Voyage des Boursiers du Touring-Club, Massif Central et gorges du Tarn (Septembre 1902).

samedi 28 octobre 2017, par velovi

Par Léon étevenon, Revue mensuelle du Touring-Club de France, Janvier 1903, Source gallica.bnf.fr / BnF

Les boursiers désignés pour prendre part au voyage annuel étaient :

M. Faure, Association des anciens élèves des écoles communales de Paris.

M. Luinaud, Association des anciens élèves de l’école Lavoisier, Paris.

M. Roy, Association des anciens élèves de l’école Arago, Paris.

M. Julio, Association des anciens élèves de l’école Colbert, Paris.

M. Basset, Association des anciens élèves du collège de Calais (Pas-de-Calais).

M. Louchard, Association des anciens élèves du collège d’Arras (Pas-de-Calais).

M. Décaudin, Association des anciens élèves de l’école de la rue d’Oran, Roubaix (Nord).

M. Hallez, Association des anciens élèves de l’école primaire supérieure, Mons-en-Barœuil (Nord).

M. Olry, Association des anciens élèves de l’école primaire supérieure, Amiens (Somme).

M. Garon, Association des anciens élèves de l’école primaire supérieure, Amiens (Somme).

M. Collette, professeur à l’école annexe de l’École normale de la Seine, délégué du Touring-Club, m’a aidé dans la préparation et dans l’exécution de ce voyage. Je ne saurais trop le remercier de son activité et de son dévouement. C’est un camarade sûr et un homme de devoir, aussi modeste que consciencieux.

Je suis heureux d’avoir rencontré, dans la mission délicate qui m’est confiée, un homme tel que lui.

C’est une rude tâche que de parcourir à bicyclette et en caravane le Massif Central et les gorges du Tarn : si rude même que je me demande si les sensations éprouvées au contact des beautés naturelles sont une compensation suffisante aux fatigues subies.

Cette impression, hâtons-nous de le dire, est peut-être la conséquence particulière du voyage tel que je l’ai compris et organisé. Pendant quinze jours, nous avons marché ou pédalé à travers pentes, rampes et rochers, sans un jour de repos. Il n’y avait place, dans notre programme, ni pour la rêverie, ce voyage intérieur où se condensent avec une singulière énergie tous les efforts de l’activité physique ou morale, ni pour le bien-être, au sens où l’entendent ceux qui vivent pour manger et procurer à leur corps les raffinements du luxe dans l’habillement ; l’étude même du document scientifique ne nous était pas permise. Les paysages ont défilé, sans interruption, devant nos yeux éblouis : nous avons vu ce qu’il convient d’aller examiner de plus près, à petites journées. Notre raid n’a été qu’une préparation rapide, mais nécessaire ; une initiation incomplète, mais précieuse, au voyage qu’on rêve d’accomplir un jour en famille ou en compagnie d’amis peu pressés.

Je ne donnerai pas, dans ce premier compte rendu, l’indication des distances kilométriques. Des cartes très suffisantes, des guides fort bien faits peuvent être consultés par les touristes. Je voudrais seulement résumer les conditions générales dans lesquelles, à mon avis, un voyage, à bicyclette, au Massif Central et aux gorges du Tarn, doit être entrepris.

Notre itinéraire comprenait : Clermont-Ferrand, le Puy-de-Dôme, la Bourboule, le Mont-Dore, le Puy de Sancy, Murols, Besse, Condat, Bort (la vallée de la Rue), Mauriac, Salers, le Puy Mary, Marat, le Lioran, le Plomb du Cantal, Saint-Flour, Garabit, Mende, les Gorges du Tarn, Millau, Montpellier-leVieux, la Jonte et la Dourbie, les Grottes de Dargilan, l’Aigoual, le Mont Lozère, Langogne, le Puy-en- Velay, le Mézenc, Saint-Étienne et Lyon.

Nous n’avons pas flâné, nous n’avons pas été très gênés par le temps, et pourtant nous avons dû négliger le Plomb du Cantal , l’Aigoual, le Mont Lozère, le Mézenc et la route du Puy à Lyon.

