VARIATIONS SUR LE TOURISME (1894)

jeudi 18 janvier 2018, par velovi

Par W. Quick, Revue mensuelle du Touring-Club de France, Mars 1894, Source gallica.bnf.fr / BnF

L’hiver s’en va et Pâques approche.

Allons, tant mieux ! Cyclistes à vos pompes ! et soufflez vos pneus !

Mais comment utiliser ces jours de fête ? La réponse est difficile s’il s’agit de quelques jours seulement.

Routes boueuses, ciel inconstant, giboulées glacées, voilà ce qui nous attend, pauvres cyclistes du Nord et de l’Est.

À ceux qui disposent d’une semaine ou deux, la réponse est plus aisée. Puisque la montagne nous est encore interdite, courons au Midi au soleil - et c’est ce qu’aussitôt libre, je m’empresserai de faire.

Déjà l’an dernier, avec quelques amis, nous parcourions à cette époque le littoral de la Méditerranée : pays merveilleux, trop célébré déjà pour que j’y aille de mon antienne louangeuse.

Cette fois c’est la Corse, la terre de Napoléon et de Paoli qui nous verra. Que le golfe du Lion nous soit clément et que le Libeccio nous épargne.

En une dizaine de jours nous aurons parcouru à bicyclette toute la Corse ou peu s’en faudra ; longé ses rives et ses fjords aux murs de granit rouge, traversé sa montagne. J’ai déjà recruté quelques braves compagnons qu’une nuit ou deux passées dans un manteau sur la paille ou sur un banc n’effraient pas et qui font bon marché de leurs aises ou malaises — y compris deux petites séances de seize heures d’un mal de mer inévitable et accepté avec résignation — hélas ! Mais ces petits ennuis seront amplement compensés par un charmant voyage dans notre « Erin » française, l’Erin méditerranéenne dont les sombres châtaigneraies, les oliviers verdoyants, les cystes et les genêts font au printemps un merveilleux bosquet. Au reste, j’espère donner à mon retour le récit succinct de notre voyage, avec l’espoir qu’il engagera plusieurs de nos amis du T. C. F. à suivre nos traces — et il s’en trouvera.

Ne sommes-nous pas tous un peu touristes au T.C. F. ? Plus ou moins, bien entendu. Chacun, suivant ses goûts, ses moyens et ses forces, surtout suivant le temps dont il dispose. Il en est beaucoup, je le sais, qui seraient trop heureux d’entreprendre ces lointaines chevauchées et qui, comme nous, amoureux de grand air et de liberté, sont sensibles aux mystérieuses et très réelles attractions de la route blanche ; qui se déroule infinie devant eux.

Mais hélas ! le temps leur fait défaut — c’est une confidence que j’ai maintes fois reçue.

Combien m’ont écrit, me disant : « Nous disposons de quatre, cinq ou six jours. Établissez-nous donc un petit itinéraire intéressant en Suisse ou ailleurs, n’importe ; notre seul désir est d’utiliser au mieux notre temps, et notre regret de n’en pouvoir consacrer davantage. » Voilà de véritables touristes, touristes quand même et Malgré tout. En revanche, il en est trop, — pas au T. C. F., c’est convenu, — de ces simili-touristes qui, libres de leur temps, mais tremblants pour leurs aises, esclaves de leurs habitudes, ignorent le plaisir du voyage effectué en pays inconnu, avec cette indépendance que donne la machine, qui méconnaissent les joies très réelles du séjour dans les petites villes, les bourgs, les modestes auberges, du copieux repas pris sans façon coudes sur tables, des mille et une curiosités inattendues qui égayent le chemin. À ceux-là je promets, s’ils peuvent se décider au départ, joie et pleine santé, car jamais je ne suis plus heureux et mieux portant que quand je me sens doucement entraîné sur des routes ignorées, vers des pays inconnus, avec devant moi quelques semaines d’insouciance et de liberté.

Les temps sont déjà bien changés. Je me souviens, voici cinq ans bientôt, aux débuts de ma vie cyclo-touriste, de la stupéfaction niaise des bonnes âmes auxquelles je narrais avec enthousiasme mes premiers projets de voyage : Dijon, Munich par Interlaken. Un joli chemin d’écoliers en vacances, comme on voit. À cette époque, il n’était guère, était-ce un mal, question des records Paris-Pétersbourg, Paris-Vienne ou Madrid, que sais-je ? Aussi les bonnes gens souriaient d’un bon sourire indulgent et me prenaient pour un illuminé. Je ne m’en plaignais pas, beaucoup le sont trop peu. Mais je dois rendre cette justice au T. C. F. que j’y ai toujours trouvé des complices. À chacun de mes voyages, en Bavière comme en Suisse, comme en Autriche et en Italie, ou comme cette année en Allemagne, en Hollande et en Belgique, j’ai toujours recruté parmi nos camarades la moitié au moins, sinon la totalité de l’effectif d’ailleurs sommaire de ma petite troupe.

