NOTES D’UNE EXCURSION DANS LES MONTAGNES DU FOREZ ET EN AUVERGNE ( Roanne, juin 1892 )

mardi 14 février 2017, par velovi

Par R. Berger, Touring-Club de France, Février 1893, Source gallica.bnf.fr / BnF

Samedi soir 4 juin, veille de la Pentecôte, nous sommes enfin libres pour deux grands jours, l’ami E. et moi, et nous nous préparons à cette excursion que nous méditions depuis deux mois. Nous avons projeté une tournée de deux jours de Roanne à Clermont-Ferrand, en traversant les montagnes du Forez qui nous séparent de l’Auvergne. Notre itinéraire longuement étudié passe par St-Just-en-Chevalet, Noirétable, Thiers et Clermont et nous devons revenir par Riom, Gannat, Vichy et Lapalisse, au total 260 kilomètres. Plusieurs amis devaient se joindre à nous, mais, le jour du départ, tous nous lâchent, sous prétexte que le temps n’est pas sûr. Or, l’ami E. et moi, nous nous étions jurés de partir à l’heure fixée, quel que fût le temps.

À cinq heures du soir, donc, me trouvant libre, je m’habille en toute hâte et saute sur ma fidèle bicyclette pour aller prendre E. qui est aussi en tenue, et prêt à partir dès qu’il sera libre ; il ne pourra cependant partir que dans une demi-heure.

Comme c’est un marcheur de première force, capable d’abattre ses cent kilomètres en quatre heures, je sais qu’il m’aura bientôt rejoint ; c’est pourquoi je pars en avant et attaque bravement la route de Clermont, laquelle débute par une montée presque continue de 19 kilomètres ; mais la pente est douce, la route excellente, et c’est un plaisir de s’élever insensiblement, tandis que le splendide panorama que l’on a sous les yeux et qui embrasse toute la plaine du Roannais, s’étend et se développe de plus en plus à chaque tour de roue.

Puisque nous entrons dans les montagnes du Forez, je crois devoir mettre en garde contre les erreurs de la carte de l’Etat-Major ceux de mes confrères en tourisme qui viendraient vélocer dans ces parages ; telles routes indiquées par de larges traits, ce qui signifie des routes parfaitement carrossables, ne sont au contraire que de mauvais chemins de mulets ; il est donc urgent, avant d’entreprendre la traversée des monts du Forez, du moins dans la partie qui nous occupe, de se bien renseigner auprès des cyclistes de la région. Ainsi, la route qui, à partir du 10e kilomètre après Roanne jusqu’à Chabreloche, est indiquée sur la carte par un large trait, est absolument impraticable aux voitures et à nos machines, cette route n’étant plus entretenue depuis fort longtemps et comportant des montées d’une longueur et d’une raideur formidables.

Je prends donc à la borne 10 la route qui se détache sur la gauche ; celle-ci augmente, il est vrai, le parcours de 20 kilomètres, mais du moins, elle est en général très roulante, et jusqu’ au point culminant, le col de Noirétable, il y a à peine au total 1 kilomètre à faire à pied.

Je roule donc sans trop me presser en savourant le plaisir de respirer l’air pur imprégné de l’odeur des bois de pins qui bordent la route à droite, et en contemplant l’admirable paysage qui se déroule à mes yeux sur la gauche, lorsque, vers le 17e kilomètre, j’entends le son d’une corne.

C’est l’ami E. que j’aperçois en effet à un détour de la route à deux kilomètres derrière moi. Selon son habitude, il marche à la vitesse de 18 à 20 kilomètres à l’heure, mais je me promets bien de le laisser filer seul en avant s’il veut mener ce train-là durant notre voyage. A ce moment-là il dépasse une voiture remplie de paysans qui reviennent de la foire ; ceux-ci m’ayant déjà rencontré quelques minutes avant et le voyant filer à la montée avec une telle vitesse, s’imaginent qu’il s’agit d’une course et se mettent à lui crier : « l’attrapera ! l’attrapera pas ! »

Il n’en fallait pas tant pour redoubler son ardeur, car mon ami est quelque peu piqué de la tarentule des courses ; il est coureur, sans l’être, tout en l’étant, quoiqu’il s’en défende, et qu’il ne veuille d’autre qualification que celle de touriste.

Il pédale donc de plus belle avec rage, et au bout de trois ou quatre minutes il est auprès de moi.

