Paris à Caen

lundi 20 novembre 2017, par velovi

Par H. DESGRANGE, Revue mensuelle du Touring-Club de France, Novembre et décembre 1895, Source gallica.bnf.fr / BnF

Faire du tourisme ! Que veut dire cela, exactement ? Être touriste consiste-t-il à posséder un gros ventre qui vous oblige à monter les côtes à pied, une infirmité qui vous défende de franchir les limites du 10 à l’heure, à posséder une machine Médiocritas qui vous laisse en plan, la maligne ! face à face avec un ravissant paysage, avec de beaux arbres, de beaux champs, de belles pommes de terre, et pas d’auberge à quinze-kilomètres à la ronde. En un mot, peut-on faire du tourisme en marchant vite, sans s’arrêter. Peut-on taire du tourisme à une allure de course.

Quelle différence entre le touriste à qui ses moyens naturels permettraient de courir s’il le voulait et le véritable coureur. Fort peu. Moi qui vous parle je suis parti de Paris par une belle après-midi d’été dans le but d’aller à Caen par la route pour achever un entraînement commencé depuis six semaines. Ai-je mis le nez sur mon guidon pour ne plus le lever qu’en Normandie ? Nullement. J’ai regardé de tous mes yeux ; j’ai pensé tant que j’ai pu, j’ai médité sur mille sujets ; j’ai même chanté pour me distraire.

Ne croyez pas que je n’ai rien vu, rien remarqué. Mes souvenirs à ce sujet sont encore bien nets dans ma mémoire, bien que ma promenade remonte à plus de dix-huit mois. Je n’ai point oublié le bruit de la capitale disparaissant dès l’entrée du bois, le plaisir de quitter les lacs de boue que font les arroseurs, de fuir les cochers, les piétons, les enfants, les cyclistes eux-mêmes, et de s’en aller seul par les grandes routes, le sentiment de vanité puérile qui vous prend à la pensée qu’on va si loin, ni la pointe de mépris pour les malheureux dans le Bois de Boulogne, retenus par la patte par des impedimenta divers qui s’appellent le bureau, ou la femme et les enfants.

Seul, me voilà seul bientôt, mon attention à peine distraite par un cycliste qui me croise, je passe à l’ombre protectrice du Mont-Valérien pour descendre à Rueil, passer à Chatou, au Vésinet et au Pecq. Ô ! l’horrible banlieue parisienne, les maisons alignées au cordeau, les avenues raides comme une cravate de notaire ; toutes les petitesses de la vie du bourgeois, du rond de cuir, cachées derrière ces grilles, dans ces maisonnettes tassées, serrées. J’imagine les ménagères attendant leur époux, préparant la popotte, et lui le soir, rentrant à heure fixe, s’enquérant de ses légumes et de ses fleurs. Oui j’aime mieux encore, comme je vais le faire, passer la nuit sur un morceau de cuir, que de dormir entre deux draps avec une légitime, que de composer une partie de ces couples dont Richepin a dit : « Des père et mère, ça ! ».

Il est dit que je rencontrerai au début de mon voyage des choses grotesques. Voici qu’au bas de la côte du Pecq un vélocipédard pur sang, vêtu de bottes à lacets, de chaussettes jaunes, avec au-dessus du poil aux pattes, le tout surmonté d’une culotte collante, d’un veston à brandebourgs et d’une casquette de jockey, passe devant moi d’un air moqueur et part comme un fou. Un peu plus haut je le rejoins et il croit devoir me déclarer que sa chaîne grince. En bon enfant je lui explique que sa chaîne ne grincera plus dès qu’il saura monter les côtes sagement ; je le mets à une allure raisonnable, en lui recommandant de continuer ainsi jusqu’au haut.

La route de Saint-Germain à Mantes est peuplée pour moi de souvenirs que ma mémoire évoque chaque fois que je la parcours. Au temps lointain déjà où je commençais à pratiquer la bicyclette, nous résolûmes un jour d’aller à Mantes ; c’était ma première sortie sérieuse et Mantes me semblait l’extrémité du monde. Nous fûmes coucher à Saint-Germain pour le lendemain consacrer cinq heures à faire les 32 kilomètres qui séparent les deux villes. Jamais homme ne fut plus fier que moi en arrivant à Mantes.

