Paru dans la Revue du Touring-Club de France, Septembre 1903
Un soir de l’hiver dernier, je feuilletais le Dauphiné de Joanne. Je cherchais, sans grand espoir je l’avoue, un coin ignoré de la généralité des touristes et offrant quelque particularité curieuse.
À la page 117, je lus cette phrase : On pourra observer à la ferme d’Ambel la vie pastorale telle qu’elle existait au moyen âge.
Et j’inscrivis Ambel sur mon carnet d’excursions.
⁂
En mai, j’écrivis à M. le docteur Brugueirolle, délégué du T. C.à Saint-Jean-en-Royan. Je lui demandai de vouloir bien m’indiquer ce qu’il y avait à voir sur la route d’Ambel, Joanne, dans ce chapitre, étant par trop concis. — J’arriverai, lui disais-je, à Saint-Jean vers trois heures, afin d’être à Ambel à sept.
M. le docteur Brugueirolle, par une longue et très intéressante lettre, me dissuada de partir de Saint-Jean à trois heures, m’assurant que je ne serais à Ambel qu’à onze heures du soir, si toutefois je ne m’égarais pas. Coucher à St-Jean, ajoutait-il, était infiniment plus sûr. Je suivis ce conseil, modifiai mon horaire, et, le 6 juillet, après une dure étape, que la chaleur avait rendue encore plus pénible, je mettais enfin pied à terre devant les tourelles de l’hôtel Bertrand.
Après avoir renouvelé connaissance avec les truites de la Lyonne, je m’enquis de la demeure du docteur que je voulais remercier. À huit heures je sonnai à la grille d’une jolie villa entourée d’un jardin. Par extraordinaire, le docteur Brugueirolle était chez lui : son accueil fut extrêmement courtois.
J’arrive à l’instant, me dit-il, permettez-moi de dîner à la hâte, et ensuite, si vous le voulez bien, nous passerons la soirée ensemble. Je me mets à votre entière disposition pour tous les renseignements que vous pouvez désirer.
Et pendant que le docteur « expédiait » son repas, je me disais :
« Quelle admirable création que celle des délégués du Touring-Club ! Pour le touriste, elle est véritablement sans prix. Partout où il passe, même dans les plus petites localités, il sait qu’il trouvera quelqu’un prêt à le renseigner, à lui aplanir toutes difficultés et dont les conseils lui seront précieux.
Connaissant à fond le pays, le délégué rectifiera les erreurs inévitables d’un itinéraire fait sur la carte et en réparera les omissions. Grâce à cette franc-maçonnerie sportive, le touriste ne se sent jamais seul et a la certitude absolue de sortir toujours d’embarras. Et, chose étonnante, prodigieuse, je n’ai partout rencontré que de complaisants, de sympathiques délégués du T. C. ! C’est à se demander si le délégué acariâtre, grincheux, existe. Mais à voir l’extraordinaire sûreté, l’incroyable habileté avec lesquelles ils ont été choisis, j’en doute fort. »
Le docteur Brugueirolle, en homme de sport, eut vite dîné.
— Je suis à vous, me dit-il. Voulez-vous que nous allions prendre le café sous les marronniers du Champ de Mars ?
Chemin faisant, je demandai au docteur pourquoi il m’avait déconseillé de partir de Saint-Jean à trois heures pour Ambel. — Vingt kilomètres, ajoutai-je, par n’importe quels chemins, se font facilement en quatre heures.
— S’il y avait un chemin, me répondit-il, vous auriez raison. Mais il n’y a, passé Bouvante, qu’un sentier muletier, qui grimpe comme une échelle et qui, de plus, est toujours raviné et encombré de grosses pierres. Vous auriez été obligé de porter presque continuellement votre bicyclette. En outre, dans la nuit, sûrement, vous vous seriez égaré. Il vous aurait fallu un guide. »
Tout en causant, nous avions traversé Saint-Jean, et nous étions arrivés sur le Champ de Mars. Nous nous assîmes sur le devant d’un café, sous la grande ombre des marronniers qu’illuminaient en dessous les nombreuses lumières d’un cirque dont la musique faisait rage.
— J’ai lu, il y a longtemps, dis-je au docteur, et je ne sais plus dans quel recueil, qu’un village du Royannais, dont j’ai également oublié le nom, conservait un vieil usage qui s’appelle, je crois, le Reinage. Pouvez-vous me donner là-dessus quelques renseignements ?
