Mon premier janvier 1903

mardi 2 janvier 2018, par velovi

Par Velocio, Le cycliste, Année 1903, republié en février 53, coll. pers.

J’ai l’habitude de m’offrir pour mes étrennes une ballade d’au moins 100 kilomètres.

Quel que soit le temps, pluie, vent, neige, je pars, après avoir choisi dans mon écurie, où les vieillards coudoient les dernières nouveautés, la monture qui me semble devoir convenir le mieux à l’état des routes. Cette année, j’avais, pour ne pas rompre avec mon habitude plus que décennale, un motif d’ordre supérieur.

Le printemps de 1903 sera mon cinquantième printemps, et puisque le régime végétarien me permet de me mesurer encore sur les routes avec des quarts de siècle, j’entends que mon demi-siècle soit fêté d’une façon digne à la fois du végétarisme, du cyclotourisme et de la polymultiplication. Il faut qu’avant le 31 décembre j’aie couché sous moi, à toutes les allures, au moins 20.000 kilomètres et franchi tous les cols qui sont à la portée de mes programmes dominicaux et quelques autres.

Il s’agissait donc jeudi dernier de bien débuter, et, pendant les dix mortelles heures de boîte à sardines, qui ont terminé pour moi cette journée mémorable, j’ai pu me répéter à satiété :

Grâce aux dieux, ce début passe mon espérance.

Si j’étais superstitieux, je casserais tout net les ailes à mes projets et ne remettrais plus sur ma selle Brooks les fameux grands fessiers, muscles puissants sur lesquels repose tout l’avenir de la rétro-directe chère aux mathématiciens du T.C.F.

Mais je ne suis pas superstitieux pour deux liards, et maintenant, en voyant d’un peu plus loin les péripéties qui, en cet inoubliable jour de l’an, m’ont tour à tour assailli, je deviens optimiste comme Pangloss et je conclus que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.

À 5 heures je lève l’ancre avec, selon les événements, 2, 3 ou 4 jours de congé en perspective.

On a fait le pont, à Saint-Étienne, du jeudi au dimanche ; dans cette industrieuse cité, ruche, fourmilière, creuset où le travail bouillonne du matin au soir et du soir au matin, de temps à autre, employeurs et employés éprouvent l’irrésistible besoin de se reposer et l’on a, dans ce but, imaginé les ponts.

J’ai mon bagage habituel et ma bicyclette pèse en ordre de marche ses 28 kilos réglementaires.

C’est une monture nouvelle que j’essaie, pour la première fois, dans une excursion de quelque longueur. La pôvre, elle s’en est vu de cruelles et elle a fini par succomber devant ses ennemis acharnés. Ils sont trop, a-t-elle dû gémir en son for intérieur quand pour la dernière fois elle s’est abattue sous moi, le corps, c’est-à-dire l’axe, du pédalier, brisé.

Cadre en X extraordinairement solide, moyeu Hub donnant à droite, par pignons contrariés, 4 développements interchangeables en marche deux à deux : 8 mètres avec 6 mètres et 4 m. 35 avec 3 m. 30, et à gauche 2 autres développements, 5 m. 20 et 2 m. 80, également en marche et tout à fait indépendants du changement de vitesse du Hub. Ces deux derniers développements qui constituaient par le fait une bonne combinaison de machine à deux vitesses par 2 chaînes juxtaposées, étaient commandés par un embrayage sur le pédalier. Je pouvais donc en réalité disposer sans avoir à mettre pied à terre des deux jeux suivants de 4 multiplications.

A. 2 m. 80, 3 m. 30, 4 m. 35 et 5 m. 20.
ou
B. 2 m. 80, 5 m. 20, 6 mètres et 8 mètres.

Roue libre, à cliquets d’un côté, à galets de l’autre, partout, sauf sur 3 m. 30 et 6 mètres qui, par le mécanisme Spé du moyeu Hub sont sur roue serve, ce qui est encore prisé par quelques cyclistes, quorum pars ego sum pour les 3 motifs suivants que je réexpose parce que dans le dernier numéro du Cycliste, page 211, une coquille a rendu ma phrase inintelligible :

1° Quand il fait très froid et qu’on éprouve le besoin de se réchauffer en contre-pédalant.
2° Quand les freins sont endommagés et ne m’inspirent pas une confiance absolue.
3° Quand une avarie ; non pas une averse ! ; (pédales ou manivelles cassées), m’oblige à pédaler d’un seul pied.

