Mon cher Velocio

mardi 7 novembre 2017, par velovi

Par Capitaine Perrache, dit L’homme de la montagne, Le Cycliste, Janvier 1898

Mon cher Vélocio,

Vous faites une dernière objection, sans grande conviction, d’ailleurs, à propos des roues légères. Je vais y répondre.
Nous avons vu qu’un allégement de 1 kg obtenu sur les roues seules a, pour tout changement de la vitesse, autant d’influence qu’un allégement de 2 kgs obtenu sur le cadre.
Par suite, deux machines ayant des roues identiques et pesant l’une 14, l’autre 16 kgs, se comporteront, au point de vue qui nous occupe, comme deux autres dont la différence de poids serait 1 kg, cette différence portant exclusivement sur les roues.
Nous pouvons donc ne plus parler de roues et comparer, par exemple, deux machines identiques, l’une d’elles étant munie d’un poids supplémentaire de 2 kgs. Soient 14 et 16 kgs leurs poids respectifs.
Pendant la durée du coup de pédale la vitesse instantanée varie à chaque instant, croissant tant que le travail moteur sur la pédale est supérieur au travail des résistances (roulement, air, transmission), décroissant dans le cas contraire.
Si le cycliste passe son temps à démarrer puis à ralentir pour démarrer à nouveau et ainsi de suite, en donnant sur les pédales de l’une et l’autre machine exactement les mêmes pressions et contrepressions, et par suite dépensant le même travail, sur la machine de 14 kgs la vitesse maxima sera plus vite atteinte, c’est vrai, mais, par contre, cette vitesse décroîtra plus vite sous l’action des contrepressions et des résistances. Quant à la vitesse moyenne, elle ne changera pas.
La machine légère, en un mot, sera plus docile aux impulsions communiquées dans l’un ou l’autre sens. En pratique est-ce un avantage ? Oui et non. Avec la machine de poids moindre vous arrêterez plus facilement devant un obstacle imprévu, vous accélérerez plus rapidement pour doubler une voiture (pour démarrer en course). Par contre, le passage sur un cailloutis, sur un tas de boue, sur une bande d’accotement, le choc contre une pierre saillante vous ralentiront davantage.
Mais, en réalité, les variations possibles sur le poids des roues ne peuvent, vu la grandeur relative considérable du poids total (cycliste et machine), influer sur la docilité de la machine qu’à une échelle tout à fait restreinte et les effets en sont à peu près inappréciables directement.
Vous êtes allé de Saint-Etienne à Lyon avec un poids de 20 kgs suspendu au cadre. Vous aviez, bien entendu, un supplément de tirage résultant de cet excès de poids, mais la machine vous a-t-elle paru beaucoup moins maniable, moins docile ?
Elle se mettait en vitesse et se ralentissait moins facilement, sans doute, mais pensez-vous que pendant la marche elle-même elle ait demandé une dépense de travail autre que celle, résultant de l’excès de poids ?
Ce n’est guère probable. Voyez plutôt. Votre durée de parcours a été de 3 h. 30, je crois, avec vitesse moyenne de 18 kilomètres et les 20 kgs vous ont fait perdre, m’avez-vous dit, vingt minutes.
Prenons ces chiffres qui, évidemment, ne sont qu’approchés.
Perte : une minute par kilogramme en 3 h. 30, soit 86 mètres à l’heure. Et dire qu’il y a des cyclistes qui se croient très avisés en se privant de tout pour alléger leurs machines !
Si je cherche par l’éternelle formule quelle doit être la perte sur un sol à coefficient de frottement 0,01, je trouve 61 mètres à l’heure.
Vous avez perdu plus, c’est vrai : mais il y a bien des raisons pour ne pas retrouver exactement le chiffre calculé.
En tout cas, vous voyez bien que vous n’avez guère gaspillé du fait des incessants démarrages à chaque coup de pédale. Et cependant vous étiez dans le même cas que si vous aviez fixé à chaque roue une surcharge de 5 kgs.
Votre énorme surcharge vous a, en somme, autant aidé, poussé, pendant les ralentissements qu’elle vous a retenu pendant les accélérations.
Hélas ! Je me doute de la façon dont se font couramment les expériences qui fixent l’opinion du plus grand nombre.
Voici un cycliste qui s’est offert à grands frais une paire de roues en hydrogène, ayant vaguement entendu dire que les résultats en étaient merveilleux.
Il saute en selle et cherche son record sur un parcours connu. Pendant toute sa course il ne cesse, évidemment, de se répéter : Dieu que ce serait bête de perdre une minute avec des roues qui, paraît-il, font gagner des kilomètres, mais en tout cas m’ont coûté fort cher.
Il pédale alors rageusement. Gain : quatre minutes. Conclusion : les roues légères font gagner deux kilomètres à l’heure. .
Ne lui demandez pas quelles précautions il a prises pour être sûr de ne pas fournir aux roues de ses rêves plus de travail qu’aux autres. Sa conviction est que le moteur humain règle sa dépense à un kilogrammètre près. Il suffit de le vouloir.
Mais s’il en était ainsi, avec une même machine, n’ayant sur soi ni montre, ni vélocimètre, pédalant même les yeux bandés pour ne pas régler sa vitesse à vue, ne devrait-on pas couvrir en une heure sur une même route, toujours rigoureusement le même parcours à quelques jours d’intervalle.
Eh bien ! faites-en l’essai, et vous m’en direz des nouvelles.
Et d’ailleurs supposons que vous soyez arrivé trois jours de suite à « faire » rigoureusement le même temps.
Je vous répondrai : pur hasard.
Vous n’avez donc pas remarqué que le premier jour le sol était nettement plus humide que le troisième. Le frottement de roulement était alors plus fort : donc, ce jour-là, vous avez dépensé plus.
Le deuxième jour vous avez été aidé à votre insu par un vent d’un mètre par seconde, dont vous n’aviez même pas supposé l’existence. Le calcul montre qu’à lui seul il devait vous faire gagner plusieurs kilomètres, si vous aviez réellement fourni le même travail. Mais, content de votre allure, vous avez flâné sans en avoir conscience.
Pendant les trois jours les pneus étaient-ils toujours gonflés exactement à la même pression, les roulements également réglés, la chaîne également propre, etc., la pression atmosphérique, oui, la pression, était-elle sensiblement constante ? Je n’en finirais pas.
Non : il faut en prendre son parti. L’expérimentation directe, globale, est un procédé essentiellement primitif, grossier, barbare, étant donné surtout qu’elle a pour base le moteur humain, plus fantasque, plus quinteux que le moteur à pétrole lui-même.
Avec elle on ne peut guère songer qu’à découvrir des vérités de La Palisse lorsqu’on n’arrive pas à des conclusions rigoureusement fausses.
Elle est incapable d’éclairer sur la valeur réelle ou relative de chacun des mille facteurs qui superposent, embrouillent leurs effets comme à plaisir.
Seuls des essais spéciaux, des expériences de laboratoire, pour ainsi dire, peuvent aboutir. Là, on torture les conditions de l’essai de façon à éliminer dans la mesure du possible tout ce qui est étranger au point spécial qu’on se propose d’élucider.
C’est ainsi, d’ailleurs, que l’on procède dans toutes les branches de la science. La fameuse petite reine n’est, en somme, qu’un mécanisme comme un autre et, par suite, soumis humblement, comme ses congénères, aux lois générales de la mécanique.

L’HOMME DE LA MONTAGNE.