Tandis qu’il constate avec fierté qu’il a mis 50 minutes pour faire ces 18 kilomètres de montée, je remarque qu’il n’emporte avec lui aucun paquet, aucun effet de rechange, il a même enlevé son porte-bagage et les garde-boue de sa machine ; comme je lui en exprime mon étonnement, il me répond avec aplomb qu’il a ainsi diminué le poids de sa machine d’un kilog et qu’il n’a pas besoin d’emporter des effets de rechange, car il est certain qu’il ne pleuvra pas. Une telle assurance me déconcerte ; je ne lui réplique rien, mais je regarde du coin de l’œil certains nuages noirs qui s’amoncellent au couchant et qui semblent me dire que j’ai bien fait d’emporter ma pèlerine imperméable et quelques menus effets. Aussi je me promets bien, quand il pleuvra le lendemain, de me gausser un peu de l’ami E. et de son imprudence. Je me vois déjà bien enveloppé dans ma pèlerine, tandis que lui est trempé jusqu’aux os et obligé de s’arrêter dans quelque ferme sur le bord de la route. A mon tour alors de le semer lui qui me sème à chaque instant dans nos excursions de chaque dimanche ! Mais il était écrit qu’il aurait raison jusqu’au bout : Pendant tout notre voyage, nous n’avous pas eu une goutte de pluie. Il fallait le voir, aussi, au retour se moquer de mon humble balluchon qu’il appelait mes bagages !

Cependant nous arrivons au bout de la montée, à l’auberge de la Croix du Lac (19 kil.de Roanne).

Là, la route fait un brusque détour et se continue par une bonne descente de 2 kilomètres. En même temps, le paysage change subitement ; nous nous trouvons maintenant dans un vallon solitaire parsemé de loin en loin de quelques humbles chaumières. Nous apercevons devant nous le village de Cremaux qui nous paraît tout près, mais qui est cependant éloigné de nous de 9 kilomètres, à cause des nombreux circuits de la route ; sur notre gauche, par l’échancrure de la vallée, nous découvrons une grande partie de la plaine du Forez, au milieu de laquelle se dresse solitaire le mont d’Uzore, puis tout au fond, la sombre ligne des montagnes qui dominent Montbrison et dont la cîme la plus élevée, Pierre-sur-Haute, est encore couverte de neige ; à notre droite, la vallée se resserre de plus en plus et finit en une gorge profonde hérissée de rochers.

Nous dévalons rapidement la pente et franchissons le ruisseau qui arrose ce vallon, puis la montée recommence, mais toujours douce et coupée de nombreux paliers, de sorte qu’on s’en aperçoit à peine.

Nous arrivons ainsi au village de Cremaux (28 kil. de Roanne) ; là nous attaquons une belle descente de 6 kilomètres en pente douce et régulière. Nous roulons en causant gaîment à travers les bois de pins qui bordent les deux côtés de la route, tandis que le soleil disparaît peu à peu derrière une des crêtes de la montagne.

Au bas de la descente, halte-là ! une côte des plus raides se dresse devant nous, mais courte heureusement. Seulement, cette montée traverse le village de Juré, ce qui fait que mon ami veut la gravir quand même ; il s’élance donc et, dans un fort emballage, arrive prestement au sommet sous les yeux des indigènes ébahis qui, lorsque je passe à mon tour poussant ma machine, me crient que je ne suis pas aussi fort que l’autre. J’arrive enfin au bout de cette terrible côte, je retrouve l’ami E. qui m’attend, puis nous sautons en selle et nous nous hâtons d’abattre les derniers kilomètres car la nuît commence à tomber et nos estomacs se mettent à crier famine.

La route se continue par une série de légères ondulations jusqu’à St-Just-en-Chevalet où nous arrivons à 8 heures 1/4 (41 kilomètres de Roanne).

Nous descendons chez la mère Gaune, à l’hôtel de Londres où nous sommes bien connus. Ne souriez pas, amis cyclistes, de ce nom prétentieux d’un hôtel de village, je vous souhaite de tomber souvent dans vos excursions sur des hôtels comme celui-là !

Un quart d’heure après notre arrivée, nous sommes à table devant un succulent civet de lièvre (au mois de juin ! n’en dites rien !) auquel succèdent des truites fraîches et délicieuses, puis deux plats de légumes et un excellent poulet dont nous ne laissons que les os, le tout arrosé du bon petit vin de nos coteaux. Je me régale enfin d’un bon fromage de montagne, tandis que E. qui est gourmand comme un bébé de trois ans engloutit le contenu d’un énorme pot de confiture.

