Mémoire de demain ( Août 1898)

lundi 6 novembre 2017, par velovi

Par G. DAVIN DE CHAMPCLOS, Revue mensuelle du Touring-Club de France, Août 1898, Source gallica.bnf.fr / BnF

Pour Maurice Leblanc.

Ce fut vers la fin du siècle dernier que le cyclisme — le vieux mot et le lointain souvenir ! - nous donna, à Suzette et à moi, nos joies les plus douces.

Jamais elle ne put, ma chère femme aimée, dompter la fantasque bicyclette ; la recherche périlleuse de l’équilibre effrayait sa nervosité de frêle poupée de Paris ; devant l’obstacle, elle perdait la tête et s’en allait droit au trottoir, en fermant les yeux — « pour ne pas se voir tomber », gémissait-elle quand, d’une grosse voix que j’essayais de rendre bourrue, je lui reprochais son manque de sang-froid.

Je dus renoncer à tâcher de la mettre en selle, à lui confier à elle-même la responsabilité de sa propre existence. De guerre lasse, nous nous mîmes au tandem, une machine d’alors, à deux places, l’une devant l’autre. J’enfourchais la selle d’avant, les gants rivés au guidon et l’œil au lointain, tandis qu’elle s’installait, légère et jaseuse comme une bergeronnette des bois, sur le siège d’arrière. Et nous filions nous griser d’oxygène dans les banlieues feuillues. Je l’emportais à toute allure, mon doux fardeau d’amour, et la fatigue m’était une volupté, puisque je peinais pour éviter une lassitude à deux petites jambes chéries que gantaient étroitement des bas de soie noire à baguettes claires.

Enchantée d’elle-même, d’ailleurs, mon équipière ! Au haut des côtes gravies par moi à furieux coups de pédales, elle se relevait en selle, toute essoufflée à l’idée seule d’avoir appuyé un peu plus fort et le cristal aimé de sa voix me chantait dans le dos :

— As-tu vu comme j’ai poussé !

Et je la complimentais, tout en essuyant d’un mouchoir furtif le double ruisselet de sueur qui me dévalait des tempes.

Elle prenait l’éloge au sérieux, insistait, lâchai des mots techniques, parfois même un conseil de vieux routier : — Vois-tu, dans les côtes, un bon coup de pédale, bien régulier, bien franc, tout est là ! J’ai remarqué que depuis que je fais de l’ancle play.

Pauvre chère aimée ! Les bons, les lointains souvenirs !

* * *

Maintenant la route plongeait en pente très douce vers la buée des plaines ; le tandem glissait tout seul, sans cahots et sans efforts, sur le macadam uni.

Sournoisement je lâchais les pédales et quand Suzette, enfin, s’apercevait de mon inaction momentanée, c’était une explosion de joie, des rires qui sonnaient clair dans le matin bleu.

Mon équipière feignait des indignations : — C’est honteux de se faire traîner de la sorte !...

Et par sa femme encore !... Elle se penchait, la mignonne, crispait sur les poignées de guidon ses menottes moulées dans du Suède, blanc, et pédalait éperdument, rageusement, pendant cent mètres de la belle descente unie.

Puis, quand le souffle lui manquait, elle bégayait toute fière, en relevant sa voilette : -Tu vois, chéri, je suis forte ! Je pourrais bien nous ramener tous les deux, tu sais, si un accident t’empêchait de pédaler !

Pauvre chère aimée, dont, avec des mines graves, je m’efforçais de respecter l’illusion !

Et, tout en babillant, tout en sautant de machine au bord des luzernes ou des avoines pour cueillir une gerbe des jolies fleurs tricolores de France : bleuets, pâquerettes, coquelicots ; tout en musant, pendant les heures chaudes, sous les tonnelles d’auberges, où le soleil, au travers des feuillages, criblait le sol de piécettes d’or, nous allions loin, très loin, rêver parmi les fougères de Fontainebleau ou dans les sentiers perdus de Rambouillet.

La nuit nous surprenait parfois, cette nuit des forêts, d’une mélancolie si fraîche et si transparente ; le cor lointain d’un garde-chasse nous mettait aux lèvres des vers de Vigny ; des clartés tombaient du ciel et montaient des herbes : les étoiles et les vers luisants nous montraient la route et nous pédalions, silencieux, délicieusement oppressés par la majesté des choses.

Et parfois aussi nous nous arrêtions une minute. Le tandem jeté au revers d’un fossé, nous nous plongions dans la caresse humide des hautes herbes qui nous était comme une douche régénératrice après les accablements du jour.

