Le tour du Mézenc

dimanche 21 janvier 2018, par velovi


Par Velocio, Le Cycliste 1919, reparu dans Le cycliste Février 1971, coll. pers.

Une randonnée diffère d’une excursion en ceci qu’elle est menée rondement, sans le souci d’entrer dans les détails des sites parcourus et qu’elle a simplement pour but de préparer les programmes de futures excursions. La randonnée ressemble assez à l’étape-transport qui va droit au but, au terme du voyage, comme si on y allait par le chemin de fer, l’automobile ou tout autre moyen de transport rapide ; elle n’en diffère qu’en ce point qu’elle doit fournir au randonneur une succession de sites variés qu’il se gravera dans la mémoire. Si l’étape-transport est souvent monotone, parce que généralement effectuée sur des itinéraires peu intéressants et maintes fois parcourus, la randonnée, elle, tient constamment l’esprit en éveil ; elle traverse toujours des régions qui méritent une inspection plus minutieuse et qu’on ne visite pas souvent parce qu’elles ne se trouvent pas alignées le long des grandes voies de communication.
En tant que centre de cyclotourisme, notre ville de Saint-Étienne nous offre de très beaux itinéraires pour randonnées simplement dominicales, mais en offrira de plus beaux encore quand la semaine anglaise sera bien entrée dans les mœurs.
En voici quelques-unes, devenues classiques à notre « École stéphanoise » : le tour du Mézenc, le tour de Pierre-sur-Haute, le col du Rousset, celui des Echarmeaux, les monts de la Madeleine, Vichy, Clermont-Ferrand, les lacs d’Auvergne, le Velay, le Vivarais, les monts du Lyonnais... Nous n’avons que l’embarras du choix. Des randonneurs tels que Bussod et Thorsonnax — qui n’ont pas laissé de successeurs, dommage ! — reculèrent jusqu’au col du Lautaret, jusqu’à Genève, jusqu’au col des Aravis, les bornes de nos randonnées simplement dominicales.
Nous avons choisi pour renouer, après les cinq terribles années de la guerre, le lien entre nos anciennes et futures randonnées, le Tour du Mézenc entre l’Ardèche et la Haute-Loire, relativement facile lorsqu’on n’y ajoute pas l’aller et le retour de Mézillac à Vals-les-Bains qui, sur ses quarante-cinq kilomètres, fait perdre et regagner environ huit cents mètres de dénivellation, lesquels, s’ajoutant aux trois mille mètres d’élévation du circuit, corsent singulièrement l’étape... Par ailleurs, la plupart de nos randonneurs venant à peine d’être démobilisés, n’ont pas encore recouvré leur forme d’avant-guerre et nous ne pouvons pas songer aux grandes randonnées avant l’année prochaine.
Comme je l’expliquai dans « Le Mémorial », afin qu’on ne nous accusât pas de fuir les réjouissances patriotiques : « Pour fêter la victoire et la paix chacun, le 14 juillet, se réjouira à sa manière : les amis de la bouteille boiront quelques flacons de plus ; ceux qui ne vivent que pour manger s’octroieront une bonne indigestion et les bouffis de vanité s’efforceront d’éblouir le populaire par l’éclat de leurs dorures toutes fraîches. C’est pourquoi nous irons, comme autrefois, respirer l’air pur des hautes altitudes... »
Ainsi nous nous trouvâmes ce jour-là, à 3 heures précises du matin, à la Digonnière : un jeune Parisien, qui pourrait être rangé parmi les meilleurs randonneurs, montait une machine de course à boyaux, munie simplement de légers garde-boue, de deux freins et de six vitesses par moyeu B.S.A., plus une « chaîne flottante ». Une très bonne pédale aussi, originaire de la Charente, résidant à Saint-Étienne depuis quelques années (l’« École stéphanoise » s’infuse de sang nouveau) avait une « routière » légère, avec simplement 3,30 m, 4,30 m et 5,75 m de développement de son
moyeu B.S.A. également. Pour mon compte, sur ma vieille « Flottante » de 1912, je disposais de 3,35 m, 4,75 m et 6,10 m, trois vitesses bien échelonnées, mais système de changement de vitesse trop lent à côté de l’instantanéité de la manœuvre du B.S.A. et trop incertain à cause de l’état du sol qui, souvent, m’obligea à mettre pied à terre pour replacer ma chaîne qu’un cahot soudain faisait sauter hors des « doigts d’acier » qui la guident. Cela et le pneu de « facteur » que j’avais à ma roue avant firent que, toute la journée, je fus une cause de moindre allure pour tout le groupe. Ah ! le temps n’est plus où les cycles oui venaient de loin prendre part à nos excursions étaient si mal outillés que la première venue de mes « poly » suffisait à leur démontrer, en les vannant complètement avant la fin de la journée, que de faibles muscles armés de bons outils étaient supérieurs à des muscles puissants mais mal armés.