Comme nous achevions ce plantureux dîner, arrive la mère Gaune qui nous fait force excuses de nous avoir si mal reçus : « C’était foire ici aujourd’hui, nous dit-elle, ce qui fait qu’il ne me reste rien ; si vous m’aviez prévenue, je vous aurais fait faire un bien meilleur dîner, je vous aurais gardé des écrevisses, etc., etc. » Nous la rassurons de notre mieux, et pour nous dédommager, elle nous force à accepter un verre de chartreuse, ce qui, ma foi, n’était pas de trop !

St-Just-en-Chevalet possède une notabilité vélocipédique, l’abbé Godart, inventeur d’une bicyclette sans chaîne mue au moyen de leviers ; il en a été parlé récemment dans le Cycliste et les naturels du pays en disent monts et merveilles. Nous aurions grande envie de voir cette fameuse machine ; mais, vu l’heure tardive, nous ne pouvons songer à nous présenter chez le bon abbé ; nous reviendrons une autre fois et nous promettons à la mère Gaune de lui amener une nombreuse bande de cyclistes.

Enfin nous gagnons nos chambres, d’immenses chambres, propres et très bien meublées ; nous sommes étonnés de trouver de si belles chambres et de si bons lits dans ce petit hôtel d’un humble village perdu au fond de la montagne. Notre note s’est élevée, pour notre dîner et nos chambres, au total de 8 francs. Vous voyez donc, amis cyclistes, que j’avais raison en vous souhaitant de rencontrer souvent des hôtels comme celui-là !

Le lendemain nous sommes sur pied à cinq heures et quittons cet hospitalier village dont nous admirons la position pittoresque au milieu des sommets qui l’entourent ; nous admirons également, tout près de là, le superbe château de Contenson qui appartient à la famille de Rochetaillée.

Toute cette région est dominée par une montagne élevée au sommet de laquelle se dressent deux hautes tours, derniers vestiges du château d’Urfé, car nous sommes là dans le pays d’Honoré d’Urfé, l’auteur de l’Astrée, le chantre célèbre des bords du Lignon. Nous avions déjà aperçu ces ruines, la veille, vingt kilomètres avant d’arriver à St-Just et nous les verrons encore pendant une bonne partie de la route, chaque fois que nous nous retournerons.

La route débute par une descente assez rapide de 500 mètres au bas de laquelle nous prenons à gauche pour éviter la route départementale que nous savons être absolument impraticable, puis nous traversons un petit ruisseau, affluent du Lignon.

La route où nous nous engageons doit nous conduire à Noirétable (18 kil. de St-Just), elle ne vaut pas celle que nous avons suivie la veille, mais elle est cependant assez bonne pour nos machines à condition d’y rouler à une vitesse modérée ; elle est assez accidentée, mais les côtes y sont toutes faisables en machine, sauf deux de 200 mètres chacune qui se trouvent justement dans la traversée des villages de Champolly et des Salles. Naturellement, l’ami E. y renouvelle son exploit de la veille, au risque de casser sa chaîne, ce qui me vaut encore les réflexions peu flatteuses des indigènes lorsque je passe après lui, poussant ma machine ; mais je m’en soucie peu, car je ne veux pas me fatiguer dès le commencement de la journée.

Nous avons parcouru depuis notre départ 17 kilomètres sur ces hauts plateaux, au milieu d’une nature triste et sauvage, lorsque, tout à coup, au sortir d’un bois que traverse la route, E. qui me précède d’une centaine de mètres, s’arrête en poussant un cri d’admiration ; je le rejoins bien vite et m’arrête enthousiasmé devant le magnifique panorama qui apparaît à nos yeux. A nos pieds s’étale le village de Noirétable à cheval sur le col qui sépare le Forez de l’Auvergne ; à gauche s’ouvre la vallée de l’Auzon qui descend dans la plaine du Forez, à droite la vallée de la Durolle qui descend à Thiers et que nous allons suivre tout à l’heure ; dans le fond, en face de nous, la masse sombre des forêts qui couvrent les montagnes jusqu’à leurs sommets, et au milieu desquelles apparaissent comme une tache blanche les bâtiments du couvent de N.-D. de l’Hermitage ; et derrière nous, presque audessus de nos têtes, le petit village de Cervières, accroché au flanc de la montagne, semble prêt à rouler dans la vallée. Ce spectacle est vraiment grandiose et nous passons là dix bonnes minutes à le contempler sans nous en lasser.