Mais, de même que toute médaille a son revers, de même la roue serve intermittente a des inconvénients, et il faut savoir en jouer, sinon on risque de récolter de son emploi plus de mal que de bien.

Mes freins consistaient simplement en un frein sur jante AR mobile à patin de cuir long et à contre-pression et un frein large sur le pneu AV celui-ci d’acier qui empêchait le frein AV étant relié à celui-là par un fil de bloquer la roue avant que la roue AR ne fût elle-même bloquée. Grâce à ce dispositif, que je qualifierais d’ingénieux s’il n’était de mon invention, les panaches m’étaient formellement interdits et mon ultime chute, après bien d’autres ce jour-là, fut très anodine pour moi qui, au lieu d’être projeté à 30 à l’heure par-dessus mon guidon, me trouvai assis sur les ruines de ma bicyclette aussi confortablement que Marius sur celles de Carthage. Ma monture ne présentant pas d’autres particularités intéressantes dignes d’être décrites, nous pouvons nous mettre en route.

Il a plu beaucoup l’avant-veille, mais le temps est froid et la boue est gelée. Je grimpe aux Grands-Bois, lanterne allumée, à toute petite allure avec l’infime développement de 2m. 80, afin de ne pas être en moiteur quand j’aborderai au petit jour la descente sur Bourg-Argental.

À Planfoy j’entre dans la zone neigeuse et la résistance au roulement s’accentue ; cette montée de 6.500 mètres, à moyenne de 6 1/4 %, m’est si familière que je puis dire à tout instant si le coefficient de roulement est au-dessus ou au-dessous de la normale. Le chasse-neige n’est pas passé assez tôt et les voitures des paysans ont tracé des ornières profondes qui, congelées, me font valser désagréablement.

Le ciel est couvert, mais les nuages courent et, ça et là, j’aperçois des étoiles ; la journée sera belle ; avec le froid qu’il fait il ne saurait pleuvoir. Je me livre aux plus heureuses perspectives et me laisse bercer par des pensées fort agréables. Ai-je oublié de dire que je suis seul ? On ne trouve pas facilement des compagnons de voyage le 1er janvier, et pourtant, si tous ceux que les vaines cérémonies assomment s’étaient joints à moi, quelle cohue ! Mais voilà ! on n’ose pas mettre ses actes d’accord avec ses idées et le préjugé continue à régner sur les pauvres humains.

Sur le plateau de la République la neige était relativement bonne et... cyclable, mais la traversée des bois fut pénible. Je me consolais en pensant que sur le versant méridional, dès la sortie du bois, je trouverais, comme d’usage, la route nette et admirablement roulante, que tous les cyclistes stéphanois connaissent. Hélas, sur l’autre versant ce fut pire : il avait plu et neigé, dans la vallée du Rhône, trois fois plus abondamment que chez nous.

Ces beaux kilomètres de descente douce, que je négocie toujours à 30 et 36 à l’heure, il me fallut les faire à toute petite vitesse, avec une prudence extrême, sous peine de chutes que je n’évitais pas toujours ; car il n’est pas commode du tout de circuler dans une neige épaisse de 15 centimètres et battue en tous sens par les piétons et les attelages. Je ne pus marcher enfin un peu vite qu’en arrivant à Bourg-Argental, en retard d’une demi-heure sur mes prévisions. Je pédalais vivement sur mon grand développement de 8 mètres, quand je rencontrai mon ami F..., un des vainqueurs du Tourmalet et le champion de la rétro-directe dont il est féru autant que l’Homme de la Montagne. Il m’attendait au passage pour m’emmener déjeuner au milieu de sa charmante et sympathique famille. Comme bien vous le pensez, on se la souhaita bonne et heureuse selon la formule et ma moustache frôla des joues bien jeunes et bien rosés. À neuf heures et demie seulement, je pensais à reprendre mon voyage si aimablement interrompu.