— C’est à Saint-Laurent, me répondit-il, que subsiste encore cette ancienne coutume. Je n’ai jamais assisté au Reinage. Voici ce que j’en sais : Un dimanche, après les vêpres, le curé monte en chaire, le visage souriant — on est toujours souriant quand on va faire appel à la bourse de son prochain.
« — Mes chers frères, dit-il, suivant l’antique usage de notre chère paroisse, je vais mettre aux enchères le titre de Roi. Y a-t-il preneur à 50 francs ?
« — À 100, dit une voix.
« — 200, répond une autre.
« — 260, s’écrie une troisième. »
Et d’enchères en enchères, ce titre monte parfois très haut : il a atteint 800 francs. Même cérémonie pour le titre de Reine. Ensuite l’adjudication continue pour les titres de Dauphin et de Dauphine, et enfin de Connétable. Les enchères terminées, une grande procession a lieu dans le village, où ces hauts personnages occupent les places d’honneur. Certaines années, des jalousies, des rivalités font que ces titres sont très disputés. Je dois dire qu’aujourd’hui les habitants de Saint-Laurent se sont rendu compte de leur vanité. Les enchères vont déclinant et le Reinage disparaîtra bientôt.
— Connaissez-vous l’origine de cette extraordinaire coutume ?
— Non, mais j’écrirai, si vous le désirez, au curé de Saint-Laurent et vous enverrai sa réponse. »
Notre entretien fut interrompu à ce moment par la venue de deux amis du docteur Brugueirolle. Ils s’assirent à notre table et naturellement commencèrent par se plaindre de la température suffocante de la journée.
— C’est pire qu’à Majunga, assura l’un d’eux, qui arrivait de Madagascar.
Je fis tomber la conversation sur Ambel. L’autre ami du docteur avait fait cette course. Il m’engagea à laisser ma bicyclette à Bouvante.
— Vous n’en sortiriez pas, me dit-il, il vous faudrait porter très souvent votre machine. Et puis, réellement, vous seriez déçu. Vous verriez à Ambel une immense cheminée où brûlent des troncs d’arbres entiers, des tables où s’assoient cinquante faucheurs, des prairies où paissent quatre cents bœufs ou vaches, des troupeaux de chevaux sauvages et cinq mille moutons qui y transhument en ce moment. Mais en fait de vieilles coutumes, de vieux usages, vous ne trouverez rien, absolument rien.
Ajoutez que pour en sortir, soit du côté de Lente par Malatrat, soit du côté d’Omblèze, les chemins sont épouvantables. »
Mon parti fut vite pris.
— Je me rends, répondis-je, je renonce à Ambel.
Je passerai par Léoncel et de là, par Plan-de-Baix, je rejoindrai facilement la route de Die.
— Excellente idée, me dit le docteur Brugueirolle, vous pourrez visiter à Léoncel une très belle et très intéressante église, monument historique entretenu par l’État. Et à ce propos, allez voir le curé, c’est, paraît-il, un homme charmant qui se fera un vrai plaisir de vous montrer son église. Je connais à Léoncel une très bonne auberge, chez Bénistant ; mais comme il y a deux auberges de ce nom, demandez celle de Bénistant ancien facteur. »
Ensuite la conversation changea de sujet.
À 10 heures, vu mon départ matinal, je me retirai. Le docteur voulut m’accompagner jusqu’à mon hôtel. Après l’avoir de nouveau remercié de son aimable accueil, je lui serrai affectueusement les mains.
— N’oubliez pas, lui dis-je, d’écrire au curé. Le Reinage est tellement incroyable que je tiendrais beaucoup à en savoir l’origine.
— Je n’aurais garde de l’oublier, vous pouvez compter sur moi. Je vous écrirai bientôt. » Et nous nous séparâmes dans une dernière poignée de mains.
Monté dans ma chambre, accoudé à la fenêtre grande ouverte — il ne fallait pas songer à dormir avant que se fût tue la musique discordante et assourdissante du cirque — je fumais une cigarette en pensant à ce bizarre usage de Saint-Laurent.
« Que j’aimerais, me disais-je, le connaître le nom du curé ou du moine dont le cerveau génial créa le Reinage ! Ce devait être un psychologue éminent. Quelle merveilleuse connaissance du cœur et de l’esprit de ses paroissiens ! La vanité, quel puissant levier pour qui sait s’en servir ! Le Reinage, c’est l’impôt idéal, l’impôt payé volontairement et payé avec plaisir. » Et je me plus à imaginer un système d’impôts de ce genre. Quels revenus cachés ne donnent pas encore aujourd’hui certaines décorations exotiques, certains titres, et si cela se faisait à bureau ouvert, quel succès ! quelle foule ! L’égalité est une agréable duperie. Notre passion pour elle se manifeste surtout par un steeple-chase endiablé après tout ce qui peut nous distinguer de notre voisin, et pour la satisfaire rien ne nous rebute, rien ne nous coûte. L’égalité ! de nos jours, ceux qui en parlent le plus y pensent le moins. Elle n’a été, n’est et ne sera que le suprême expédient de rhéteurs aux abois.
