LOZÈRE

dimanche 10 décembre 2017, par velovi

Par A. SOULIER. , Revue mensuelle Touring-Club de France, Juillet 1901

Le massif de la Lozère, encore peu visité des touristes, si j’en crois les renseignements recueillis dans une excursion récente, n’en est pas moins pittoresque et semé de sites grandioses.

Aux dernières vacances, je résolus d’en faire la traversée, après avoir soigneusement mûri mon itinéraire et pesé toutes les difficultés. Un beau dimanche de septembre, je quittais à Langogne la ligne de Paris à Nîmes par Clermont, me proposant de gagner Nîmes par la route, en passant par Mende, bien décidé à ne pas reculer devant les difficultés de toutes sortes que pouvait offrir un voyage en pays aussi accidenté. Ma machine, une Georges Richard avec frein à l’avant, lanterne à acétylène et bagages, était relativement lourde. Elle développait cinq mètres et m’avait déjà servi à faire la route de Paris à Etretat et, dernièrement, celle de Paris à Tours. Elle était donc éprouvée et, en tous cas, solide. Dans la sacoche, une chambre à air de rechange, de la ficelle forte pour faire usage du fagot comme frein supplémentaire dans les longues descentes. Enfin, le linge et les cartes et itinéraires nécessaires. Un appareil photographique 8X9 complétait l’équipement.

Première journée. — De Langogne (altitude 817 mètres) à Mende, la route large et belle, monte d’abord d’une façon continue jusqu’aux environs de Châteauneuf-de-Randon, le paysage est celui commun à ces altitudes : de vastes pâturages qu’émaillent çà et là des bouquets de sapins ou de pins.

À 12 kilom. de Langogne, je traverse la Clamouse à Chandeyrac (altitude 1,135 m.), village triste, où l’on trouve les ruines de deux châteaux et les restes de l’abbaye de Mercoire.

La route s’élève ensuite graduellement et, malgré tout, j’ai pu me rendre compte d’une chose : c’est que lorsqu’on sait bien graduer son effort, la question de multiplication n’a pas, même en pays de montagne, l’importance que certains auteurs lui donnent. Avec un développement de 5 mètres et des manivelles de 165 millimètre, j’ai pu gravir facilement, grâce il est vrai, à un long entraînement, de longues et fortes côtes, telles qu’on en rencontre dans le massif de la Lozère.

Après une légère descente, je découvre, sur une hauteur, Châteauneuf-de-Randon, vieux fort démantelé, devant lequel mourut Du Guesclin.

On peut voir, du reste, à l’Habitarelle, un monument élevé à sa mémoire. La route s’élève toujours lentement à travers les pâturages et j’atteins enfin le plateau de Pelouse, où passe la ligne de faîte des eaux de la Loire et de la Garonne (altitude 1,265 m.).

Là, commence une longue descente de 15 kilomètres vers Mende, par la vallée du Lot. L’air est vif à ces hauteurs, la vue s’étend sans bornes et le coup d’œil est admirable ; c’est une véritable mer de montagnes s’étendant dans tous les sens, mais peu à peu, au fur et à mesure que la route descend, les collines grandissent et semblent s’élever de chaque côté, tandis que la rampe s’accentue. Ce n’est que grâce à un contre-pédalage énergique que je me maintiens à à une allure convenable.

Peu à peu la vallée du Lot se creuse à mes pieds, la route qui serpente maintenant aux flancs de la vallée descend rapidement.

Paysage vraiment pittoresque que celui que nous offre ce torrent du Lot, mugissant au fond d’une étroite vallée. Pas un village, pas même une habitation sur ces flancs escarpés, rien que des sapins. C’est la nature chez elle, et si ce n’étaient la route et ses poteaux télégraphiques, seuls indices de la civilisation moderne, l’on se croirait revenu aux époques lointaines de l’âge de pierre.

Après de longs détours et de nombreux kilomètres, la route se rapproche enfin du fond de la vallée ; peu à peu voici quelques habitations.

On franchit le Lot et bientôt après la vallée s’ouvre, pour laisser voir la ville de Mende (altitude 712 m.), chef-lieu de ce pays abrupt.

Il est 5 heures du soir. Je décide de m’arrêter à Mende et d’en repartir le lendemain à l’aube.

Après une rapide visite dans Mende, à la cathédrale et au pont sur le Lot, je descends à l’hôtel de Paris, recommandé par le T. C. F., où je reçois, en effet, un très cordial accueil du patron qui ne demande qu’à être agréable aux cyclistes.

Deuxième journée. — Le lendemain, dès six heures, je me mettais en route, mon itinéraire en main, décidant de franchir les 102 kilomètres dont près de la moitié en côtes terribles, qui séparent Mende d’Anduze.

Jusqu’à Balsièges, 6 kilomètres de promenade en pente douce, une route délicieuse, on suit la vallée du Lot.

Après Balsièges, la route de Florac quitte la vallée du Lot et s’achemine en pente insensible d’abord, raide ensuite, vers le col de Montmirat.

Le paysage de ces montagnes éclairées par un beau soleil levant de septembre est des plus attrayants et sa contemplation fait oublier les rudes efforts que l’on a dû faire pour atteindre le col.

La route monte pendant près de 10 kilomètres rachetant ainsi une différence d’altitude de près de 5oo mètres. Après de nombreux lacets j’atteins bientôt les mines de Montmirat et enfin le col, tant désiré de même nom.

À peine arrivé au col, tout heureux d’avoir pu faire entièrement en machine la longue et forte côte ; je suis agréablement surpris par le spectacle incomparable qui se déroule à mes , yeux émerveillés.

