La bicyclette du touriste en 1895 (Paul de Vivie)

mercredi 1er février 2017, par velovi

Par Paul de Vivie, Touring-Club de France, mars 1895, Source gallica.bnf.fr / BnF

Si je n’écoutais que mon sentiment, le titre de cet article serait : le tricycle et non pas la bicyclette du touriste ; je ne puis admettre, en effet, que la bicyclette soit le véritable et définitif moyen de locomotion du touriste, et je crois qu’on reviendra tôt ou tard au tricycle ; mais l’abus des courses sur routes et le bruit que font les journaux sportifs autour des coureurs, des records, des performances à sensation, ont influé sur les touristes ; à ce point que la plupart d’entre nous, — je ne fais pas exception à la règle et je n’ose me placer parmi les rari nantes qui sont restés fidèles aux vrais principes du tourisme et au tricycle, — nous avons ambitionné les hautes allures, désiré les machines extra-légères et que nous touristons sur des Road Racers, sans carter, sans garde-boue, sans frein, sans aucun confortable et sans le moindre bagage. Il y a très peu de différence aujourd’hui entre l’équipement d’un de ces touristes et celui d’un scorcher ; on ne les distingue guère, heureusement pour le premier, que par la tenue et par le langage. Dans ces conditions parler de tricycle, serait s’exposer à ne pas être compris et j’aurai même beaucoup de peine à faire accepter la bicyclette telle que je la conçois pour le touriste.

Je n’appelle touriste, ni le dandy qui parade un instant l’après-midi, à l’heure de la musique, sur les boulevards ou sur le mail de sa sous-préfecture, ni le promeneur qui pédale quelques heures le dimanche ou le soir après le travail, autour de sa résidence, ni l’excursionniste qui part de grand matin, seul ou avec ses amis, pour un point déterminé et qui revient incontinent. Au premier, j’accorde volontiers, pour parader élégamment une bicyclette de course sur piste, d’un galbe parfait, d’une légèreté de sylphide, et qui fait honneur à celui qui la montre ; je ne dis pas : qui la monte ; au second suffira un solide Road Racer d’un bon faiseur, sans aucun impedimenta, ni carter, ni garde-boue, ni freins ; il ne va pas se promener quand le temps est mauvais, et il connaît assez les chemins pour ne pas être surpris par une descente scabreuse ; le troisième, s’il est sage, adoptera presque entièrement la bicyclette que je réserve pour le touriste et ne devra pas, en tous les cas, se séparer du frein et des garde-boue, à moins qu’il ne se mette en route avec la ferme résolution de s’arrêter à la première goutte de pluie et de rentrer par le grand frère dès que le temps se gâte. Je sais beaucoup d’excursionnistes de ce calibre-là...

J’appelle touriste celui qui part pour une période de quelque durée, huit jours, un mois ou davantage, avec l’intention bien arrêtée de ne voyager que sur sa machine, de voir, d’étudier les pays qu’il traversera, de recueillir des notes, de clicher quelques points de vue, et, sans s’écarter trop de son itinéraire, d’errer un peu à l’aventure. Ce touriste sera exposé aux vicissitudes de la vie nomade, il n’aura pas toujours un lit bien moelleux, un repas bien préparé, un temps bien favorable, un chemin bien entretenu ; il devra donc être en mesure de se soumettre gaîment aux hasards de la route, puisqu’il est entendu qu’il ne se démettra point.

Et pour être en mesure de se soumettre gaîment, il ne faut pas, quand la pluie vous surprend, que la chaîne commence à grincer et à craquer parce qu’elle est mouillée, que la roue arrière vous dessine dans l’épine dorsale un cône de boue liquide et que la roue avant vous éclabousse jusqu’aux yeux, il ne faut pas que, faute d’une pèlerine et de jambières, vous soyez obligé d’attendre sous un arbre ou dans une méchante auberge la fin de l’averse ; si, en gravissant une côte rapide, vous vous êtes laissé aller jusqu’à une suée abondante et hygiénique, il faut qu’arrivé au sommet, vous puissiez tirer de votre sac du linge sec et un bon manteau avant de vous exposer à la fraîcheur de la descente ; si vous vous trouvez soudain surpris par une atroce fringale, il faut que ce même sac vous fournisse quelques aliments, au moins du chocolat ou une gourde de Kolavélo. Si votre bonne fortune vous conduit dans les régions alpestres, au pied de quelque sommet intéressant à escalader ou de quelque ruine curieuse à visiter, vous serez enchanté de chausser des souliers plus robustes que vos minces escarpins de cycliste. Des cartes, un appareil photographique, les objets de toilette indispensables à tout gentleman, un vêtement supplémentaire, feront nécessairement partie de votre bagage.