⁂
Le lendemain, par suite d’un malentendu, je ne quittai Saint-Jean-en-Royan qu’à 4 heures 30.
Malgré l’heure matinale, la route continuellement exposée au soleil levant était brûlante — tous les touristes se rappellent la deuxième semaine de juillet dernier — pas la moindre brise ne soufflait, la chaleur était lourde, accablante. L’air semblait embrasé et j’avais la sensation de marcher dans une fournaise.
Aussi, quoique mon développement fût de 2m,90, j’étais obligé tous les deux kilomètres de faire une courte halte pour pouvoir respirer. J’ai rarement fait un effort de volonté pareil.
La route, après avoir franchi la Lyonne, s’élevait en décrivant de nombreux lacets. Elle traversait des pâturages, des plantations de noyers, des taillis de chênes. Vers le dixième kilomètre, elle se rapprocha de la Lyonne de Léoncel que je voyais, à une grande profondeur, miroiter au soleil. Elle courait, fraîche, limpide, inaccessible ; sa vue était pour moi un véritable supplice. À droite se dressaient de gigantesques rochers à pic. Ce site, d’une sauvagerie extrême, porte le nom de Pas de l’Escalier. Ensuite la vallée se rétrécit et son orientation ayant changé, je fus à l’ombre ; néanmoins, la chaleur était toujours écrasante.
Enfin, près du moulin de Siguret, la route arriva au niveau de la Lyonne. C’était de la glace pure et je me hâtai de remonter en machine faire une réaction, hélas ! trop facile.
À partir de Siguret, le chemin ombragé par des taillis de hêtres devint ravissant. Bientôt la vallée s’élargit et au milieu de pâturages apparut une haute et vieille église surmontée d’un clocher, autour de laquelle se groupaient cinq à six maisons. C’était Léoncel.
De chaque côté, les montagnes étaient boisées de sapins ; à droite, j’apercevais les lacets rougeâtres de la route du col de Torniol ; et, dans le lointain, s’ouvrait, lumineuse, la grande échancrure de la Vacherie.
Un paysan me montra l’auberge de Bénistant — l’ancien facteur — elle se trouve à gauche, à 100 mètres de la route. — Après avoir déjeuné, je me dirigeai vers l’église.
L’église de Léoncel appartient au style roman de l’époque de transition. À côté et adjacent s’élève un long bâtiment. C’est une partie de l’ancienne abbaye qui contient le presbytère, la mairie et l’école. Un enfant m’ouvrit la porte de la cure. J’entrai dans le cloître et rencontrai aussitôt une vieille femme.
C’était précisément la servante du curé.
— Je désirerais voir M. le curé, lui dis-je.
— Donnez-vous la peine d’entrer. Je crois que M. le curé est dans sa chambre. Je vais le prévenir. » Elle revint presque immédiatement.
— M. le curé est sorti, je viens de l’apercevoir dans la prairie. Je vais le chercher. » Et elle me laissa seul.
Le cabinet où j’avais été introduit était peu ordinaire. Trois côtés de la pièce étaient recouverts d’une tapisserie assez vulgaire, mais le quatrième présentait une très belle boiserie de style Louis XIV. Accrochée au mur : l’Angélus de Millet en chromolithographie, quelques gravures à sujets religieux. Sur un panneau, entre deux gravures, une carabine et un fusil. À gauche de la cheminée, un râtelier de pipes dont quelques-unes merveilleusement « culottées ».
À droite, des cannes, des alpenstocks, un coup-de-poing américain. Sur les tables, beaucoup de livres, de brochures, de journaux, et, jeté sur le tout, un chapeau de rotin.