Mais le temps passe, et le grand air nous a ouvert l’appétit ; nous dévalons donc vivement le dernier kilomètre, et nous voilà à Noirétable chez le bon père Planche, l’ami des cyclistes, qui nous reçoit avec son large rire épanoui sur sa large face rubiconde. Nous dévorons un délicieux jambonneau que nous faisons suivre d’une bonne tasse de café préparé par le pére Planche lui-même, et en route ! car il est près de 7 h., et nous voulons nous arrêter un peu à Thiers et arriver à Clermont avant midi pour déjeuner. Nous jetons cependant un coup d’œil à l’église qui mérite une visite ; on y descend comme dans une cave ; elle a un caractère tout particulier que je n’ai remarqué dans aucune autre église, et ses vitraux m’ont paru très beaux.

De Noirétable à Thiers (24 kilomètres) la route descend par une pente douce et régulière de l’altitude de 750 métres à celle de 350 ; mais nous avons compté sans un ennemi qui se révèle à nous tout à coup, le vent qui souffle avec force du sud-ouest ; c’est justement notre direction jusqu’à Clermont, aussi il nous faut pédaler ferme pour descendre avec une vitesse raisonnable. D’autres cyclistes que nous croisons vont bien plus vite que nous, tout en montant, car le vent les pousse.

Nous traversons, à 12 kilomètres de Noirétable, Chabreloche, dont le nom seul semble indiquer que l’on se trouve en Auvergne. A partir de là, on voit de nombreuses fabriques de coutellerie tout le long de la Durolle, cela nous annonce que nous approchons de Thiers. En même temps, le paysage change ; les bois de pins que nous avons côtoyés jusque-là font place à d’énormes rochers qui se dressent à pic de chaque côté de la route et resserrent la vallée.

Nous ne sommes plus qu’à 2 kilomètres de Thiers, et nous venons de contourner la base d’un de ces immenses blocs qui semblent barrer la route, lorsque nous nous arrêtons tous deux subitement, saisis d’admiration comme nous l’avons été le matin même en arrivant à Noirétable. Nous nous trouvons en effet, sans transition aucune, en sortant de cette gorge sauvage, en face d’un des plus beaux panoramas que nous ayons jamais vus : l’ami E. a cependant beaucoup voyagé, notamment en Suisse dont je connais aussi une partie.

Tout près de nous, à droite, la ville de Thiers s’étage en amphithéâtre sur le flanc escarpé d’un des derniers contreforts de la montagne ; à notre gauche, à cent mètres au-dessous de la route, dans un étroit ravin, la Durolle bouillonne et mugit une dernière fois avant d’aller se perdre dans la Dore qui brille plus loin dans la plaine ; en face de nous, la Limagne déroule ses champs verdoyants et au loin nous apercevons Clermont et les flèches sveltes de sa cathédrale ; puis tout au fond, la chaîne des monts d’Auvergne que domine majestueusement le Puy-de-Dôme dont le sommet élancé en forme de cône se perd dans les nuages ; enfin, sur la gauche, à l’extrême horizon, les monts du Cantal nous apparaissent encore couverts de neige.

Nous restons longtemps en contemplation devant ce panorama grandiose dont nos yeux ne peuvent se rassasier et qui reste le plus beau souvenir de notre voyage. Il faut cependant partir, et quelques minutes après nous entrons à Thiers que nous visitons rapidement ; ce que nous y trouvons de mieux, c’est sa position pittoresque et l’admirable vue dont on jouit de la plupart de ses places publiques. Nous nous reposons quelques instants au café de Bordeaux dont le propriétaire, qui est membre du T. C. F. et cycliste émérite, nous donne obligeamment des renseignements intéressants sur la suite de notre itinéraire.