Pour en revenir à notre randonnée, partis à 3 heures précises, nous arrivons à 5 heures, par Saint-Genest et Marlhes, à Dunières, avec une onglée carabinée, tant nous avions eu froid dans la descente. Il y a, sur cette route entre Marlhes et Dunières, un tronçon d’environ deux kilomètres qui jamais, depuis trente ans que je le connais, n’a été si peu que ce soit entretenu. Ce bout de route n’appartient-il donc à aucun département ? à aucune commune ? Il ressemble actuellement à un lit de torrent, d’énormes cailloux, des bancs de sable l’obstruent et nous obligent à mettre pied à terre. J’y fausse même ma roue directrice, que nous devons réparer à Dunières. Le reste de la route, avant et après, est très convenable, et l’on est d’autant plus désagréablement surpris quand on arrive à grande allure dans ces ornières.
De Dunières à Montfaucon, très joli paysage matinal, avec brume dans les bas-fonds, présage de beau temps ; route très bonne aussi. De Montfaucon à Tence, route meilleure encore, étroite, plus jolie, avec des échappées lointaines. Notre jeune Parisien en est enchanté, et les prés fleuris qu’arrose la Seine lui semblent bien plats à côté de nos montagnes (1). L’air vif lui a ouvert l’appétit et il parle déjà de déjeuner ; mais ni à Monfaucon, ni à Tence, les cafés ne sont ouverts. Au Mazet-Saint-Voy, c’est tout juste, et nous essuyons d’abord un refus. Heureusement qu’une bonne dame compatit à notre détresse et nous indique un autre hôtel où, mieux accueillis, nous obtenons café au lait, miel, beurre. Ainsi restaurés, nous sommes vite à Fay-le-Froid. Le vent s’est levé et nous est favorable, le sol n’est pas trop mauvais et nous sommes ainsi aux Estables à 9 heures.
Ces premiers quatre-vingt-dix kilomètres ont été négociés en six heures, arrêts compris. Je ne les avais jamais faits aussi vite. Le trajet des Estables au Gerbier-de-Jonc est le clou de cette randonnée. Après les Baraques, où notre route croise celle de Saint-Agrève au Puy, le paysage a pris un caractère plus austère : on entre, cela se sent, dans une région moins fertile, les bois disparaissent, les champs sont parsemés de blocs de rocher qui semblent autant d’éclats d’un gigantesque obus sorti d’un immense « crapouillot » volcanique. Et, certes, c’est bien ainsi qu’ils furent projetés, il y a des milliers et des milliers d’années, du sein de la terre. Jusqu’aux Estables, nous ne verrons plus que des prairies émaillées de fleurs qui ondoient sous les caresses un peu brutales d’un vent du nord désagréable.
En même temps que nous, arrivait aux Estables un groupe familial de quatre cyclotouristes venant du Puy, les seuls que nous rencontrâmes au cours de cette randonnée. À peine a-t-on fait quelques kilomètres sur la route du Gerbier, que l’impression triste, qu’on a depuis les Baraques, disparaît. À notre droite, un frais vallon boisé se creuse, d’où s’échappe un gros ruisseau qui fuit dans une gorge de plus en plus profonde. Là fut fondée, je ne sais à quelle époque, une chartreuse qui en vit de cruelles au temps des guerres de religion. Les huguenots s’en emparèrent par surprise, en août 1569, et assassinèrent quelques religieux, mais bientôt, surpris à leur tour par les catholiques, ils furent massacrés jusqu’au dernier et jetés pêle-mêle dans un grand trou encore appelé aujourd’hui « lou traou dos higonaous ». Nous avons vu tout cela d’un peu haut, d’un peu loin, d’un peu vite, mais ce site mérite de devenir le but d’une excursion.