Près de la cheminée, se trouvait une bergère. Je me représentais le curé, assis dans ce large fauteuil, devant un feu clair et joyeux de hêtre ou de sapin, les pieds sur les chenets, la pipe bien bourrée, tirant de voluptueuses bouffées pendant que la neige tombait silencieusement sur la campagne ou que la bise hurlait sur le toit et sifflait aux fenêtres. Ces pipes si bien « culottées » indiquaient un remarquable estomac : conséquence, un excellent caractère. Une bonne santé, une bonne pipe, un bon feu, des livres, une servante fidèle, être loin de tout centre civilisé, il n’en faut pas davantage pour être heureux. Le chapeau de rotin prouvait une grande simplicité ; l’alpenstok, aux pointes usées, un robuste marcheur. L’été, le curé devait mener une vie active, la vie du montagnard touriste ; l’hiver, fumer et lire au coin du feu. Le monde, pour lui, s’arrêtait aux limites de sa paroisse, et par les journaux seulement il communiquait avec notre folle et absurde planète.
Le curé de Léoncel devait être un homme heureux.
Il était sûrement un sage.
Me levant de mon fauteuil, j’allai vers la fenêtre et j’admirais le calme idyllique du paysage, quand j’aperçus, sur le sentier qui montait vers le presbytère, le curé pressant le pas.
Il était en soutane, chaussé de gros sabots — absolument indispensables pour se promener dans les prés humides de rosée — et avait sur la tête un immense chapeau de toile grise doublé de vert. Âgé de trente-cinq ans environ, de taille moyenne, corpulent, la figure pleine, colorée, il paraissait plein de force et de santé.
Bientôt j’entendis la porte du cloître s’ouvrir, et le curé entra dans le cabinet.
« Monsieur le curé, lui dis-je, hier soir, à Saint-Jean, j’ai entendu parler si élogieusement de vous que je n’ai pas voulu passer devant votre presbytère sans vous faire une visite. Peut-être la jugerez-vous un peu intéressée, car je me propose de vous demander quelques renseignements sur votre église et sur Léoncel. »
Le curé s’inclina en souriant.
— Je vous donnerai tous ceux que je possède.
J’habite Léoncel depuis six ans et je connais à fond le pays. Quel genre de renseignements désirez-vous ?
— Ce qui m’intéresse, ce sont les détails de mœurs, les vestiges du passé, les anciennes coutumes. Léoncel en a-t-il conservé quelques-unes ?
— Non, nous vivons comme dans tous les pays de montagne. Il y fait très froid l’hiver, frais l’été, vu notre altitude de 940 mètres. Il n’y a de curieux que mon église. Vous n’ignorez pas que c’est un monument historique, et, à ce titre, entretenu par l’État.
Vous me permettrez de vous la faire visiter.
— Ainsi, monsieur le curé, vous ne pouvez me citer aucune particularité sur vos paroissiens ? les noces, les baptêmes, les enterrements.
— Comme partout, interrompit-il.
— Et sur leur caractère ? Sont-ils hospitaliers, sont-ce de bonnes gens ou des montagnards finots et trompeurs ?
— Ce sont, me dit-il — et je voyais dans ses yeux la joie que lui causait ma demande — les plus braves gens du monde. Très pratiquants, excellents catholiques, leur conduite privée cadre avec leurs principes religieux. Ils sont d’une loyauté à toute épreuve.
— Pourriez-vous m’en donner un exemple ?
— Très facilement. Jamais ici, quand quelqu’un prête de l’argent, il ne réclame de billet, de preuve écrite. La parole de l’emprunteur suffit.
Prêter de l’argent sur parole ! alors qu’ailleurs, même avec des billets, on ne le rend pas ! Décidément Léoncel était un pays paradoxal s’il en fut.
« Il y a un an, continua le curé, un de mes paroissiens vint m’emprunter 400 francs pour six mois.
Immédiatement je les lui remis, sûr, complètement sûr qu’il me les rendrait au jour dit. Pendant ces six mois, chaque dimanche, après la messe, il me prenait à part : Monsieur le curé, me disait-il, si vous avez besoin de votre argent, prévenez-moi quelques jours avant ; je vendrai ma récolte à perte et vous le rendrai. Jamais je n’ai été témoin, jamais je n’ai ouï dire qu’une parole donnée n’ait été tenue. »
Après avoir félicité le curé sur ses paroissiens, je l’interrogeai sur la vie qu’il menait en hiver.
— Je ne m’ennuie jamais, me répondit-il. Avant les froids, je fais provision de bois, de farine, de vin et de pommes de terre. Je lis beaucoup, je suis très heureux ici.
— Pourriez-vous, monsieur le curé, me fournir quelques détails sur l’église et sur l’abbaye ? Je les visiterais ensuite avec plus d’intérêt.