Et puis avec un peu d’exagération, à la grille de Saint-Germain commencent les pays lointains ; c’est presque la Normandie que l’on croit tenir sous sa pédale. La route n’est pourtant point séduisante. Une campagne banale en diable, des villages galeux et sales comme Ecquevilly ; un seul point de vue vraiment beau, la vallée de la Seine aperçue du haut du plateau. Dans le fond Mantes avec sa cathédrale découpée à jour, à droite les coteaux qui bordent la Seine et font de loin, avec leurs pièces de terre diversement ensemencées, l’effet d’un damier ; enfin, en bas, la coulée de la Seine d’un indéfinissable bleu qui se perd dans l’horizon, semble s’endormir silencieuse comme pleine de tous les secrets recueillis sur son passage depuis la Côte-d’Or. Mais comme elle est femme vous la regarderez de près, en bas, tout à l’heure, et vous verrez qu’elle se dépêche d’aller conter ses secrets à l’Océan.

La bonne descente que celle de Flins. Jadis je la faisais avec mes pieds sur les repose-pieds. Cela se passait au temps où M. de Baroncelli écrivait dans son Guide « Descente dangereuse. »

Elle n’est nullement dangereuse, croyez-moi, sauf dans le cas où une voiture barre complètement la route, ce qui m’arriva précisément ce jour-là. Dieu me damne ! jamais je ne ramassai de ma vie une aussi belle bûche que celle-là. Je n’aurai garde de l’oublier, surtout à cause du magistral coup de poing que je décrochai au paysan conducteur de la charrette pour lui marquer à la fois et la satisfaction que j’éprouvais de voir ma machine intacte et son propriétaire sans blessure et tout le blâme qu’il méritait pour avoir barré la route. Je continuai donc avec la conscience du devoir accompli et longeai bientôt les collines crayeuses qui bordent la Seine. Derrière moi des chu chu chu m’annoncent l’arrivée du grand frère, que j’admire au passage avec un regard de convoitise. Enfin, je me console à la pensée que nos arrière-petits-fils auront peut-être, grâce au progrès du cyclisme, des leviers aussi puissants que ceux des machines et qu’ils pourront faire la pige au grand frère.

L’église de Mantes semble toute proche à présent et domine les maisons blanches de la ville. L eau coule toujours bleue. Quelques coups de pédale j’ai contourné la ville pour retrouver la route nationale. Quelques minutes d’arrêt le temps de boire du lait, d’apercevoir sur le pas de sa porte le gros ventre du pharmacien, d’admirer un bohémien sur les marches de sa roulotte qui cherche consciencieusement ses puces et en route pour Evreux.

Paris est réellement loin déjà, c’est en vraie campagne.

Tout ce que j’ai vu jusqu’ici c’est la campagne pauvre, la campagne en toc, en fer blanc, avec des boules en verre dans les jardins, des poissons rouges dans des bassins grands comme des cuvettes. Tout cela est fini. La grande propriété commence, le château de Rosny donne avec ses corbeaux lugubres une note triste au paysage, cependant que le soleil qui me brûlait au sortir de Paris a baissé a l’horizon pour disparaître à ma gauche derrière les collines.

J’ai toujours été étonné de la quantité de gens qui se déplacent pour aller voir la Suisse, pour visiter les Pyrénées, le mont Saint-Michel ; rien de tout cela ne vaut la vue dont l’on jouit au haut de la côte de Rolleboise au déclin du jour. Le ciel a pâli, les étoiles brillent une à une pour remplir tout à l’heure le firmament, le village va s’endormir à vos pieds dans la paix heureuse du soir.

La Seine plus foncée maintenant, d’un bleu sombre, fuit toujours éternelle marcheuse. Tout se tait dans la vallée.

A peine de temps à autre la voix stridente d’un train, le panache blanc d’une locomotive. La nuit vient et un sentiment de tristesse m’envahit à la pensée que je vais passer la nuit seul dehors, sur les grandes routes à la merci des vauriens peut-être et que le noir va me prendre et me couvrir comme d’un linceul pendant près de huit heures.