Et voilà le grand mot lâché : un touriste se reconnaît à son bagage, et ce bagage ne lui est pas utile seulement au point de vue du confortable, de la sécurité qu’il en retire ; il lui vaut encore d’être immédiatement distingué du commun et d’être accueilli avec respect et empressement par les portiers des hôtel de premier rang, alors même qu’il arrive couvert de poussière. Un cycliste au contraire qui apparaît, court vêtu, sur une machine nue comme un ver, est reçu avec défiance et souvent n’est pas reçu du tout ; le digne portier aime mieux le voir aller ailleurs, car il craint d’être en présence d’un recordman qui partira sans payer en laissant ce soin à des entraîneurs imaginaires, ou d’un filou qui se sauve avec la bicyclette qu’il vient de voler. La bicyclette du touriste sera donc aménagée pour qu’on puisse y loger commodément de 8 à 10 kilos de bagage, partie sur l’avant et sur le guidon, partie dans le cadre, et le reste sur la roue arrière ; un bagage bien réparti ne fatigue ni la machine, ni le cycliste, mais si vous suspendez au guidon tout votre fourniment dans une immense valise, ainsi que je l’ai vu faire quelque fois par des touristes à leurs débuts, votre marche sera considérablement gênée et votre machine souffrira.

Je choisirai donc de préférence un cadre diamant très ouvert où je puisse loger une valise de bonne dimension et je laisserai aux amateurs des nouveautés inutiles, les cadres encombrés de tubes, d’entretoises, de renforts qu’on a offerts cette année à la badauderie humaine ; tout au plus si j’étais très lourd et que je tinsse à avoir une machine extraordinairement solide, choisirais-je un cadre à double tubes comme on en trouve encore dans quelques catalogues.

Mais à la plupart des cyclistes suffira parfaitement le cadre classique de Singer, Rover, Quadrant, Gladiator, Rochet, etc. Toutes les maisons de construction offrant aujourd’hui des cadres proportionnés à la taille de ceux qui doivent les monter, on aura soin d’indiquer, en commandant une machine, sa propre taille ou qui mieux est, sa longueur d’entrejambes. -

Proportionner la taille et le poids de la machine à la taille et au poids du cycliste est une de ces vérités banales qu’on n’aurait jamais dû perdre de vue et qu’on commence à peine à soupçonner.

Un touriste qui charge sa monture de 80 kilos tout compris pourra se contenter d’une bicyclette de 15 à 16 kilos d’un bon faiseur : qu’il n’hésite pas à demander 2 kilos de plus s’il s’adresse à un constructeur de second ordre. Faire en même temps léger et solide n’est pas donné à tout le monde et, par le temps de camelotage qui court, il ne faut pas s’amuser à faire sur ses propres os des expériences dangereuses.

Que la selle soit confortable, souple, qu’elle ne vous blesse en aucune façon ; changez-en jusqu’à ce que vous ayez trouvé exactement ce qui vous convient. Le guidon d’une bicyclette de touriste doit être enfoncé à fond dans la douille de direction, sans cependant que les poignées cessent d’être à bonne portée et empêchent de se tenir droit, sans raideur, le haut du corps légèrement penché en avant. Il ne s’agit donc que de donner au guidon une forme appropriée et rien n’est plus facile ; mais, pour Dieu ! ne vous occupez jamais, pour déterminer votre position, de ce que fait ou ne fait pas votre voisin, ou le champion de votre canton, voire de votre département !

Essayez, tâtonnez, choisissez par vous-même et vous finirez bien par trouver la position des poignées et de la selle (car l’une ne va pas sans l’autre) qui vous fatiguera le moins. Quand vous avez besoin d’un habit, vous le faites faire à votre mesure et non pas à la mesure de votre ami, qui a peut-être de plus longs bras ou des jambes plus courtes. Pourquoi feriez-vous autrement lorsqu’il s’agit d’ajuster à votre physique les parties ajustables d’une bicyclette ?

Je ne vous dirai pas de quels bandages doit être munie la bicyclette du touriste, car mon opinion sur ce point est en contradiction absolue avec l’avis général, et je ne puis comprendre qu’un touriste s’expose aux embarras que peut à chaque instant lui susciter le pneumatique le plus increvable qu’on ait inventé.

J’adore rouler sur pneumatiques pendant mes courtes promenades quotidiennes, mais je ne m’embarque jamais que sur de bons gros creux, dès qu’il s’agit d’une excursion un peu longue comme il est convenu que le cyclo-touriste ne prend pas le train et qu’il ne doit compter que sur lui-même, les inconvénients inhérents à tout pneumatique ne manqueront pas d’éprouver terriblement sa philosophie.

Le motif qui me fait rejeter les pneumatiques m’oblige à dépouiller la bicyclette du touriste de toutes les nouveautés plus ou moins fantaisistes — manivelles allongeables, ressorts amortisseurs, etc., — qu’on invente en son honneur chaque année et je n’admettrai qu’avec beaucoup de réserve les modifications de détail que la mode essaie de nous imposer.