Allons, le Touring-Club justifie son nom et si Touring il se nomme, touring il est !

Passons maintenant aux hôtels. Je me suis peu, très peu servi des hôtels désignés par notre Annuaire. - Voici pourquoi. — Mon itinéraire réglé, j’écris aux principaux hôtels des localités où nous devons séjourner et je demande les prix et conditions. Je choisis.—Je me suis toujours bien trouvé de ce système, qui évite les discussions, les demandes de réductions toujours peu agréables à faire et à satisfaire, et qui me permet d’établir à peu près exactement le chiffre de nos dépenses. C’est ce que je viens de faire pour la Corse, et à un franc près je sais ce que nous coûtera notre voyage.

Une proposition que je soumets à celui de nos Sociétaires qui a la charge des hôtels : ne désigner que ceux déjà choisis par quelque autre Association de touristes, qu’il s’agisse du Club Alpin, de l’Agence des Voyages économiques, voire même de l’U. V. F. Pourquoi ? Parce qu’il importe très peu aux patrons desdits hôtels, que vous apparteniez à tel ou tel groupement. Des cyclistes descendent chez lui, qu’ils soient C. A. F., U. V. F. ou T. C. F., n’importe. Il les traite bien, parce qu’il a l’espoir d’en voir d’autres, ne les écorche pas, parce qu’ils sauraient à qui s’en plaindre.

Mais que lui ferait un pauvre T. C. F. égaré chez lui ? Ah ! quand nous serons 20.000, comme au Cyclist Touring Club, parfait.

En attendant, si par nous-mêmes nous sommes encore trop peu, nos 3.000 s’ajoutant aux 10.000 du C. A. F., aux quelques milliers de l’U. V. F. font un total respectable et nous devons pouvoir obtenir partout les mêmes conditions que celles réservées aux voyageurs de commerce. Il suffirait pour cela d’un peu d’entente entre les diverses associations de touristes — cyclistes ou non.

Pourquoi ne pas adopter l’idée vraiment pratique trouvée par Conti, l’auteur des guides bien connus. On consigne après un voyage ses observations très brèves sur les divers hôtels indiqués.

Si l’on a à se plaindre de l’un d’eux, joindre la note —et l’hôtel est rayé des listes. Que cela se pratique régulièrement dans les diverses Fédérations qui se partagent les touristes et ceux-ci devenus une force parce qu’ils seront un nombre, seront partout bien soignés et non rançonnés. Au reste, pour éviter toutes surprises, rien ne vaut le procédé très simple que j’indiquais plus haut, si l’on voyage en groupes. Si l’on est seul, faire le prix avant d’entrer.

Maintenant, est-ce que ces honorables industriels ne pourraient pas, à la demande générale, se munir des accessoires très rudimentaires nécessaires aux réparations des pneus : une pompe, un peu de solution de caoutchouc, de la toile forte, quelques lames de caoutchouc mince ou de gutta.

Voilà pour les pneus. Mais il en est beaucoup parmi nos camarades qui sont non seulement cyclistes, cyclotouristes, mais encore, allons-y de notre mot : cyclophototouristes ! ou tout simplement amateurs photographes.

Or, les pauvres seraient bien heureux de trouver de-ci, de-là, un petit réduit, bien obscur, le plus obscur possible, où ils pourraient recharger en sécurité leurs magasins à répétition, châssis à répétition ou simples. Qui sait, même ! les plus sages développeraient sur-le-champ les clichés obtenus et séjourneraient plus longtemps, entendez-vous, brave hôtelier, tout heureux de trouver dans un pays curieux, pittoresque, l’occasion de satisfaire leur innocente passion.

Et que faut-il pour cela, me demanderez-vous ?

Trouvez dans votre maison un coin obscur.

D’obscur qu’il est, rendez-le, avec un peu de papier et quelques loques, noir, absolument noir ; mais pas un filet de lumière, entendez bien.

Voilà notre chambre noire : une vieille table, quelques récipients, une lanterne rouge, et c’est tout. Maintenant, vous pouvez sur vos cartes ajouter ces mots magiques pour nous : Laboratoire photographique à la disposition de MM. les Amateurs ! et nous irons chez vous, braves gens—même si le vin y est suret et les sauces maigres.

Et je propose à notre Sociétaire déjà nommé, de désigner, sur le prochain Annuaire, par une jolie pompe — voilà pour les pneus, — et par un œil bien ouvert — voilà, pas pour la police, mais pour les photographes — ceux des hôteliers qui pourront nous offrir, avec une chambre noire, de quoi ranimer nos pneus expirants.

W. Quick.

Un message, un commentaire ?

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.