Oui, mais pendant ces huit heures de nuit, quelle solitude, quel calme, quelle introuvable occasion de penser à rien ou mieux de penser à ces choses auxquelles les soucis du labeur quotidien ne vous permettent point de songer.

Allons, en route ! Et bientôt je redescends dans une autre vallée. Une pente rapide me conduit à Bonnières dont les lumières aux fenêtres et dans les rues piquent déjà de points jaunes la nuit a présent complète.

Bonnières passé, c’est la grande route maintenant, sans autre arrêt qu’Evreux et Lisieux jusqu’à Caen. Bientôt la route monte pour vous conduire 2 kilomètres durant sur un plateau au bout duquel coule la rivière d’Eure dont les murmures se perdent sous les grands arbres verts.

La côte est longue ; de temps à autre on croise un charretier conduisant ses chevaux avec précaution. Le passage rapide de la machine le fait tressaillir, et dans le pâle rayon de la lanterne on peut voir dressées les oreilles du cheval qui, lui, a entendu venir avant son maître.

Maintenant la route s’allonge en un ruban sans fin et droit ; les arbres le long du chemin filent avec rapidité et frissonnent longuement sous les baisers de la nuit. A droite, à gauche, on devine seulement une plaine vaste dénudée, sans arbre, de ces plaines ou Millet fait dire l’angélus à ses paysans. Nul souci d’une route maintes fois parcourue en plein jour : les plus petits détails m’en sont connus ; il n’est pas jusqu’aux caniveaux que je n’attende à 50 mètres près. Les faibles côtes successivement franchies me rapprochent de Pacy-sur-Eure. La route s’élargit tout à coup ; j’entre dans le département de l’Eure ; bientôt je suis à Pacy. C’est étonnant ce que l’on doit s’ennuyer dans ce pays-là. A 9 heures tout dort ; sauf les chiens qui poussent des hurlements douloureux à votre passage, avec un regret sans doute que leur état de servitude les attache à un pareil pays de bandagistes.

Cependant depuis Mantes on me signale un cycliste qui me précède : le temps qui nous séparait a diminué. Qui est-ce ? Et voici que malgré moi, sur des notions très vagues, j’établis avec mon bonhomme un handicap dont j’ai seul le secret. Où l’atteindrai-je ? Il est là comme moi sur la grande route de Normandie, condamné à suivre cette route au moins jusqu’à Lieurey, point de bifurcation jusqu’à Trouville, peut-être jusqu’à Lisieux, peut-être même jusqu’à Caen. Je dois, d’après mes calculs, le prendre avant Evreux. Et puis s’il marche bien nous en serons quittes pour faire route ensemble.

Je franchis la côte de Saint-Aquilin et voici de nouveau 18 kilomètres de plaine qu’il me faut franchir. Le bruit monotone de la chaîne roulant toujours décèle seul mon passage ; il me semble que je marche plus aisément dans la nuit, les arbres filent avec rapidité, les kilomètres s’ajoutent aux kilomètres.

Devant une maison j’aperçois vautré par terre mon limitman, et en touriste que je suis, je descends de machine pour lui porter secours.

J’attends, me dit-il, qu’on m’ouvre car je meurs de faim.

Nous sommes à 8 kilomètres d’Evreux, sans la fringale de mon adversaire je constate que mon handicap était exact. Le paysan vient ouvrir enfin, je lui fais bien vite préparer tout ce qu’il faut pour remplir l’estomac de mon futur compagnon de route qui me raconte une histoire entendue cent fois. Il est parti de Versailles pour aller à Trouville sans rien emporter à manger. Ils sont tous les mêmes, incorrigibles. Je suis certain que celui là recommencera dans huit jours à partir pour 200 kilomètres sans rien emporter pour se mettre sous la dent.

Mais mon homme me déclare tout net qu’il est incapable d’aller plus loin. Cette déclaration me pousse immédiatement à prendre ma machine et à repartir sans plus tarder.