Je repousse, par exemple, les jantes en bois, par contre, je demanderai des garde-boue larges et longs protégeant efficacement et la machine et son cavalier, un carter soudé sur le cadre et indémontable, tel qu’on les faisait il y a deux ans, ne s’ouvrant qu’à l’arrière et à l’avant pour permettre de placer plus facilement la chaîne ; à défaut de carter dans lequel on peut avec quelque avantage placer une chaîne plate, j’exigerai une forte chaîne à rouleaux et un couvre-chaîne ; toute cette ferblanterie, pour nous servir de la dédaigneuse expression des coureurs, est très utile en certaines occurrences ; une faible multiplication — 125 à 140 — et des pignons de diamètre assez grand ; un frein à tambour, s’il est possible, sur le moyeu de la roue motrice, sinon un patin en caoutchouc sur la roue motrice ; à défaut de ces deux freins, que j’ai placés dans l’ordre de mes préférences, le frein ordinaire sur la roue directrice ; mais je ne comprendrais pas une bicyclette de touriste sans frein, surtout lorsqu’elle pèse déjà par elle-même 16 ou 18 kilos et qu’elle est chargée, cycliste et bagages, de 80 kilos. Avec un frein solide et sûr, j’admets les repose-pieds qui permettront dans bien des cas de se délasser agréablement, mais dont on ne devra pas abuser ; je crois que la lanterne sera mieux placée à la fourche de direction ou même à l’axe de la roue directrice, côté gauche, qu’en haut de la douille où elle n’éclaire la route que d’une façon très incomplète.

Les selles nouvelles dites hygiéniques, Sirodot, Sar, etc., les selles pneumatiques Lycett, Favourite, le vélo-coussin Meyer et toutes les inventions de ce genre ont leur raison d’être pour certaines personnes que blesse la selle ordinaire et sur ce point, il faut que chaque touriste choisisse ce qui lui convient et ne se mette en route qu’après s’être assuré que la selle ne le fatigue pas, car rien n’est désagréable et dangereux pour le cycliste comme une selle qui n’est pas à sa mesure, si ce n’est pour le pédestrian des souliers trop étroits.

Les pédales à scie d’un côté et à caoutchouc de l’autre côté, comme celles que la maison Crozet avait exposées au Salon du cycle, ne dépareront pas la bicyclette du touriste ; elles devront être fixées à la manivelle par les moyens ordinaires, c’est-à-dire par un écrou, afin que, en cas d’accident, on puisse réparer et remplacer facilement.

Cette année, chaque constructeur a adopté un moyen différent pour fixer la pédale à la manivelle ; c’est une absurdité à laquelle on a été conduit par une autre absurdité : l’étroitesse du pédalier. Or, un pédalier étroit a pour corollaire une roue motrice étroite, et comme l’intervalle entre le pignon et les rayons doit rester le même que précédemment pour laisser passer la chaîne, qu’il doit même être plus grand à cause de l’intercalation du carter, on a dû rétrécir le moyeu de la roue motrice là où la prudence commandait au contraire de l’élargir, c’est-à-dire entre les rayons.

Les bons constructeurs ne sont pas, heureusement, tombés dans un excès fatal et se sont arrêtés à des pédaliers de 15 à 16 centimètres que les snobs déclareront ridicules, mais que les touristes trouveront très honnêtes.

Tous les organes de la bicyclette de touriste devant être simples avant tout, on évitera les mouvements à billes réglables par les cuvettes, qui après le pédalier essaient d’atteindre les moyeux, et l’on s’en tiendra aux coussinets réglables par les cônes, lesquels donnent un roulement tout aussi doux. Le pédalier et les moyeux détachables dont j’ai maintes fois signalé les avantages devraient faire partie intégrante de toute bicyclette de cycliste pratique ; ce serait aller un peu loin cependant que d’exiger ce perfectionnement de création toute récente sur la bicyclette du touriste en 1895, on en trouvera néanmoins quelques-unes en 1896 et tous les catalogues l’offriront et le recommanderont.

Je n’ai rien dit des rayons qui pourront être indifféremment directs ou tangents ; les directs sont néanmoins préférables avec des caoutchoucs creux et les tangents avec des pneumatiques. Les manivelles rondes, plates ou carrées devront être assez longues et en tout cas proportionnées à la longueur de l’entre-jambes du cavalier ; 17 centimètres de centre à centre est une bonne moyenne.

La hauteur des roues devrait en principe, comme celle du cadre, varier suivant la taille du cycliste ; comme cela entraînerait trop loin, on s’est arrêté à un juste milieu, 70 arrière, 75 avant et on a bien fait ; je ferai bien aussi de m’arrêter, car voilà un rabâchage terriblement long et ennuyeux.

P. DE VIVIE.

Directeur du Cycliste. ;

1895/03 (A6,N3)