A 9 heures 1/4, nous quittons Thiers par une descente très raide de 800 mètres et traversons un peu plus loin la Dore à Pont-de-Dore. Jusqu’à Lezoux (14 kilomètres de Thiers) la route est bonne et pas trop accidentée, mais à partir de là, elle devient de plus en plus dure et les accidents de terrain de plus en plus corsés ; c’est, jusqu’à Pont-du-Château, une suite continuelle de montagnes russes. Nous avons aussi fort à faire pour nous défendre contre les chiens qui, en Auvergne, sont de véritables bêtes féroces ; nous en avons parfois toute une meute à nos trousses, et il faut sans cesse jouer de la cravache pour défendre nos mollets, mais ce moyen est à peine suffisant et je regrette de n’avoir pas emporté mon revolver pour corriger ces fauves d’une façon efficace.

A Pont-du-Château (27 kilomètres de Thiers) nous traversons l’Allier et gravissons la longue rue montante et mal pavée qui traverse le village. A partir de la, la route monte encore un peu puis elle devient à peu près plate jusqu’à Clermont, mais elle est toujours dure et parsemée d’innombrables tètes de chat qui nous font horriblement sauter, quoique nous ayons d’excellents caoutchoucs creux.

Ces routes d’Auvergne sont macadamisées avec les pierres que l’on tire des nombreux monticules volcaniques qui surgissent de toutes parts dans cette partie de a Limagne ; ces cailloux sont durs comme du fer et le roulement des voitures ne parvient pas à les écraser. Je comprendrais les pneumatiques sur les routes d’Auvergne, si celles-ci n’étaient pas couvertes des clous que laissent tomber les énormes souliers et sabots ferrés des Auvergnats. En Arrivant à Clermont, mes caoutchoucs étaient ornés de deux de ces longs clous pointus qui s’y étaient incrustés ; si j’avais eu des pneus, j’aurais bel et bien été arrêté en pleine route.

Enfin à midi nous arrivons à Clermont (40 kilomètres de Thiers) ayant parcouru depuis le matin 82 kilomètres avec un fort vent contraire depuis Noirétable, et pour ma part je commence à trouver cette étape suffisante.

Nous nous arrêtons en face de la gare à l’hôtel du Globe qui m’avait été recommandé ; nous nous y sommes en effet fort bien trouvés et les prix y sont modérés, son seul défaut est d’être un peu loin du centre de la ville.

Après un bon et copieux déjeuner qui nous remet tout à fait, nous commençons à visiter la ville.

Bien entendu, je ne veux pas faire ici une description de Clermont. Je citerai seulement la cathédrale, l’église de N.- D. du Port, la fontaine pétrifiante, les jardins Lecoq ; tout cela mérite une visite ; les rues sont sillonnées de jolis petits tramways électriques qui donnent beaucoup d’animation à la ville ; mais ce que nous admirons surtout, c’est la belle position de la ville sur un plateau d’où l’on jouit d’une vue superbe sur le Puy-deDôme et sur la chaîne des monts d’Auvergne.Nous faisons une petite excursion à Royat, charmante station thermale dont nous visitons la grotte, la belle église romane et l’ancien prieuré. Puis nous revenons à Clermont nous reposer sur la terrasse du café Lyonnais, place de Jaude, où nous attendons une caravane de cyclistes et alpinistes stéphanois annoncée par le Cycliste ; nous attendons longtemps, mais nous ne voyons rien venir ; nos braves stéphanois auront sans doute été retenu près de leurs puits de mine par la crainte du mauvais temps, en quoi ils ont eu bien tort.

Il n’est bruit dans tout Clermont, ce jour-là, que de la course de Paris à Clermont organisée par la maison Michelin, et dont on attend les coureurs le lendemain matin, toute la ville se prépare à les recevoir et à leur faire fête.

Nous allons enfin, dîner, et nous coucher de bonne heure, car le lendemain nous avons devant nous une étape de 130 kilomètres pour regagner nos pénates.

Le lendemain à 6 heures du matin nous partons ; toute la ville est déjà sur pied et une foule nombreuse se tient sur la place de Jaude, comme hypnotisée, en face de la tribune des juges de l’arrivée de la course. Nous traversons Montferrand, faubourg de Clermont et attaquons la route de Gannat. De nombreux cyclistes qui vont à la rencontre des coureurs partent en même temps que nous. A10 kilomètres de Clermont nous voyons arriver Stéphane avec ses quatre entraîneurs, il ne paraît pas fatigué ; lui ne prend pas part officiellement à la course, il la fait seulement pour le record et aussi dans le but de prouver la supériorité des Dunlop sur les Michelin.