Près d’un poste de secours du T. C. F. établi à la limite du partage des eaux des vallées du Lot et du Tarn la vue s’élargit subitement et embrasse un horizon immense où ondulent à perte de vue les montagnes et les hauts plateaux de la Lozère.

En bas la vallée du Tarn se creuse en précipice ; c’est en vain que l’œil cherche à voir le torrent rapide, il est encore trop tôt, car le Tarn est complètement masqué par un épais matelas de nuages. On croirait voir un lac au milieu duquel quelques collines émergent, formant des îles.

Mais il faut s’arracher à cette douce et belle contemplation, l’air est vif et après les efforts rudes de la montée il ne serait guère prudent de rester inactif. Il s’agit maintenant de descendre la pente rapide et de s’enfoncer hardiment à travers la couche de nuages pour aller retrouver là-bas, bien bas, le Tarn et son inoubliable vallée.

L’expérience de la veille m’a rendu prudent et je n’ose descendre seul comme je le fis de Langogne à Mende les longues descentes serpentant au bord des précipices.

J’avise non loin de là, au milieu des rochers, une sapinette de 2 mètres de hauteur, qui va pouvoir réaliser par frottement sur la route un excellent frein, je prépare ma ficelle et à l’aide d’un bon couteau portant une lame de scie je me mets en devoir de saper à sa base le jeune arbrisseau venu sans doute là par les soins du T. C. F.

Je l’attache non sans avoir ménagé au milieu de la corde un « coupe-circuit » comme disent les électriciens, constitué ici par un morceau de ficelle plus fine, destiné à casser au moindre accroc.

À ces altitudes de 1,000 mètres et à l’âpre bise du matin il y aurait ni plus ni moins danger de mort à s’abandonner en sueur sur une machine à roue libre, aussi je partage à ce point de vue, complètement l’avis de notre camarade Perrache.

Avec la roue serve, le fagot à l’arrière et le frein à l’avant il suffit d’un léger contre-pédalage pour maintenir une vitesse raisonnable de 20 ou 25 kilomètres à l’heure : à quoi bon aller plus vite si on est touriste ?

Ce léger contre-pédalage loin de fatiguer, active la circulation du sang, et évite l’engourdissement, inévitable avec la roue libre.

Le fagot est un frein qui n’est peut-être pas bien recommandable, à cause de la poussière qu’il soulève derrière lui, en tous cas cet inconvénient est négligeable sur les routes de la Lozère ou je n’ai rencontré que de rares voitures. C’est un frein très efficace qui ralenti suffisamment quand il est judicieusement employé.

La route descend rapidement en zigs zags les flancs des collines qui forment la vallée du Tarn, bientôt la couche de nuages se rapproche et peu après j’entre en plein brouillard. Grâce au léger contre-pédalage je parviens à me réchauffer suffisamment pour n’avoir rien à craindre de cette humidité pénétrante ; puis la route descendant toujours, je laisse les nuages au-dessus de moi et j’arrive sur les bords du Tarn.

Les seuls véhicules rencontrés jusqu’ici sont, soit la diligence qui fait le service entre Anduze, gare P. L. M. et Mende, soit quelques charrettes attelées d’une paire de beaux bœufs : équipage pittoresque évidemment, mais qui paraît manquer de charme pour le cycliste.

Ces animaux avec leur pas tranquille et lent, chantés par Virgile, ne se dérangent guère de leur route et malheur au cycliste, qui ne possédant pas un ou deux freins puissants, ne peut maîtriser sa marche en pleine descente devant ces animaux, surtout s’il a affaire à un troupeau comme on en voit fréquemment dans ces pays.

J’arrive enfin sans encombre à Florac, riante sous-préfecture de la Lozère que rendent célèbre les beaux sites du voisinage. Je remonte l’admirable défilé des vallées du Tarn et du Tarnon au pied du Causse Méjean ; une nouvelle côte de près de 15 kilomètres recommence, elle va m’amener cette fois au col des Rousses et de là dans le versant méditerranéen.

La montée est longue et pénible, c’est la deuxième de la journée et 2 kilomètres avant le col je suis forcé de mettre pied à terre et d’achever le reste à pied. Afin d’abréger la montée, l’administration des ponts et chaussées a eu l’heureuse idée de percer un tunnel, c’est Le tunnel de Salidès qui une fois franchi amène le touriste sur le versant méditerranéen.

Le coup d’œil sur les Cévennes à la sortie de ce trou noir est féerique, on les domine entièrement car elles ondulent et se terminent par les grandes plaines des environs de Nîmes et de la Méditerranée.

Une nouvelle descente commence, j’ai encore recours au fagot et cette fois c’est un jeune acacia qui va faire les frais de la descente...

Parcours délicieux qui va durer 40 kilomètres dont 30 en pente douce au bord du Gardon.

En bas le paysage change, ce n’est plus la Lozère, c’est le Gard avec ses châtaigniers, puis ses oliviers à partir d’Anduze. Ici s’arrête ce récit je dirai plutôt cet itinéraire, il me suffira de rappeler comme conclusion qu’il reste encore bien des sites inconnus dans notre belle France ; de belles routes invitent le touriste, que faut-il de plus ? Il y a, il est vrai, quelques difficultés à surmonter, et ces longues côtes sont peut-être un peu dures, mais qu’importe un peu de fatigue lorsqu’on est devant des sites grandioses, ils n’en sont que plus beaux et plus attrayants. Et puis les descentes sont vraiment délicieuses à travers ces gorges sauvages et ces vallées profondes !

Chaque pays a ses charmes, et à côté des châteaux de la Touraine, des verts pâturages de la Normandie et de bien d’autres sites pittoresques, ajoutons-y ceux de la Lozère. Puissent les touristes connaître un peu cette belle France !

A. SOULIER.