— L’église et l’abbaye ont été bâties par des moines cisterciens, venus de Bonnevaux en mars 1137, sous la conduite de saint Jean, premier abbé du monastère, plus tard évêque de Valence. En 1790, le monastère fut fermé, et le prieur et les deux religieux qui l’habitaient se dispersèrent. Cette abbaye fut un moment très importante, l’ordre était fort riche. Malheureusement, ces montagnes devenaient souvent le lieu de refuge des malandrins traqués dans les plaines.
Ils assiégeaient l’abbaye, les moines s’enfuyaient, et le couvent a été ainsi pillé plusieurs fois.
« Vous êtes ici dans la chambre du prieur. Remarquez ce parquet en chêne, ces boiseries ; elles vous indiquent le luxe et la richesse de l’abbaye. Je vais, si vous le voulez bien, vous faire maintenant visiter mon église ; mais, avant, permettez-moi de prendre une chaussure plus convenable. »
Et, quittant ses sabots d’un mouvement sec, il prit sous la table une superbe paire de bottes qu’il enfila en un clin d’œil. Jamais je ne vis enfiler des bottes avec une pareille maëstria.
— Si vous voulez me suivre ? Je passe devant pour vous montrer le chemin.
Je suivis le curé. Nous traversions le cloître quand tout à coup il s’arrêta.
Il faut que je vous fasse voir mon cheval, me dit-il.
Et, ouvrant une porte, il me fit entrer dans une écurie où était attaché un petit cheval aux jambes fines et nerveuses. Le poil luisant, respirant la vigueur, il était très correctement étrillé.
Je lui fis compliment de son cheval.
J’adore les chevaux, me répondit-il. D’ailleurs, ce cheval m’est indispensable, ma paroisse étant très étendue, et les chemins, ou plutôt les sentiers, très pénibles.
— Je ne voudrais pas être indiscret, monsieur le curé, dis-je, mais me serait-il permis de vous demander si c’est le gouvernement qui vous a offert cette agréable monture ?
— Le gouvernement ! s’écria le curé stupéfait, et, me regardant, il se mit à rire.
Aussitôt je me rendis compte de la naïveté et de l’absurdité de ma demande, et je ris à mon tour.
Nous sortîmes de l’écurie. Au bout du cloître, le curé poussa une porte et nous pénétrâmes dans l’église. Il me conduisit près du porche pour me faire juger de l’ensemble. L’église était réellement d’une simplicité fort belle. Je remarquai le soubassement du bénitier, le sceau de l’abbaye, sculpté en bas-relief sur un mur. Il représente un lion — d’où le nom de Léoncel.
De chaque côté du chœur, deux saints à barbe blonde peinturlurés de couleurs criardes étaient placés sur des socles. Le curé les regardait d’un œil complaisant.
— C’est moi qui les ai achetés, me dit-il d’un air satisfait.
Je ne répondis rien, exaspéré en dedans de moi, de la tache que faisaient dans cette admirable église ces deux échantillons de l’industrie de la rue Saint-Sulpice — on commence par un chromo, on finit par saint Antoine. Telle est la pente.
— Je devine, continua le curé, ce que vous pensez de mes saints. Il y a même des touristes qui me les ont vertement reprochés : « Pourquoi diable avez-vous acheté ces horreurs ! » se sont-ils écriés en les voyant. Je crois bien que des saints de pierre ou de marbre s’en harmoniseraient mieux avec mon église, mais ceux-ci ont une grande qualité, c’est qu’ils ne sont pas chers. Et puis mes montagnards les trouvent si beaux !
« Je vous dois une compensation, continua l’excellent prêtre, je vais vous montrer la merveille de mon église. » Et il se dirigea vers le chœur.
— « Voici d’abord l’autel », me dit-il.
L’autel était en bois, de style Louis XV. À six ou sept mètres au-dessus était suspendu à la voûte un dais de forme rectangulaire. L’effet n’en était pas heureux.
— Pourquoi ce dais est-il suspendu si haut ? demandai-je, ce n’est pas évidemment celui qui vous sert aux processions ?
— Pourquoi ? je m’en vais vous le dire, répondit en souriant le curé. Quoique l’église soit un monument historique, entretenu par l’État, il y pleut. Ce dais sert de parapluie à l’autel.
— Très ingénieux, répondis-je. Et je me félicitai de n’être pas entretenu par l’État.
— « Voici ensuite un candélabre en bois dont j’ai refusé 400 francs. Je ne pouvais faire différemment, tout ici appartenant au gouvernement. »
Le candélabre était beau, mais je trouvais la compensation encore insuffisante quand le curé me touchant le bras me dit : « Voyez notre Christ ! »
Au mur était accrochée une grande croix en bois noirci par le temps sur laquelle était sculpté un Christ presque de grandeur naturelle. C’était, en vérité, un merveilleux chef-d’œuvre et j’admirai en silence.