A Riom (20 ????? kilomètres de Clermont) nous nous arrêtons quelques instants pour prendre un café et jeter un coup d’œil sur la ville qui, avec ses maisons et ses monuments anciens, a conservé un certain cachet moyen âge. Là aussi tout le monde est sur pied pour voir les coureurs.

A notre sortie de Riom, nous croisons Farman, puis Corre et plusieurs autres qui se suivent à peu de distance les uns des autres. L’ami E. qui se sent alors dans son élément, me lâche et file en avant au-devant des coureurs, il leur parle, les encourage, et pour un peu, il rebrousserait chemin pour entraîner ceux d’entre eux qui n’ont pas d’entraîneurs.

Tous ces coureurs paraissent, en général, fatigués ; ils ont eu beaucoup à lutter pendant toute la nuit contre le vent qui a rendu leur marche très pénible ; ils se plaignent aussi beaucoup des clous dont presque tous ont eu leurs pneus perforés, ce qui leur a occasionné de longs et fréquents arrêts.

L’un d’eux, que je rencontre exténué et assis sur le bord de la route, me demande dès qu’il m’aperçoit, si je n’ai pas un peu de cognac ou de rhum, et me dit qu’il est incapable d’aller plus loin si je n’ai rien pour le réconforter ; heureusement j’ai toujours avec moi une gourde de kola, je la lui tends et il en avale avidement deux ou trois gorgées. Je remarque qu’il porte l’insigne de l’U.V. F., tandis que je porte celui du T. C. F., et je me dis alors que nous autres, humbles touristes à l’allure de tortue, nous pouvons donc être parfois de quelque utilité à ces grands coureurs qui nous dédaignent et qui s’en vont toujours tout droit sans rien voir autour d’eux. Au bout de quatre ou cinq minutes - mon coureur paraît être un peu remis ; il me dit en effet que cela lui fait du bien et qu’il se sent la force de continuer la course ; il me remercie avec effusion et le voilà parti ! J’ai su ensuite qu’il était arrivé dans un assez bon rang.

Tout en me comparant modestement au bon Samaritain, je me remets en route de mon côté, et à 9 heures j’arrive à Aigueperse (29 kilomètres de Clermont) où je retrouve E. en train de se restaurer ; je m’empresse de l’imiter, puis nous repartons. A peine en selle, E. me lâche de nouveau pour voler au devant des coureurs qui maintenant se succèdent de plus en plus nombreux, et moi je continue philosophiquement mon petit train-train ordinaire.

Depuis Clermont, nous sommes en plaine, mais cela ne veut pas dire que les routes soient très faciles, au contraire, jusqu’à Vichy et même jusqu’à Lapalisse, il faut sans cesse monter et descendre, remonter et redescendre, ce n’est littéralement qu’une suite ininterrompue de montagnes russes ; de plus, tant que l’on est dans le Puy-de-Dôme, la route est hérissée de têtes de chat volcaniques qui la rendent excessivement dure, mais dès que l’on arrive dans l’Allier, 5 kilomètres après Aigueperse, les têtes de chat disparaissent, la route devient plus unie et l’on peut au moins rouler sans être secoué. J’accélère donc mon allure et arrive bientôt à Gannat (38 kil. de Clermont) où je rejoins de nouveau l’ami E.

Nous ne nous arrêtons pas à Gannat qui n’a du reste rien de bien intéressant et nous tournons brusquement à droite pour prendre la route de Vichy. Nous disons adieu à la course et aux coureurs, et le tourisme reprend tous ses droits.

En quittant Gannat, nous avons laissé derrièrenous la ligne des monts d’ Auvergne qui, depuis Clermont formaient sur notre gauche un admirable rideau ; nous avons maintenant en face de nous les montagnes de la Madeleine qui prolongent au nord les monts du Forez et qui sont pour nous de vieilles connaissances. En même temps nous avons laissé les belles plantations d’arbres fruitiers qui bordaient la route et nous roulons entre deux rangées de grands arbres touffus qui nous couvrent de leur ombre, car au temps nuageux de la veille a succédé un chaud et gai soleil.