Evreux, 20,000 habitants, je les cherche vainement dans la rue. Peut-être s’y montrent-ils un peu plus en plein jour. Décidément tous ces gens-là ne-me reviennent pas.

En voilà des heures pour dormir.

A peine au sortir de la ville, après la longue montée, il me semble que l’horizon s’éclaire un peu derrière moi.

Quelques minutes encore ; un gros œil me regarde curieusement comme stupéfait d’apercevoir cet original qui arpente tout seul en pleine nuit, perché sur deux roulettes, les routes nationales.

C’est la lune qui se lève pour me préparer une nuit resplendissante. Mon ombre bientôt est projetée sur le sol à dix mètres au moins devant moi, mes deux jambes s’agitent en un mouvement rythmique, leur ombre est si longue qu’on dirait deux bielles de locomotive ; mais peu à peu mon ombre devient plus présentable elle se profile un peu de biais et je puis un peu plus loin étudier sur le sol ma position en machine. Ni bien ni mal, le monsieur noir qui m’accompagne par terre, le dos un peu trop courbé, le guidon un peu bas ; il ressemble trop à un coureur.

Rectifions la position ; c’est mieux.

La Commanderie : le village est endormi, posé au Nord de la route. Je m’assieds un instant pour manger mais j’avais compté sans un gros chien qui aboie furieusement et si longtemps que j’entends une fenêtre s’ouvrir pour livrer passage à une tête ébouriffée surmontée d’un bonnet de coton de laquelle sort une voix furieuse qui me dit : « Qu’est-ce que vous f...ichez là ?

C’est étonnant dis-je au possesseur de la voix furieuse ce que vous avez l’accent normand, mon ami ; je ne m’attendais pas à le trouver aussi accentué à 100 kilomètres à peine de Paris.

— Allez-vous en bien vite ou je vais vous f. un coup.de fusil. »

Décidément ce Monsieur a dans la bouche des expressions d’une grossièreté incroyable ; je lui fais à ce sujet une observation bien sentie et mon repas terminé je me mets en route.

Quelle plaine sans fin. Pas un pli de terrain depuis Evreux ; pas même un coude de la route qui s’étend droite et sèche comme une vieille anglaise. Tout d’un coup pourtant un brusque tournant puis une descente longue et rapide, la route bordée de pins noirs. La Rivière Thibouville. Quelle féerie que la vallée de la Rille. Flaubert n’en a pas vu de plus belle quand il fait rêver Salammbô sur sa terrasse. La pâle clarté des nuits mélancoliques met à l’horizon quelque chose d’indécis et de triste. Que d’existences d’hommes endormies dans cette vallée silencieuse. Au fond une bande d’argent, la rivière coule silencieuse et calme ; en haut la lune couvre tout de sa mélancolie.

Quelle belle chose que la poésie, à la condition, toutefois, qu’on ne ferme pas sans prévenir les passages à niveau. Si je n’avais pas eu la présence d’esprit de mettre le pied dans ma fourche, j’allais- sûrement démolir un grand bête de train de marchandise qui stationnait là probablement dans une intention noire à mon égard.

Mais je ne me suis pas mis en route pour m’amuser ; j’en trouve une excellente preuve dans le mal que je me donne remonter de l’autre côté du plateau et retrouver 10 nouveaux kilomètres de plat comme j’en ai eu 40 depuis Evreux.

Le Marché-Neuf, première étape de celles qui me séparent de Lisieux. Au sortir du village, de l’ombre d’un mur projeté par la lune sur le fossé de la route, je devine plutôt que je ne vois, un mouvement rapide comme un bras qui se lève. Je baisse instinctivement la tête ; un énorme morceau de faïence vient frapper le cadre de ma machine. Qu’auriez-vous fait à ma place ? Descendre de machine, flanquer une bonne volée aux vauriens cachés dans l’ombre du mur ? C’était fort bien ; j’eus bonne envie de le faire ; mais une vieille habitude de recordman du monde me fit réfléchir que j’étais doué d’une vitesse suffisante pour faire un vertigineux emballage et me mettre hors de portée.

