Cher fantôme à moustaches

mercredi 20 décembre 2017, par velovi

Par Henry de la Tombelle, Le Cycliste, Décembre 1950

« J’ai croisé sur la grand’ route une forte paire de moustaches se détachant sur un couvre-nuque qui flottait au vent. Au-dessous, barrant la poitrine maillotée de bleu marine, un trait horizontal, le large guidon de jadis. Et puis des jambes qui tournaient dans du bouffant.
Saisi, ému, instinctivement mon bras droit se dresse, et mes lèvres se desserrent : Bonjour, vieux frère !
C’était un fantôme. Il ne me vit pas. Ça ne vous voit jamais, les fantômes. C’était un routier de la Belle Époque. Sans doute allait-il découvrir Gennevilliers ou Chatou, ou quelque raccourci, ou détour, pour éviter les pavés. Mettez-vous à sa place : le progrès venait de lui donner, sous forme de roues, une paire d’ailes. Muni de cartes, guides, boussole, provisions, bougies pour la lanterne, alcool camphré pour les genoux, lorgnons bleus et gilets de flanelle, il se prenait très au sérieux, comme nous le faisons encore, d’ailleurs. Mais voilà : Il partait, lui, de rien. Depuis l’origine des temps on n’avait pas imaginé de donner à un bipède le pouvoir de se déplacer gratuitement et par ses propres forces beaucoup plus vite qu’un cheval.
Nous, au contraire, avec nos avions qui démolissent le mur sonique... avec notre service régulier Paris-New-York en douze heures au lieu de huit jours, nous, dis-je, il nous faut quelque courage pour arborer encore l’insigne des camelots de la pédale ! Car enfin peut-on tenir longtemps le rôle du monsieur qui prétend être et avoir été ? Les slogans de l’enthousiasme peuvent-ils servir, à notre époque, cinquante ans, sans usure ?
Cher fantôme à moustaches, si loin de nous, si près de nous, nous aurions pu échanger nos montures sans y trouver très grande différence, mais surtout nous aurions pu échanger nos cœurs de cyclotouristes. Je crois qu’ils n’ont pas fini de battre au même rythme... et c’est cela qui est merveilleux. »

H. de la T.

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