Nous entrons sous bois, des bois délicieux, d’un vert tendre très agréable aux yeux. Le sol est roulant, l’ombre épaisse, le vent semble apaisé et nous cheminons en file indienne, sans effort, bien que la montée soit assez sensible sur nos petits développements. Soudain, devant nous, la route se dérobe ; la vue, bornée tout à l’heure par des bois et des prairies, se perd dans le vide ; il nous semble que nous allons, en avançant, plonger dans l’infini. On éprouve vraiment une sensation bizarre, qui n’est pas loin du vertige, en arrivant à l’improviste sur le bord de l’immense dépression qu’a creusée, au pied du rocher des Pradoux, quelque puissante secousse volcanique. La route tourne brusquement à droite et fait le tour de cette dépression ; une ferme est là qui doit, en hiver, se trouver bien isolée. Le site est trop remarquable pour que notre Parisien néglige de le photographier, et nous servirons, le collègue stéphanois et moi, de premier plan.
Le Gerbier-de-Jonc, dont nous avons déjà aperçu la pointe, se rapproche à vue d’œil, et nous mettons bientôt pied à terre devant la source de la Loire, qui attend toujours le monument qu’on doit y ériger depuis bien longtemps. Le chalet du syndicat d’initiative est fermé et plus délabré que jamais ; durant la guerre, il a servi à loger des prisonniers allemands qui, entre autres travaux, ont procédé à la réfection des routes environnantes, très bonnes aujourd’hui, si on les compare à ce qu’elles étaient autrefois, celle surtout du Gerbier à Mézilhac. Le vent est froid comme glace et, pendant que mes compagnons font l’ascension du Gerbier, je me promène, peu vêtu, autour du chalet, et j’y attrape un bon rhume. À la ferme de la Loire, où nous aurions volontiers bu et mangé quelque chose de chaud, on nous refuse nettement quoi que ce soit. Ces gens-là sont, peu hospitaliers ; la dure existence qu’ils mènent, là-haut, est leur excuse, mais notez bien que leur isolement ne les empêche pas de connaître exactement les prix du beurre, des œufs et du reste !... Pourtant, comme le petit déjeuner du Mazet est déjà loin, nous nous installons sur un banc installé par le « Touring-Club de France », à l’abri du vent, et nous attaquons les provisions tirées des sacs.
Après une bonne heure passée ainsi, nous filons sur Mézilhac et nous eûmes, pendant ces dix-huit à vingt kilomètres, deux pneus à réparer, seuls accidents de route de la journée. Nous ne voulions, à Mézilhac, que prendre une omelette et du café, mais on nous servit un repas complet, devant lequel nous ne reculâmes pas. Rien ne fut dédaigné : hors-d’œuvre, omelette, pommes de terre, truite, dessert. Notre Parisien dévorait tout, surtout le beurre, avec son bel appétit de vingt ans ; notre Stéphanois ne boudait pas à la besogne ; je suivais de mon mieux, à table comme sur la route.
On s’attarda à parler cyclotechnie et cyclotourisme et je fus seul à soutenir la cause de la monoserve (le pignon fixe) à laquelle, pendant la guerre, je me suis réhabitué, et qui me parait avoir, en tant que machine d’entraînement, de réels avantages. Elle apprend en effet à tourner vite et à appuyer fort ; elle combat ainsi la paresse naturelle à l’homme que la poly favorise au contraire, en nous invitant à pousser les manettes du changement de vitesse dès que la pédale devient un peu dure ou un peu fuyante. Avec la monoserve, n’eût-on que le faible développement de 4,50 m — celui que j’ai sur mon « Ouragan » de 1891 — quand la rampe s’accentue et passe de 5 à 7, 8 voire 9 %, il n’y a pas à dire, il faut augmenter l’effort, il faut en mettre sur la pédale pour avancer, et la force des muscles cyclomoteurs est ainsi entretenue. Quand, d’autre part, on a devant soi une pente douce ou derrière soi un bon vent favorable, ou quand la machine tend à s’emballer aux fortes descentes, il ne s’agit pas de lâcher les pédales, mais de tourner à 80, 100, 120, 140 tours/minute, et l’on entretient ainsi la souplesse du moteur humain. Et depuis que je m’entraîne sur cette monoserve jusqu’à faire des excursions de deux cents kilomètres dans la journée, j’ai constaté une notable augmentation de ma vitesse de jambes. J’ai constaté aussi que, sur les mauvaises routes, je puis plus aisément, en roue serve, entretenir une allure un peu vive, car l’élan de la machine, me relevant forcément les jambes, m’empêche de sentir autant les chocs en m’obligeant à pédaler, alors qu’en roue libre, je serais tenté de rester immobile sur les pédales pour franchir un mauvais passage.