Le soleil était chaud et les ornières de boue fondante rendaient la marche de plus en plus pénible. Cependant, en avançant vers le Rhône, le sol devint convenable et, d’Andance à Sarras, tantôt avec 8 mètres, tantôt avec 5 m. 20 je filai bon train.

En déjeunant une idée m’avait été suggérée que j’avais adoptée illico parce qu’elle flattait une de mes manies, qui consiste à toujours rechercher des routes nouvelles, quitte un peu à allonger mes itinéraires. Le but de mon étape était perché à 900 mètres d’altitude dans le massif de la Grande Chartreuse, au pied de la dent de Crolles, à pic sur la vallée du Grésivaudan. Par la route directe, Moras, Rives et Grenoble, je comptais que 6 heures de marche à cycle et 1 heure de marche à pied me suffiraient pour y arriver avant la nuit. Un léger détour par la vallée de la Galaure et Saint-Marcellin ne devait pas me retarder de plus d’une heure.

Je me dirigeai donc vers St-Vallier où s’ouvre cette vallée de la Galaure, où m’attendaient tant d’incidents désagréables, terminés par dix heures de P.L.M., la pire des détresses. Cela débuta dans Saint-Vallier même par un kilomètre de boue atroce comme oncques je n’en avais vu. Avec 2 m. 80 j’avais de la peine à m’en arracher ; les garde-boue s’engorgeaient et de gros paquets tombaient à droite et à gauche sur les chaînes, sur les pieds partout. On me regardait comme une bête curieuse, mais j’aimais encore mieux pédaler que piétiner dans cette mélasse. Les chevaux tiraient à plein collier, et pour tirer un vulgaire char à bras, il fallait se mettre à trois. L’édilité de Saint-Vallier n’a pas du tout l’air de se préoccuper de la viabilité de ses rues. Un coup de racloir donné à temps coûte peu et permet de circuler. Pas du tout, on laisse la boue s’accumuler, monter au niveau des trottoirs, larges de 50 centimètres, et l’on dit au voyageur : Passe si tu peux, mon bonhomme ! J’ai passé, mais il a fallu ensuite racler et nettoyer ma machine pendant un quart d’heure, et ce n’était pas fini !

La Vallée que j’allais remonter pendant 45 kilomètres débute par une gorge étroite où le soleil ne pénètre pas longtemps en cette saison, où la boue demeure par conséquent plus qu’ailleurs.

Entre les deux rails du tramway qui occupe un bon tiers de la route, le sol était relativement bon, mais les rails saillaient fortement et, la boue aidant, il fallait beaucoup de doigté pour éviter le dérapage. Ces tramways, dont le réseau se développe de jour en jour et qu’on finira par rencontrer sur toutes les routes départementales, déjà pas larges du reste, et que cet envahissement rend plus étroites que des chemins vicinaux, sont pour les cyclistes et les chauffeurs une calamité. Depuis le pont de Saint-Vallier je me sers exclusivement de mes développements de gauche, 2 m. 80 et 5 m. 20 et ma vitesse horaire est bien faible.

Quoique je ne perde pas un moment, je considère mon étape comme fort compromise.

Au débouché de la gorge, l’église de Saint-Uze offre un joli point de vue et la route, s’éloignant du ruisseau, monte de plus en plus faiblement. Je vois au loin aux flancs des coteaux que je dois traverser, de larges flaques de neige et j’ai comme un pressentiment que la traversée du plateau de Chambarand ne sera pas précisément facile.

Jusqu’à présent il ne m’est rien arrivé de grave ; de temps en temps j’essaie d’activer mon allure avec le grand développement, mais la route s’y prête peu et je reviens toujours à 5 m. 20. À la sortie d’Hauterives, un poteau indicateur m’apprend que je suis encore à 21 kilomètres 1/2 de Roybon ; je m’en croyais plus près.

Il n’est pas loin de midi ; je fais une halte sur le bord de la route et me leste de la moitié (325 grammes) d’un pâté aux pommes que j’avais emporté et qui a suffi pour mon alimentation de la journée.

Cette vallée doit être fertile car elle est très peuplée ; depuis Saint-Uze les villages se suivent à peu d’intervalle, tantôt allongés le long de la route, tantôt perchés à flanc de coteau. En été, le paysage doit être agréable ; en cette saison il manque évidemment de charme.