Ceux de nos camarades qui tenteraient ce voyage vraiment beau, devront s’y préparer méthodiquement. Il est inutile d’affronter l’Auvergne et les gorges du Tarn sans préparation.

1e Tout d’abord, un certain entraînement est indispensable : entraînement de la volonté, entraînement des muscles.

Une des grosses erreurs de la plupart des cyclistes consiste à croire que pour faire de la route il suffit de savoir se tenir sur une machine et d’avoir exécuté quelques sorties. « J’ai fait, dimanche, 60 ou 80 kilomètres ; il y avait des côtes, des descentes ; donc, je puis aller partout. » Ce raisonnement n’est pas exact. Tout homme valide est capable d’un effort appréciable ; mais c’est la continuité dans l’effort qu’il faut atteindre. Les hommes les mieux préparés savent que, dans un long voyage, c’est vers le 3e, le 4e ou le 5e jour que la fatigue se révèle, pour disparaître bientôt, il est vrai, vers le 7e jour. Mais il y à un moment pénible à passer. La lassitude physique se complique de la lassitude morale : les yeux ne voient plus, l’esprit n’est plus en éveil, un sentiment de satiété se substitue aux ardeurs de la première étape. Se promener pendant une journée à travers la vallée de Chevreuse, en compagnie d’hommes gais et de femmes charmantes ; s’asseoir à une bonne table à midi et revenir, souvent fourbu d’ailleurs, sous les derniers rayons du soleil de printemps, ça s’appelle une partie de plaisir : on n’a pas le temps de s’ennuyer ni de sentir la fatigue. Mais partir à l’aube, sur des chemins inconnus, pédaler sous la pluie, contre le vent, dans le brouillard ou sous le soleil implacable, escalader les côtes en poussant une machine de 20 kilos pendant des dizaines de kilomètres sans autre distraction que l’aspect de la route, le lointain des monts, la fraîcheur des bois, le murmure des sources perfides ; manger quand on trouve et ce qu’on trouve, coucher au petit bonheur, n’avoir, comme le Juif errant, ni repos, ni trêve, se sentir isolé, loin des joies du cœur qu’on a laissées et dont le souvenir séducteur vous harcèle, et s’estimer pleinement heureux, et jouir de la beauté des choses, et recommencer les jours suivants, voilà ce qui s’appelle « faire de la route ».

Pour trouver un charme à cet effort anormal, je n’ai pas besoin de démontrer qu’une certaine dose de philosophie est de toute utilité. Cette philosophie ne s’acquiert que par le vouloir robuste, orgueilleux, qui raidit les muscles et tend l’esprit contre les défaillances physiques ou morales.

Le Massif Central exige impérieusement ces qualités de tout voyageur qui se lance à travers ses monts arides, ses villages espacés, loin des voies ferrées, ses paysages solitaires, grandioses, mais souvent tristes, qu’on n’apprécie bien que si on les conquiert.

2° En deuxième lieu, le touriste devra se munir de guides et de cartes. Les cartes au 100 000 sont très suffisantes ; le 200/000 est incomplet, le 80/000 inutile.

Je recommande comme guides la collection Boule (Masson, éditeur, 120 boulevard Saint-Germain).

Le Puy-de-Dôme, le Cantal, la Lozère, etc. Ces petits volumes, très élégants, bien illustrés, d’une admirable documentation, réalisent la perfection du genre.

Le Joanne (Cévennes, Auvergne, Morvan et Velay) complétera utilement les guides Boule.

3° La bicyclette. - Ah ! voilà la grande affaire ! l’écueil, pourrait-on dire. Le long de la route, exhalant ma sueur et mes plaintes, je répétais volontiers, à l’assaut de certaines rampes ou à l’attaque des descentes opposées : « On ne doit pas venir ici à bicyclette. Ma conclusion sera très formelle : Il faut faire l’Auvergne à pied ou sur un mulet. » Et ma caravane était de mon avis.

Aujourd’hui, le tassement des idées exagérées s’est opéré dans mon esprit. Je crois l’Auvergne cyclable, mais à certaines conditions. Toute la question réside dans ces trois propositions : La bicyclette qu’on a ; Celle qu’on pourrait avoir ; Celle qu’on devrait avoir.