— Un musée de Londres en a offert cent mille francs, me dit avec orgueil le curé. L’État n’a pas accepté. »
Je m’étais approché de la croix. La tête du Christ respirait une résignation, une souffrance infinies. Je ne pouvais me lasser d’admirer.
— « Chaque fois, reprit le curé, que l’inspecteur des monuments historiques vient à Léoncel, il fait décrocher la croix et la placer sous un jour favorable.
Ensuite, assis devant elle, il passe parfois une heure dans une contemplation muette. J’attends prochainement sa venue. Mon pauvre clocher a été foudroyé et menace ruine, mais le réparera-t-on ? Je demanderai toujours un paratonnerre. »
La visite de l’église était terminée et, après avoir fait le tour des ruines de l’abbaye, nous revînmes dans la chambre du prieur où nous causâmes quelques instants en regardant des photographies de Léoncel.
Ne voulant pas abuser du curé je me levai bientôt pour prendre congé.
Pourriez-vous, lui dis-je, m’indiquer une bonne auberge à Plan-de-Baix ? Je compte m’y arrêter pour déjeuner.
Le curé réfléchit un instant.
— Allez chez Sauvan, c’est la meilleure. Il est bien protestant, mais à Plan-de-Baix les protestants sont d’excellentes gens.
Je remerciai le bienveillant curé, lui serrai la main et repartis.
⁂
Au sortir de Léoncel, le chemin s’élève à travers des pâturages. Je passai près de l’ancien vivier des moines : des restes de murs en marquent l’emplacement. Je traversai la Vacherie et à la bifurcation de Peyrus, je croisai deux landaus bondés d’excursionnistes. Qu’ils se font donc rares aujourd’hui ceux qui voyagent à bicyclette ou avec le bâton ferré ! Je me permets de dire que ce sont les vrais touristes.
Toujours montant entre de maigres taillis, j’atteignis le col et devant moi apparurent les montagnes du Diois. La route était fort bonne, la descente rapide, aussi arrivai-je bientôt à Plan-de-Baix.
À l’entrée du village, sur le bord du chemin, étaient assises trois fillettes d’une dizaine d’années.
— M. N. est-il ici ? demandai-je. Et sur leur réponse affirmative, assuré de trouver le pasteur, je me dirigeai par une pente invraisemblable vers l’auberge de Sauvan.
Après avoir déjeuné, vu la chaleur sénégalienne qu’il faisait, je renvoyai à 4 heures ma visite et me fis donner une chambre pour me reposer.
À 3 heures, on frappa à la porte.
— M. le pasteur, me dit l’hôtelier, a appris que vous désiriez le voir ; devant s’absenter ce soir, il vous attend maintenant.
— « C’est bien, répondis-je, veuillez faire dire à M. N. que dans dix minutes je serai chez lui. » Et j’admirai combien les nouvelles se répandent vite.
Au bas de l’escalier je trouvai une fillette assise sur une marche. Elle me conduisit à un pré ombragé de grands arbres, où plusieurs dames, des jeunes filles, venues à Plan-de-Baix pour une cure d’air, étaient assises sur l’herbe ou allongées dans des fauteuils de toile. Les unes brodaient, lisaient ; les autres se contentaient de respirer l’air embrasé que, par une heureuse illusion, elles se figuraient alpestre.
— Veuillez, monsieur, vous asseoir, M. le pasteur va venir, me dit une dame qui faisait de la tapisserie, assise au pied d’un noyer. Et d’un geste aimable, elle me montra le gazon.
Je m’assis et causai avec cette dame. Je parlai de Léoncel, de la route que je venais de parcourir, de ma dernière excursion à la forêt de Lente, et ma mauvaise étoile fit que je racontai une course aux Grands-Goulets, où, à la montée des Echevis, j’avais croisé une caravane de onze cyclistes ou cyclettistes de Crest, traînant tous un fagot. Ils soulevaient une poussière atroce. Doués du plus fabuleux appétit, ils avaient fait le vide dans tous les hôtels où je m’arrêtai. Les sauterelles du Sahara ne sont pas plus dévorantes. Ce fut vraiment une fâcheuse inspiration.
Le pasteur apparut enfin sur la route et je m’empressai d’aller à sa rencontre. Après m’être présenté, je lui expliquai le but de ma visite.
— Malheureusement, dis-je, ces dames avec qui je causais m’ont assuré que Plan-de-Baix n’avait conservé aucune vieille coutume et n’offrait absolument rien de curieux.