Quelques légères ondulations m’incitaient à changer ça et là de développement afin de ménager mes forces, quand je m’aperçois soudain que mon développement de 5 m. 20 se dérobe et que je ne dispose plus à gauche que de 2 m. 80. Je descends et je constate que mon levier d’embrayage s’est cassé net, sous un effort sans doute trop brutal ou pour toute autre cause ; à l’examen d’ailleurs, le métal ne me semble pas bien sain. À la rigueur je pourrais me servir encore de mon développement de 5 m. 20 en reliant d’une façon rigide le pignon à la manivelle, et je disposerais ainsi des 3 vitesses 8, 6 et 5 m. 20 en marche et de 8 mètres par déplacement de la chaîne.

C’est ce que je ferais si j’avais à pédaler longtemps en plaine, sur les bords du Rhône, par exemple ; mais dans la galère où je me suis embarqué avec une route toujours plus montueuse et raboteuse en perspective, j’ai besoin plutôt de petits que de grands développements. J’enlève donc la chaîne de 5 m. 20 qui me devient inutile et je place la chaîne de droite sur le petit jeu A : 4 m. 35 et 3 m. 30. Je dispose donc en marche, grâce au Hub et à mes deux chaînes, de trois développements : 4 m. 35, 3 m. 30 et 2 m. 80.

C’est juste ce qui convient pour le travail que j’ai à faire. J’ai laissé depuis quelques kilomètres la dernière station du tramway derrière moi quand je rentre dans une zone neigeuse pire que celle que j’avais traversée le matin. Dans ce massif, dont l’altitude maxima ne dépasse pourtant pas 800 mètres, il a neigé beaucoup plus que sur nos plateaux à 1.100 mètres. Je ne suis encore qu’à 500 mètres, mais l’épaisseur de la couche de neige croît rapidement et je suis à plusieurs reprises obligé de mettre pied à terre pour dégager mes roues qui tournent péniblement en comprimant dans le garde-boue la neige, la glace, la boue qu’elles entraînent. Ah ! je n’ai pas besoin d’arrache-clous et je ne risquerais pas de m’emballer à la descente ! Mais ne parlons pas des absents ; la descente est bien loin encore, il s’agit de monter. On admettra sans peine que, dans ces conditions, une pente de 2 à 3 % paraît plus dure qu’une pente double sur sol ferme et roulant. Aussi ne suis-je pas surpris de sentir protester certains muscles faiblards ou paresseux. Le soléaire droit, entre autres, se refuse à travailler plus longtemps et j’en suis réduit à chausser presque constamment la pédale de ce côté en supprimant le jeu de la cheville dont ledit soléaire a la charge.

Au fond de la vallée, à cheval sur deux ruisseaux, Roybon m’apparaît enfin. J’y retrouve des rails ; un tramway circule aussi par là, celui de Saint-Jean-de-Bournay, que je ne fais du reste que de traverser. Mes 2 m. 80, enlèvent proprement un court raidillon dans le village, puis je tourne à droite et mets pied à terre à l’angle de deux routes qui conduisent, l’une et l’autre, à St-Marcellin. Deux heures ; lisez 14 heures ; sonnent au clocher de Roybon.

Je m’efforce vainement de savoir d’un passant quelle est pour moi la meilleure route. Mon ami F. m’avait engagé à passer par la route de droite et par Saint-Appolinard, mais cette route qui suit le ruisseau me paraît être la continuation de celle que je viens de suivre, un simple chemin de grande communication bien entretenu, tandis qu’à gauche je me trouve sur la route départementale où le chasse-neige a déjà passé. Je monterais plus haut il est vrai, jusque sur le plateau de Chambarand, où l’artillerie vient, pendant la belle saison, faire des exercices de tir ; mais quand le sol est bon, qu’est-ce que 100 m. d’altitude de plus ou de moins pour les polymultipliés ?