Nous marchons maintenant côte à côte en causant des péripéties de la course et à 11 heures 1/2 nous traversons l’Allier et entrons à Vichy (18 kil. de Gannat, 56 kil. de Clermont.) Nous descendons à l’hôtel du Globe ; c’est l’hôtel du T. C. F., de plus le propriétaire est un compatriote, nous y sommes donc parfaitement reçus. Nous y trouvons un de nos amis D. qui est venu au-devant de nous. Tout en déjeunant nous lui contons notre voyage et lui faisons éprouver de grands regrets de ne nous avoir pas accompagné depuis notre départ. Nous visitons ensuite la ville qui commence à être fort animée et après une longue flânerie sous les arbres du grand parc, autour de la musique, nous nous remettons en route à 4 heures 1/2.

Nous traversons Cusset et gravissons, en grande partie à pied, la côte très raide de 1500 mètres environ par laquelle commence la route de Lapalisse ; au sommet de la côte, une brusque descente nous fait, pour ainsi dire, plonger dans le vide ; nous montons et descendons ainsi pendant une dizaine de kilomètres, puis sur une belle route à peu près plate, nous roulons parmi d’immenses prairies peuplées de superbes troupeaux de bœufs et à 6 heures nous arrivons à Lapalisse (23 kil. de Vichy) coquette petite ville que traverse la Bèbre aux eaux claires et poissonneuses et que domine le château gothique du maréchal de la Palisse dont la chanson a rendu le nom populaire. Nous nous arrêtons au café des Négociants, rendez-vous des cyclistes de la localité, où nous sommes reçus avec beaucoup d’amabilité.

A 6 heures 1/2 nous repartons, mais là, l’ami E. qui est pressé de rentrer chez lui, me serre la main et file à toute vitesse. D. veut le suivre, mais comme il paraît fatigué, je prévois que je le repêcherai en route, mais que rien ne presse, je veux faire durer le plaisir longtemps et ne pas terminer mon voyage si brusquement.

Au sortir de Lapalisse, la route monte doucement pendant 15 kilomètres pour franchir le dernier contrefort des monts de la Madeleine ; puis 2 kilomètres de descente, et j’arrive à Saint-Martin d’Estreaux où je trouve D. qui vient d’arriver ; nous décidons de diner là, car nous commençons à être affamés.

On voit tout près de ce village le château très bien conservé et restauré de Chateaumorand qui fut la résidence de la célèbre Diane de Chitteaurnorand, épouse d’Honoré d’Urfé, A 8 heutes 1/2 nous allumons nos lanternes et en selle ! A partir de là, la route descend jusqu’à Roanne, elle est cependant coupée de quelques petites montées ; le sol en est très uni, et nous roulons sans peine. Je trouve beaucoup de charme à voyager ainsi la nuit et à glisser silencieusement sur la route tandis que la lueur que projete ma lanterne fuit incessament devant moi , les arbres qui bordent la route prennent des aspects fantastiques ; les mille bruits de la vie des champs s’éteignent peu à peu, et l’on jouit, plus encore que pendant le jour, de la paix sereine des campagnes.

Nous traversons plusieurs villages endormis et enfin à 10 heures pile nous arrivons à Roanne (5okil. de Lapalisse, 130 kil. de Clermont). Je suis enchanté, pour ma part, de cette escapade et je rentre chez moi en bénissant la fée bicyclette qui procure au touriste des joies inconnues des esprits terre-à-terre et lui permet de passer si rapidement de la ville à la plaine et de la plaine aux montagnes.

Hier, en effet, nous avons franchi les monts du Forez, avec leurs villages pittoresques et leurs rochers abrupts, leurs bois de pins à l’odeur pénétrante et leurs ruisseaux qui bondissent dans les ravins profonds. Nous avons admiré leurs panoramas splendides et salué les hautes tours en ruine de leurs vieux manoirs féodaux.

Aujourd’hui nous avons traversé des plaines aux horizons immenses, les vastes plaines de la Limagne et du Bourbonnais, avec leurs grasses prairies et leurs riches moissons, leurs villes animées et leurs rivières qui coulent lentement sous les saules.

Donc, touristes et confrères de la pédale qui aimez toutes ces belles choses et qui pouvez disposer de longs jours de liberté, tournez votre guidon vers nos belles montagnes trop peu connues encore du Forez et du Lyonnais, venez parcourir nos riches plaines du Bourbonnais, de l’Auvergne et du Forez, vous y trouverez matière à longues et nombreuses excursions et vous en emporterez une ample moisson de souvenirs charmants.

R. BERGER.

TCF 1893/02 (A4,N2)


Voir en ligne : TCF 1893/02 (A4,N2)