l’heure, que tous les cyclistes sont capables de faire ce que nous faisons.

La caractéristique de nos excursions paraît devoir être, cette année, un train de route très vif. L’allure moyenne, tous les arrêts compris, est souvent de 20 à l’heure et ne descend jamais au-dessous de 18, cela signifie que la partie transport qui précède et qui suit la partie excursion proprement dite est négociée à 25 kilomètres à l’heure en pays moyennement accidenté.

Je ne me dissimule pas que beaucoup de lecteurs du « Cycliste » vont, en lisant ceci, hausser les épaules et s’écrier : À quoi bon ? Oui, à quoi bon filer à de telles allures et s’imposer des étapes de 250 à 300 kilomètres ?

J’ai déjà répondu maintes fois à cette objection.

Je m’efforce de démontrer par le fait les possibilités de la bicyclette, outil de locomotion, moyen de tourisme à la portée de toutes les classes de la société.

Les moins fortunés pouvant, grâce à elle, se procurer des plaisirs qui, jusqu’à présent, ont été l’apanage des riches, les plus fortunés acquérant ou conservant, grâce à elle, la santé qui est surtout, aujourd’hui, l’apanage des pauvres : voilà la justification de mes efforts.

Il me paraît important que l’on sache bien, que l’on proclame très haut, que la bicyclette moderne permet de se déplacer tout aussi bien que l’automobile, sans fatigue normale, mais à très peu de frais ; qu’un cycliste végétarien peut aller de Lyon à Marseille le premier jour, de Marseille à Nice le lendemain en dépensant à peine un centime par kilomètre, revenir en deux autres journées, et sans plus de dépenses, par Digne, à son point de départ. Quelle plus agréable et plus hygiénique façon de passer huit jours de congé ? Le plus modeste fonctionnaire, le surnuméraire le moins appointé, l’employé à 150 francs par mois et l’ouvrier à cent sous par jour ont ainsi à leurs portées des jouissances morales et matérielles que les classes fortunées ont seules goûtées jusqu’ici.

Je ne m’adresse pas à tous les hommes indistinctement, il en est d’indécrottables, d’enlisés jusqu’au menton dans les habitudes funestes contractées dès l’adolescence, entrées avec l’âge jusque dans la moelle, qui les vouent à toutes les maladies, hontes de l’humanité, que la civilisation, en dépit des progrès de la science, aggrave et multiplie d’année en année.
Je m’adresse à ceux qui ont assez d’énergie pour remonter le courant, pour rompre carrément en visière avec les préjugés qui gouvernent le monde et pour revenir à la vie simple, exempte des besoins factices dont tant d’hommes sont aujourd’hui esclaves et victimes. A ce point de vue élevé, la bicyclette n’est pas seulement un outil de locomotion, elle devient encore un moyen d’émancipation, une arme de délivrance, elle libère l’esprit et le corps des inquiétudes morales, des infirmités physiques que l’existence moderne, toute d’ostentation, de convention, d’hypocrisie, où paraître est tout, être n’étant rien, suscite, développe, entretient au grand détriment de la santé.

Mais que nos randonnées, de 300 kilomètres n’empêchent pas de dormir les cyclotouristes qui s’estiment satisfaits d’étapes moindres de moitié. Ce n’est point de notre part une question d’amour-propre, ainsi que des esprits étroits ont voulu l’insinuer. Nous nous efforçons simplement de faire une bonne fois la preuve de nos assertions, de rendre acquis et indiscutable ce fait important que tout homme de 20 à 50 ans, peut-être même à 60 ans, peut sans fatigue anormale se déplacer pour son plaisir, pour ses affaires ou pour sa santé, à raison de 200 à 250 kilomètres par jour, avec ça et là des étapes, éventuelles de 300 à 350 kilomètres en 24 heures, à la condition d’être monté comme nous le sommes et alimenté comme nous nous alimentons. Ces déplacements peuvent, dans ces conditions, s’effectuer à très peu de frais, à si peu de frais que personne ne saurait valablement objecter l’insuffisance de ses ressources.

L’adaptation du moteur humain à la bicyclette devenant d’année en année plus parfaite il est fort probable que les chiffres ci-dessus seront dans dix ans, dans vingt ans, considérablement augmentés, quand les enfants d’aujourd’hui seront devenus hommes, que le régime végétarien aura rendu à l’organisme sa puissance des âges primitifs et que nos machines auront été encore perfectionnées, mais il ne faut pas tout attendre de la perfection de l’outil, il faut que l’artisan se perfectionne à son tour.

VELOCIO.