On devrait avoir une bicyclette à roue libre ou serve à volonté, munie de trois développements et de gros pneus, et solidement assurée contre l’emballage par deux ou trois freins de tout repos. C’est la bicyclette idéale à la construction de laquelle le Touring-Club invite les constructeurs prévoyants. Mais l’idéal n’est pas toujours la réalité ; en attendant la solution possible de ce problème presque résolu, il y a déjà d’énormes progrès accomplis dans la bicyclette qu’on pourrait avoir, celle qui s’obtient couramment sur le marché. Les touristes choisiront leur marque, écarteront la camelote perfectionnée, et je suis convaincu qu’avec une machine à roue libre, à changement de vitesse, bien montée, bien vérifiée et munie de bons freins, le voyage du Massif Central procurera aux cyclistes des satisfactions qui compenseront amplement la dépense occasionnée par l’achat de ces instruments, qui doivent être parfaits pour être utiles.

Mais, hélas ! on n’est pas des princes ! Le touriste quelconque, montant une machine prise au tas, qui s’en va, par tous les temps, à travers les chemins défoncés ou raboteux, soignant sa machine quand il en a le loisir, ce touriste-là est encore la majorité.

C’était notre cas. C’est ce qui explique les imprécations que nous avons lancées contre la bicyclette en franchissant les escarpements qui se succèdent sans interruption dans ce pays extrêmement pittoresque, et pour cela même très dur avec la bicyclette à tout faire que nous ont jusqu’ici offerte les constructeurs.

Ce qu’il y a de certain, c’est que j’ai dû abréger le voyage parce que les freins, plusieurs fois remplacés, refusaient tout service ; les bandages s’effilochaient, les roues libres, usées ou mal montées, devenaient folles. Allez donc, avec des freins communs et une bicyclette ordinaire, affronter la route de Saignes à Mauriac, du Mont-Dore à Murols, de Maubert (Montpellier-le-Vieux) au Rozier, de Salers à Murât, par le pas de Peyrolle et le col d’Eylac, de Mende à Ispagnac, par la route de l’Estrade !. « J’en passe, et des meilleures ! »

Le cycliste muni d’une bicyclette omnibus devra faire ample provision de patience, prendre un développement de 5 mètres maximum et s’attendre à parcourir un tiers de la route à pied.

4° Du temps. — Nous avons traversé ces régions du 1er au 15 septembre. C’est trop tard. Les mois de juillet et août sont préférables. A midi, la chaleur n’est guère plus sensible qu’en septembre, mais, par contre, les matinées et les soirées sont fraîches et non glaciales. L’écueil du mois de septembre, c’est le brouillard froid qui vous saisit vers 4 ou 6 heures du soir, alors que vous êtes en sueur à la suite des efforts considérables qu’exige la montée des côtes.

De plus, en raison de la brièveté des jours, on est obligé de marcher en pleine chaleur si on veut faire un peu de chemin.

Quant à la durée du voyage, j’estime que le touriste devra disposer d’un mois entier pour remplir utilement le programme que nous avions arrêté. Il ne suffit pas de traverser l’Auvergne ; il faut la fréquenter, si l’on veut éviter la monotonie. J’engage donc les touristes à fixer un certain nombre de centres d’excursions où ils séjourneront. Ces centres pourraient être les suivants : Clermont (2 jours), le Mont-Dore (2 jours), Murols ou Besse (2 jours), Condat (2 jours), Salers (2 jours), Murât (2 jours), Aurillac-Pierrefort- Saint-Flour (2 jours), Mende (2 jours), château de la Caze (2 jours), le Rozier (Montpellier-le-Vieux) (2 jours), Meyrueis (l’Aigoual) (3 jours), Pont-de-Montvert (2 jours), le Puy (3 jours), Saint-Etienne (2 jours). La descente du Tarn ne doit pas être hâtive. Le panorama est merveilleux, sans doute. Mais il y a des coins charmants sur le Causse que l’on ne peut atteindre qu’à pied.

Ces indications générales seront suffisantes pour les touristes avertis. Les débutants du cyclisme feront bien de choisir, pour un premier voyage, une autre région.

LÉON ÉTEVENON Délégué.


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