Deux kilomètres à 5 ou 6 % au bas mot conduisent de Roybon sur le plateau où l’on continue à s’élever insensiblement. Plus j’avance plus le sol est déblayé, la neige est relevée de chaque côté à 50 ou 60 centimètres de hauteur et, comme la circulation est très peu active dans ces parages presque déserts, le milieu de la route est très roulant ; néanmoins je ne juge pas encore à propos de relever mes développements ; 4 m 3.5 me suffit et j’ai même recours parfois à 2 m. 80, cela tient apparemment à la fatigue causée par le travail anormal auquel depuis Saint-Vallier je suis condamné ; moi qui m’étais promis d’enlever ces kilomètres en rampe douce à 20 à l’heure, je n’ai pas mis moins de 3 h. 1/2 pour faire 45 kilomètres ! du petit 13 à l’heure. Mais j’aurais bien voulu voir un monomultiplié. J’en ai vu un à la vérité. Il n’avançait guère quand je le dépassai avec 4 m. 35 et il s’efforça vainement de me suivre, bien que nous fussions à ce moment sur une route relativement bonne, entre Hauterive et le Grand-Serre. Dans la neige il aurait dû pousser bravement sa machine comme les plus illustres professionnels à la montée du Tourmalet.

Au beau milieu du plateau, très isolée, à un croisement de route une grosse ferme que, de loin, je prenais pour une auberge où je me serais volontiers rafraîchi, rompt la monotonie du paysage, qui, à perte de vue, ne laisse voir que des bois taillis et des champs de neige. La route, souvent droite, commence à me paraître longue. Mais avec de la patience et de la persévérance on vient à bout de tout, même à faire approuver la roue libre et la polymultiplication par des théoriciens qui longtemps se moquèrent de l’une et conspuèrent l’autre. Or, personne n’ignore que pour amener un homme de théorie à reconnaître qu’un homme de pratique a raison, il faut remuer ciel et terre.

C’est au tour de ma jambe gauche à marquer quelque impatience ; si mes deux jambes se mettent en grève, me voilà frais ! La descente est heureusement là ; 12 kilom. seulement me séparent de Saint-Marcellin et je me prépare à les mener rondement en m’aidant même, s’il le faut, de mon grand développement.

Je replace donc ma chaîne sur 8 et 6 et, entre les deux talus de neige qui sur ce versant sont encore plus hauts, je file à 30 à l’heure. La monotonie du plateau fait place à une succession de sites que le printemps doit parer de bien des charmes, mais qui sous la neige sont peu variés, donc peu attrayants. Ce coin de terre entre l’Isère et les plaines de Blèvre et de la Côte Saint-André qui semblent avoir été un lac aux temps préhistoriques, est riche en eau. Au plus fort de l’été les ruisseaux ne s’y tarissent pas, aussi la végétation y est-elle, même en août, luxuriante. Cette particularité m’avait frappé quand, revenant du Vercors par la route des Écouges, j’avais été de Vinay à Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs ; je me l’explique aujourd’hui en constatant combien la neige s’y complaît.

J’admirais en face de moi les hérissements du Vercors et je me préparais à jouir d’une belle vue plongeant sur l’Isère quand la route cesse brusquement devant une maison de cantonnier où elle paraît entrer. Devant moi, maintenant, la neige telle qu’elle est tombée l’avant-veille, immaculée mais épaisse de 30 centimètres au bas mot. J’interview le cantonnier :
La route pour Saint-Marcellin ?

Devant vous, me dit-il ; il y en a même deux : l’ancienne à gauche et la nouvelle à droite.

Abondance de biens ne nuit pas, niais j’aimerais mieux qu’il n’y en eut qu’une et que la trace fut faite. Et des deux, quelle est celle que vous me conseillez ?
Prenez l’ancienne route, celle de gauche ; vous n’aurez de la neige que pendant quatre ou cinq kilomètres.

Ça c’était le bouquet ; il n’était que quatorze heures et demie et je nourrissais malgré tout un secret espoir, en prenant au besoin un train à Saint-Marcellin, d’arriver à Crolles assez tôt pour tenter l’ascension du Pas de fer et de ne pas m’être fait attendre inutilement à Saint-Hilaire-du-Touvet. Mais quatre ou cinq kilomètres à faire à pied dans une neige aussi épaisse en poussant mes 28 kilos... il fallait laisser là toute espérance.

J’étais fortement chaussé par bonheur et je me mis, sans barguigner, à la besogne. Je n’eus pas fait cent pas que les garde-boue furent pleins de neige ; une mousse blanche fusait autour de ma bicyclette qui devenait de plus en plus dure à pousser.