Le tronc formidable des chênes nous semblait, dans la nuit maintenant descendue, des colonnes de temple, les astres, des flammes de cierges et la voix des brises, des chœurs invisibles qui nous chantaient, pour nous deux, pour nous deux seuls, la messe d’amour.

O les bons, les lointains souvenirs !

* * *

Parfois, au retour d’un de ces vagabondages, une mélancolie nous prenait, une de ces tristesses sans cause, et poignante, comme en donnent les solitudes des bois et des flots.

Et Suzette, d’un mot, traduisait notre commune angoisse : — Dis, mon amour, quand nous serons vieux tous deux, nous ne ferons plus de tandem.

Cette idée de la vieillesse toute proche, d’un lendemain de misère physique et d’impotence, tombait sur notre joie comme une bruine glacée.

Un frisson me courait le long des reins, puis je regardais ma femme et, à la voir si adorablement brune et jeune, ses lourds cheveux de nuit rousse tordus sous le canotier de paille ; à la deviner svelte et forte, dans les plis amples de son costume de sport qui révélait de sa personne des jambes nerveuses de chasseresse mythologique, je haussais les épaules et me murmurais à moi-même : - Vieille, ma petite fée ! Allons donc ! Le père Temps n’oserait pas flétrir cette peau de muguet ni voiler d’une brume ces prunelles de diamant noir !

Et le père Temps a osé ! Il en a osé bien d’autres !

Vingt-sept années ont passé — vingt-sept gouttes d’eau sous le pont de l’Eternité — depuis Fontainebleau, depuis Rambouillet, depuis le cor vespéral et la caresse humide des fougères.

La grand’messe d’amour, que nous chantaient les voix d’Avril, est devenue une messe basse, un office rapide et marmotté comme en servent aux bigotes sur le retour les jeunes vicaires pressés.

Pour savoir au juste de quelle couleur furent mes cheveux — au temps où j’en avais — il faudrait consulter les mèches que j’en ai distribué jadis ; ma moustache blanche, que jaunit la fumée des pipes, pend, lamentable et fanée, sous un nez où s’allument des rubis ; j’ai la goutte... toute la lyre !

Quant à Suzette, à la toujours aussi pieusement aimée, dont la fleur de beauté s’est effeuillée insensiblement, pétale à pétale, sous mes yeux, il a bien fallu cependant m’apercevoir qu’un peu de poivre, puis beaucoup de sel avait saupoudré sa chevelure d’ébène fauve.

Les godelureaux qui madrigalisaient, en 1898, à l’oreille de ma femme, auraient vraisemblablement, en cet an 1925, un peu plus de peine à trouver les rimes de leurs acrostiches.

* * *

Nous voilà vieux.

Du bouquet de pompeux tartufes et de vilains bourgeois dont se compose généralement la famille, nous ne voyons plus que de rares bons garçons avec qui des questions d’héritage ou d’idiots racontars ne nous ont pas brouillés à mort ; l’archange distributeur n’a jamais déposé le moindre bébé à notre adresse sous les choux de notre potager.

Nous voilà seuls.

Elle s’est réalisée, la prophétie de Suzette : — Quand nous serons vieux tous deux, nous ne ferons plus de tandem.

Nous n’en faisons plus. Et, vers 1898, nous ne nous figurions certes pas, quand nous n’en ferions plus, pouvoir jamais faire d’autre chose.

Les monstres puants, tonitruants, massifs et sans grâce qui secouaient comme de la laitue dans un panier ou des noix dans un sac, les chauffeurs d’alors ne nous tentaient guère.

L’industrie automobile a heureusement marché à cinquante à l’heure, comme les voitures qu’elle produit.

La voiturette électrique, que le constructeur nous a livrée ce printemps, est un amour de véhicule — je n’ose plus dire, à notre âge : un véhicule d’amour.

Et cependant, par les crépuscules poudrés d’étoiles, à cette heure encore lumineuse où les suprêmes flambées du jour meurent à l’Orient, quand nous regagnons, serrés comme de vieux oiseaux frileux, la paix ouatée de notre nid, il nous semble que quelque chose du passé — du cher passé — survit à l’écroulement de ce que fut notre jeunesse.

Ainsi que jadis, sur le tandem d’amour, nous glissons, sans bruit, sans cahots, sans fumée âcre, sans odeur étouffante et, dans la grande quiétude des campagnes complices, nos têtes blanches se rapprochent tout près, tout près, comme pour un baiser.

G. DAVIN DE CHAMPCLOS.