— Ces dames se trompent, me répondit le pasteur, je suis prêt à vous donner tous les renseignements que vous pouvez désirer, soit historiques, anecdotiques, géographiques, ethnographiques, philosophiques, botaniques, minéralogiques, etc. Le sujet est inépuisable.
Je le regardai, stupéfait, ébloui. Le Dieu des Touristes sûrement était intervenu. Mais par quels déboires nouveaux compenserait-il une aussi miraculeuse rencontre ?
— « Venez au presbytère, ajouta M. N., nous causerons au moins à l’ombre. » Et nous montâmes dans le village.
Le pasteur de Plan-de-Baix causait fort aimablement. Très vif, très communicatif, jovial, plein de rondeur et de cordialité, c’était un véritable méridional.
Arrivés au presbytère, nous nous assîmes sur une terrasse exposée au nord, d’où l’on découvrait un admirable panorama.
J’interrogeai alors le pasteur. À part une légende sur le château de Montrond dont nous dominions les tourelles, ses renseignements n’offraient pas le moindre intérêt. Et ma stupéfaction d’il y a un instant changeait de sens.
— Mais enfin, monsieur le pasteur, il n’y a donc rien de curieux à Plan-de-Baix ? Le sujet, disiez-vous, était inépuisable ! à moins qu’ici, ce qui déjà serait curieux, je l’avoue, les mots n’aient pas la même valeur qu’ailleurs. Permettez-moi de renverser les rôles et de vous conter ce dont hier soir on me fit part : le Reinage de Saint-Laurent-en-Royan.
Il m’interrompit aux premiers mots.
— Le Reinage ! s’écria-t-il, mais nous l’avons et vous verrez que nous sommes bien plus intelligents qu’à Saint-Laurent, car ici il ne coûte rien.
— « Vous aviez le Reinage et vous n’en disiez mot ! réparez vite votre oubli, monsieur le pasteur. Je vais noter les longs détails que vous ne pouvez manquer de me donner ». Et M. N., bien « aiguillé », me dit : « D’abord, ici, nous n’élisons qu’un dauphin qui de droit devient roi l’année suivante, son avènement a lieu sans difficulté et sans aucune formalité, ce qui le distingue passablement de ses frères régnant réellement. Nous avons donc toujours un roi et un dauphin.
Le jour de l’élection venu, à 9 heures, le roi, accompagné de tout son cortège, se rend à l’église.
Le curé fait un discours de circonstance, en général sur un sujet agricole. À 11 heures, retour chez le roi, « beuveries » devant des pyramides, devant des montagnes de beignets. À 4 heures, élection du dauphin qui restera dauphin, pendant un an et qui passera roi à l’expiration de la royauté du roi actuel. À 5 heures, le cortège se dirige vers un champ où des bœufs sont attelés à une charrue. Le roi fait une raie, le dauphin en fait une autre. Et cela signifie que l’on doit s’aider dans les travaux des champs.
Ensuite la fête continue le soir et, ce qui est regrettable, de nouveau longues « beuveries ». Il règne ici une telle entente, une telle harmonie entre tous les habitants qu’à un roi catholique succède toujours un roi protestant. »
— Mais c’est fort intéressant, dis-je, et évidemment Plan-de-Baix doit conserver encore d’autres vieilles coutumes.. Les noces, par exemple, n’offrent-elles rien de particulier ?
— Non, que je sache.
— Je vous en prie, cherchez bien. Se font-elles identiquement comme partout ? N’y a-t-il rien, rien ?
Le pasteur réfléchit un instant, puis tout à coup sa figure s’illumina.
— Mais si, et quelque chose d’extrêmement curieux, mais pas en tout cas pour le marié. Figurez-vous que la première nuit de noces, il est mis à la porte de la maison. Il en est réduit à soupirer aux étoiles et à caresser l’espoir d’être plus heureux le lendemain.
— Et la mariée, que devient-elle dans cette fâcheuse séparation ?
— La mariée ? Elle passe la nuit avec ses amies qui la gardent jalousement.
Le pasteur de Plan-de-Baix commençait à tenir ses promesses et il m’aurait été agréable d’insister encore. Mais le soleil baissait et il n’était déjà que trop tard. J’apercevais dans le lointain, se découpant sur le ciel, les trois pics de Rochecourbe, au pied desquels il me fallait passer ce soir, et sous moi, m’attirant, se déroulaient les blancs lacets de la route.