La porter ! il ne pouvait en être question ; j’aurais risqué, en glissant avec un tel poids sur le dos, de me blesser. Comme une déception n’arrive jamais seule, une montée succédait, juste à ce moment, à la descente. Autour des quelques traces que les paysans avaient faites, la neige était devenue glace et ma marche en était plus gênée que facilitée.

Ah, l’on m’y reprendra à explorer le 1er janvier des routes nouvelles !...

Tout de même, à bicyclette on passe partout tandis qu’en auto... Après tout, il n’y a qu’à ne pas se biler et à prendre les choses comme elles viennent...
Il aurait bien pu m’arriver bien pis ; je jouis d’un soleil magnifique, je respire un air pur, je fais de l’exercice, mes débuts de cyclotouriste en 1903 auront été variés, voilà tout...

Tel était le cours de mes pensées, et quand ma machine devenait trop rétive je m’épongeais un instant et je contemplais le Vercors qui me semblait par un curieux effet de perspective, tout près de moi.

Et si j’essayais de me laisser rouler à la descente ! Aussitôt pensé, aussitôt fait ; je me mets en selle et... ça va admirablement. Que je suis donc sot de n’y avoir pas songé plus tôt ! Par exemple, il faut que la neige soit vierge ; j’enfonce de dix centimètres ; la neige que mes roues entraînent se pulvérise entre les fourches sous le frein, et me blanchit jusqu’à la ceinture. C’est charmant. D’une ferme dominant la route on m’aperçoit et on appelle les voisins : un vélo dans la neige ! Et de rire !

La pente est forte, mais je n’ai qu’à de rares intervalles besoin de freins. Ah mais ! il ne faut pas que je me hasarde sur les traces déjà faites, la culbute est alors inévitable, jamais dangereuse pourtant, car je m’y attends et je m’y prépare.

En contrebas de la route, à droite, un joli village rit au soleil. Graduellement la couche de neige s’amincit et la terre apparaît en larges plaques brunes. Encore une montée, mes muscles cyclomoteurs sont décidément distendus ; ils ne veulent plus de grands développements et réclament les 2 m. 80 ; je ne les contrarie pas pour si peu et je vais piano piano, à la moindre taupinière.

Cette fois cependant, c’est bien fini ; je laisse la neige derrière moi, mais le soleil se couche et la température se resserre ; dépêchons-nous ; pour ne pas avoir froid je place le levier du Hub sur la roue serve et je contrepédale ; fâcheuse idée ; à un tournant j’arrive à bonne allure sur un terrain verglacé, coupé d’ornières congelées, mes roues dérapent, je sens ma monture se dérober sous moi et... patatras, je ramasse une pelle de première classe ! J’avais instinctivement serré le frein A qui, à son tour, avait bloqué la roue motrice, je m’étais rejeté vivement en arrière et la résultante de ces mouvements combinés fut qu’au lieu d’être projeté par dessus mon guidon, je me trouvai placidement assis sur mon bagage.

Je me tirai indemne de l’aventure, mais le poids de mon individu fut désastreux pour la machine que je relevai avec le cadre faussé, l’axe du pédalier cassé net au ras de la cuvette et les deux freins hors de service. Si j’avais été en roue libre, je crois que les conséquences de la chute auraient été moins graves ; la pédale en frappant le sol se serait immédiatement dérobée et l’axe ne se serait peut-être pas cassé.

J’étais à quatre kilomètres de la gare où j’entrai pedibus cum jambis à 16 heures et demie, juste pour m’embarquer dans un train-escargot qui me ramena dans mes pénates en 10 heures, ainsi que je l’ai dit plus haut.

Ce dernier et définitif accident ne m’irrita point, tout au contraire : je compris que le Destin s’opposait à mes projets et qu’il ne m’avait mis depuis le matin tant de bâtons dans les roues que pour m’empêcher d’aller plus loin. Pour vaincre mon obstination, il avait dû en arriver aux moyens extrêmes, je ne pouvais que l’en remercier et m’estimer heureux de m’en tirer à si bon compte.

À courir les chemins comme à courir les mers on devient fataliste.

VELOCIO.