Prudence élémentaire (1889)

vendredi 6 juillet 2018, par velovi


Par Maurice Martin, dans Le Véloce-Sport, De Bordeaux à Paris en Tricycle III, 10 Octobre 1889, Source gallica.bnf.fr / BnF

Dans la forêt et au-delà, la route redevient accidentée. Les côtes sont généralement longues et le sol très bon. Nous croisons une interminable file de voitures, et de troupeaux de bœufs, revenant de la grande foire de Mansle, et notre marche se ralentit considérablement. Quelques chevaux ont peur, les bœufs nous regardent généralement avec cet œil inexpressif et stupide où se lit la douceur aussi bien que la furie ; quelques paysans sont bourrus, la plupart sont complaisants ; enfin nous arrivons à Mansle (10 kil.), sans avarie, grâce à la prudence que doit toujours observer le veloceman sur route, surtout dans des contrées relativement peu visitées par la pédale.

Cette prudence élémentaire ; cette attitude conciliante et cependant très ferme du cycliste à l’égard du paysan, certains ne l’observent malheureusement pas, et cela est déplorable pour notre sport. J’en ai vu assez fréquemment qui, sous le prétexte, juste au fond, mais plein de prétention outrée, que « la route est à tout le monde », usent, abusent, surabusent, par exemple, de la trompe si assourdissante, si énervante, surtout pour ceux qui ne vélocent pas, et dont le son, impératif au suprême degré en de certaines mains, prédispose à l’hostilité plutôt qu’à la bienveillance.

Cette remarque s’applique beaucoup aux villes où fleurit la location des vélocipèdes, horrible industrie, si fatale à notre sport ! Ces vélocipédistes « trompeurs » filent généralement à toute vitesse à côté des véhicules, au milieu des passants, sans le moindre souci des accidents qui peuvent en survenir, et j’en ai même vu, la figure béatement épanouie d’avoir effrayé sur route tel troupeau de bétail, telle femme, tel enfant. Si vous voulez protester contre leur façon de pratiquer le sport, si égoïste, si absurdement prétentieuse, et surtout si préjudiciable pour ceux qui viennent après eux sur les routes de leurs exploits, ils vous riront au nez et recommenceront le lendemain. Ce sont des brutes indignes de pédaler, aussi dangereuses pour le cycliste sérieux que l’autre brute à deux pattes qui ne véloce pas et que l’on rencontre parfois aussi sur sa route : le paysan bestial et méchant.