Je remerciai le pasteur de son accueil, lui dis adieu et me dirigeai vers l’auberge. J’y pris ma bicyclette et, quelques minutes après, je descendais rapidement sur Beaufort.
⁂
Un mois plus tard, je recevais à Rochegude une très aimable lettre de M. le docteur Brugueirolle.
Elle contenait une intéressante note du curé de Saint-Laurent. Je la donne textuellement :
Quelques notes sur le Raynage de Saint-Laurent-en-Royan (Drôme)
« La cérémonie de notre Raynage est une cérémonie qui ne se célèbre nulle autre part dans la région, ni dans le département. J’ai ouï dire cependant qu’ailleurs, au loin, dans deux ou trois paroisses, une fête semblable avait lieu : ce qui ferait supposer une commune origine et une identité d’idées et de souvenirs, disparus depuis longtemps et qui est un indice de son antiquité.
Nous n’avons pas de papiers qui établissent l’époque où elle a été instituée. Les gens du pays et les anciens se rappellent l’avoir vue toujours pratiquée dans la paroisse ; et si loin qu’on remonte, on la trouve en usage à Saint-Laurent.
Voici en quoi elle consiste : « On met au concours ou aux enchères le titre de Roi, de Reine, de Dauphin, de Dauphine, et de connétables : six titres que l’on adjuge au plus offrant.
L’offrande est faite à la T. S. Vierge, à cette fin d’obtenir une grâce temporelle ou spirituelle ; le titre de Reine, à laquelle incombe l’achat du pain bénit, est pris en particulier en vue d’obtenir un heureux établissement, ce qui manque rarement d’obtenir son effet, et sert à l’ornementation de son autel et aux frais du culte.
La cérémonie se fait à Vêpres, le 3e dimanche après Pâques. On se réunit à l’église. Les dignitaires de l’année précédente sont convoqués le dimanche précédent au prône et occupent une place d’honneur dans le chœur. Après le chant des psaumes, un prédicateur de circonstance monte en chaire et fait un discours en l’honneur de la T. S. Vierge. Après, le curé lui succède et nomme les anciens titulaires en les invitant à venir déposer l’offrande promise l’année précédente. Le roi, le premier, s’étant approché et exécuté, fixe lui-même le prix auquel il met son titre de roi pour l’année suivante ; et le concours commence.
On a vu ce titre disputé avec acharnement et monter à une somme considérable. Le concours clos, on proclame le nom du nouveau titulaire, et le titre de reine est ensuite mis aux enchères pour être adjugé de même au plus offrant. Et ainsi de suite.
Après avoir épuisé la série des titres, le curé proclame les noms des nouveaux élus, et tous, anciens et nouveaux titulaires, se réunissent au presbytère pour clore la fête.
Autrefois, après la proclamation des dignitaires, on sortait de l’église, et l’on faisait, au son des cloches, une belle procession dans le bourg. Le nouveau roi, la nouvelle reine, etc., marchaient à la place d’honneur et portaient dans leurs mains la superbe couronne de pain bénit que la reine leur avait donnée. Mais, depuis quelque temps, cette procession n’a plus lieu, pour éviter les plaisanteries, non pas d’étrangers qui assistaient toujours en grand nombre et respectueux à cette fête, mais des gens du pays qui, comme partout, n’ont rien de plus à cœur que de faire disparaître les vestiges du passé et ce qui pourrait recommander la localité à l’attention publique.
Ces titres, comme on le voit, rappellent tous les titres de l’ancienne cour de France, et sont pour moi un précieux indice de l’époque où cette fête a été instituée. Il n’y aurait rien que de très vraisemblable à supposer qu’elle remonte au temps où le Dauphin de France, depuis Louis XI, habitait notre contrée. Je le répète, l’origine de cette fête se perd dans la nuit du temps, et rappelle trop l’ancien régime et la vieille monarchie pour ne pas croire qu’on en ait eu la première idée pendant qu’elle florissait en France, aux jours où le prince vivait familièrement au milieu de nous. »
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Négligeant le côté si ingénieusement pécuniaire du Reinage, je ne puis que m’associer à la désolation du curé de Saint-Laurent touchant la disparition de cette curieuse coutume. Je me bornerai à une seule remarque sur cette longue note.
Le titre de Reine étant adjugé au plus offrant, c’est-à-dire à la jeune fille la plus fortunée, et rien comme une jolie dot ne régularisant les traits d’un visage, il est tout naturel qu’elle fasse un « heureux établissement ».
C’est le contraire qui serait véritablement miraculeux.
Novembre 1902
d’Espinassous