J’étais édifié sur la sécurité des routes nationales et je me demandais avec inquiétude si j’arriverais à bon port.

J’employai maintenant des ruses d’apache dans les villages, et deux ou trois fois j’aperçus des hommes sur la route ; j’avançai très doucement, puis, à quelques mètres d’eux, je me livrai à un démarrage foudroyant.

Bientôt je fus rassuré.

L’Hôtellerie, comme son nom l’indique, est un petit village hospitalier ; pas une maison dont le propriétaire ne se fasse un vrai plaisir de vous offrir tout ce qu’il possède en échange d’un prix exorbitant. Encore 14 kilomètres franchis rapidement et je descends dans cette bonne ville rouge de Lisieux. J’ai mis juste trois heures depuis Evreux, soit 75 kilomètres. Si j’allais tout bonnement à Erouville, distant de 30 killomètres. En promenade j’aurais cédé ; à l’entraînement je ne me passe jamais aucune fantaisie. En route donc pour Caen ; 58 kilomètres ne sont plus une affaire pour un monsieur qui vient d’en avaler 175. La route est superbe d’ailleurs. On voit devant soi, grâce à la lune, comme en plein jour. Le pays a changé ; les côtes succèdent aux côtes ; jusqu’aux hommes qui sont devenus noctambules ; j’en rencontre dans tous les villages, titubant, chantant, hurlant ; ils ont tous bu comme des trous.

Je médite longuement sur les causes d’un semblable changement sans pouvoir trouver une explication exacte et sincère de la saoulerie de tous ces pochards sous une latitude sensiblement la même que celle de Paris.

Enfin me voici dans la vallée de l’Orne après une descente vertigineuse, toujours commencée jamais terminée, sur ma machine pour ce motif plausible, en somme, que je tiens à conserver un père à mes futurs enfants.

Moult-Argence, à 17 kilomètres de Caen. Brr, il ne fait pas chaud ! ce doit être cette satanée lune qui pour ne pas être en reste avec le soleil traverse vos vêtements ; l’un vous cuit, l’autre vous glace. Si on pouvait faire une moyenne !

Mais l’horizon pâlit ; je ne me-trompe pas ; c’est le jour ; je distingue mieux les champs, par terre il y a de la gelée blanche ; je comprends maintenant pourquoi j’ai froid. Bast ! tout cela passera une fois arrivé et le sort clément pour me rendre courage me crève mon pneumatique à 10 kil. de la ville. Je ne vous dis pas que je n’avais rien pour réparer. C’est inutile car on n’emporte jamais rien. Je termine mes 10 kil. sur la jante et je vais à l’hôtel me retaper un peu cependant qu’un garçon complaisant s’offre à me réparer mon pneumatique.

Quel bien-être. Je me sens très dispos. Tiens, si je repartais à Paris par la route. Mais non ! autant aller voir la mer, 14 kilomètres de plus ou de moins. En route, et me voici de nouveau sur ma machine, ragaillardi par un de ces soleils bons enfants du mois d’avril que vous connaissez tous.

En haut d’une côte tout d’un coup j’aperçois la mer qui dort en bas dans le lointain, calme comme les choses fortes, puissante, immense. La grande rosse dort sous le beau soleil d’or qui la chauffe. Elle s’allonge jouisseuse sur l’horizon et passe sa langue bleue sur ses lèvres de sable jaune.

Sauvé, mon Dieu ! me voici sur la plage ; je m’allonge délicieusement sur le sable, les yeux perdus au loin. Un marin qui passe près de moi me dit : - C’est-y que vous venez de loin ?

— De Paris, mon brave.

— Et combien qu’vous avez mis ?

— Douze heures.

— La belle malice, el’ train y n’met qu’six heures.

Ame naïve ! qu’il m’apporte donc un des paquets humains transporté par le train pendant six heures de nuit ; je suis certain que le dit paquet sera plus mal fichu que moi. Avec deux heures de sommeil et une douche je serai tout à fait d’aplomb. Au poussah ballotté par le train, il faudra sûrement toute une nuit pour se retaper à peu près convenablement.

H. DESGRANGE.


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