Trompeur et Trompé ( Mars 1898)

lundi 30 octobre 2017, par velovi

Par A. BALLIF, Revue mensuelle du Touring-Club de france, mars 1898, Source gallica.bnf.fr / BnF

Le trompeur est un homme qui trompe.

Demandez-lui pourquoi, il l’ignore.

Il a une trompe, il trompe.

Il trompe sans motif, sans rime ni raison, pour rien, pour tromper.

Il parcourt les rues, les routes, en jetant partout et à tous instants les éclats assourdissants de son instrument, que d’aucuns, par un raffinement de cruauté, se mettent entre les genoux de façon qu’à chaque coup de pédale correspond un coup de trompe.

Et quelles trompes ! les trompes de tramways ne sont que jouets à côté.

Aperçoit-il à cent mètres un passant, il trompe ; une voiture, il trompe ; la route fût-elle dix fois assez large pour lui, le passant et la voiture, il trompe ; n’y eût-il rien même qu’il trompe encore. C’est une trompomanie !

Cette folie, douce mais bruyante, mais exaspérante, est arrivée à un tel point dans toute la race des emballeurs sur rue qu’il est devenu urgent de prendre des mesures contre ces emballés trompomanes.

Le trompé — c’est-à-dire vous, moi, tous ceux qui circulent, ou même ne circulent pas, mais ont droit au calme en leur logis - protestent et véhémentement.

Des règlements de police interdisent les cors, trompes de chasse, trompettes et autres instruments, pleins de charme « au fond des bois » ou sur les talus des « fortifs », mais horrifiques et détestables dans les rues, ces mêmes règlements doivent nous protéger contre la trompette de ces archanges du vélo ou de l’automobile.

Le trompé gémit..,.. et il a raison.

Notre aimable et vigilant Préfet de police a parlé d’interdire la trompe aux vélocipédistes dans les rues de Paris, c’est parfait et c’est toujours cela de pris.

C’est un pas vers la mesure vraiment rationnelle et radicale : la suppression de l’avertisseur !

Nous disions en 1892, dans la pétition aux Chambres contre la taxe : « Tant que le public, les autorités, les cyclistes eux-mêmes ne seront pas pénétrés de cette vérité que le seul avertisseur est la voix, on devra recourir à un avertisseur mécanique. Mais le choix en doit être laissé libre ; que ce soit un grelot, une trompe, un timbre, peu importe, pourvu qu’il soit suffisamment sonore pour être entendu à une distance raisonnable ».

Notre opinion n’a pas varié.

On nous a imposé l’avertisseur, comme on nous a imposé la taxe, l’interdiction de circuler sur les trottoirs, les formalités de douane, etc.

Tout cela nous le subissons, mais nous ne l’acceptons pas.

L’obligation de l’avertisseur est la plus grave erreur qu’on ait pu commettre. C’est elle qui a fait tout le mal. Elle a été directement à l’encontre du but qu’on voulait atteindre : la sécurité des piétons. Elle a semé entre cyclistes et piétons les germes d’une zizanie qui ne cessera qu’avec le dernier piéton ou le dernier avertisseur.

Nous le lisions récemment avec plaisir : « L’avertisseur ne sert qu’à une chose : faire place au cycliste ou à l’automobiliste pour qu’il puisse précisément prendre les allures excessives qu’on veut lui interdire. »

Cette parole est la vérité même, la vérité en marche.

En donnant un avertisseur au cycliste et à l’automobiliste, l’Administration provoque elle-même les abus dont elle se lamente actuellement, elle semble dire : « Voici le symbole de votre droit ; allez et faites-vous faire place », et rien n’est plus faux, ni plus dangereux.

Personne n’a le droit d’exiger qu’on lui fasse place, hormis les services publics ou ceux d’intérêt général, comme les tramways, par exemple, qui, prisonniers de leurs rails, ne peuvent ni s’écarter, ni dévier de leur voie.

De quel droit M. X. me cornera-t-il du haut de son automobile, de quel droit M. Z. me lancera-t-il les appels réitérés de sa trompe, d’entre les jambes de son vélocipède, pour m’obliger à lui céder la place que j’occupe sur la voie publique ? De quel droit, je vous le demande ? Possède-t-il donc un droit supérieur au mien pour me contraindre à lui céder cette place ?

Si je le fais, c’est pure bonne volonté de ma part, bonne volonté à laquelle on fait appel de la voix, qui sollicitée par la parole vous sera acquise, qui sera refusée, au contraire, devant l’appel impératif et brutal d’une trompe ou d’un avertisseur.

Et la meilleure preuve que vous n’avez aucun droit, c’est que si les piétons se refusent à vous laisser la place, la loi ne vous fournit aucun moyen de les y contraindre et que si vous les atteignez ou blessez, vous êtes bel et bien condamnés pour blessures par imprudence.

Je ne dis pas que cet état de choses soit la perfection, que les piétons ne devraient pas être tenus de se ranger à l’approche d’un piéton monté (cycliste, cavalier ou voituriste), de même que ceux-ci sont tenus de se garer réciproquement les

uns des autres et de se laisser mutuellement un certain espace libre, mais tant que cette équitable et sage prescription ne sera pas édictée, les piétons montés sont sans droit pour se faire faire place, — ils n’ont qu’un moyen : la force, négation du droit.

On comprend qu’un cavalier, qu’un conducteur d’une voiture attelée — souvent, quoi qu’ils en disent, conduits par leur cheval — se trouvent dans l’obligation d’avertir les piétons en raison du danger que l’animal peut faire courir à ceux-ci, l’homme peut n’être pas maître de la bête, il n’en va pas de même d’un moteur mécanique.

Le conducteur n’a pas le droit de n’être pas maître de sa machine, il doit l’avoir entièrement dans la main, pouvoir s’arrêter en un instant, et s’il ne remplit pas ces conditions, il est en faute.

Dès lors, à quoi sert l’avertisseur ?

Uniquement à permettre au conducteur de la machine d’aller plus vite qu’il ne doit, à se faire ouvrir le chemin, de façon à pouvoir, sans danger pour lui, lancer sa machine aux allures folles contre lesquelles l’indignation publique se soulève en ce moment.

Pour l’homme prudent, respectueux des règlements, qui sait monter ou conduire, l’avertisseur est superflu et la preuve en est que celui-là ne s’en sert pas. Il ira toujours à une allure qui lui permettra de prévenir suffisamment avec la voix comme le font les cochers, ou de s’arrêter en quelques mètres si la voie n’est pas libre.

Nous le répétons en terminant : L’avertisseur est un engin néfaste. Laissons à chacun, au nom de la liberté, le droit de s’en munir, s’il le juge à propos. Pour Dieu, ne l’imposons pas !

A. BALLIF. 1898.03