J’ai eu maintes fois l’occasion de comparer roue libre et roue serve au cours de mes fréquents voyages de Saint-Étienne à Lyon et retour et, sur cette route détestable entre toutes, sillonnée comme elle l’est sans cesse par les autos et les camions, je ne vais pas moins vite, d’un bout à l’autre, en monoserve qu’en poly libre et, sur certains tronçons (les plus mauvais) je vais plus vite en monoserve, tandis que, sur certains autres (les meilleurs) je vais plus vite en poly libre. Mais un point sur lequel il ne saurait y avoir la moindre discussion, c’est que la bicyclette destinée au cyclotourisme ne saurait être comprise autrement qu’à roue libre et à plusieurs vitesses (au moins trois : 3, 4,50 et 6 m de développement). L’idéal, pour mon compte, serait que la moyenne, de préférence, soit en roue serve. Nous eûmes cela autrefois, à l’époque de transition qui précéda le triomphe complet et définitif de la roue libre. Un moyeu anglais à deux vitesses — le « Fagan », si j’ai bonne mémoire — nous était offert avec roue libre au grand développement en prise directe, roue serve au petit et roue folle entre les deux. À la place de cette dernière — qui n’était que dangereuse — nous adaptions à ce moyeu, par une seconde chaîne, un troisième pignon plus petit que les deux autres et sur roue libre ; le petit développement du moyeu devenait donc la moyenne vitesse, et nous avions exactement ce que je réclame aujourd’hui. Mais nous ne connaissions pas alors notre bonheur — comme souvent — et la roue serve semblait de plus en plus une hérésie, un vestige des temps barbares. « Roue libre partout » était devenue la formule, comme l’avait été, quinze ans auparavant, la formule « billes partout ». Pas plus l’une que l’autre, ces formules ne sont des vérités absolues.
Cependant quand, en 1915, je m’avisai de retirer de mon musée des antiques mon « Ouragan » de 1891, j’étais bien loin de croire que la roue serve avait toutes les qualités que je lui ai découvertes depuis ; je lui demandais simplement de me permettre, en hiver, de m’échauffer un peu en redescendant des Grands-Bois à Saint-Étienne où, en
roue libre, j’arrivais toujours transi de froid. Peu à peu, par une pratique soutenue et des essais comparatifs, j’ai découvert dans cette répudiée, des qualités que je ne veux ni dédaigner ni surestimer, mais qui font que mon écurie renfermera, toujours, une bicyclette à roue serve.
Ainsi ai-je fait pour le tandem, cet autre méconnu, et ferai-je pour le tricycle, cet incompris. C’est en procédant à des comparaisons incessantes sur le terrain, à des expériences qui semblent parfois incohérentes et conduites à tort et à travers, que l’on parvient à une conception plus juste des côtés forts et des côtés faibles de chaque chose.
Cette longue discussion nous démontre combien les heures passent vite quand on se met à discuter entre cycles autour d’une tasse de bon café après un excellent repas ; c’est pourquoi nous ne quittâmes Mézilhac qu’à 14 heures, en même temps qu’un automobiliste qui semblait attendre à la porte que nous nous mettions en route pour démarrer lui-même, et qui nous précéda de peu jusqu’au Cheylard. Une heure pour descendre au Cheylard (22 km), deux heures pour remonter à Saint-Agrève (25 km) et nous nous retrouvons à table dans un petit café de cette bourgade que peu d’années ont suffi pour mettre à la mode et pour transformer en véritable station estivale mondaine. Au cours de la longue montée coupée de quelques paliers, mes compagnons se sont réciproquement tâtés, et ils en ont mis à qui mieux mieux, le Stéphanois se montrant supérieur quand la rampe s’accentuait, alors que le Parisien gagnait du terrain sur le plat, résultat facile à concevoir, puisque l’un était plus habitué à la montagne et l’autre mieux préparé et mieux armé aussi pour la vitesse en palier.
Un peu d’émulation entre randonneurs à la fin de l’étape n’est pas pour me déplaire, bien que mon âge, toujours de beaucoup supérieur à celui de mes compagnons de route, ne m’ait jamais permis de prendre part à ces joutes courtoises. C’est pourquoi, en sortant de Saint-Agrève, je les invitai à prendre les devants et à me laisser finir seul et à l’allure convenable pour rentrer avant la nuit, la fin du parcours jusqu’aux Grands-Bois.
J’aime beaucoup, quand rien ne me presse, terminer en promenade de pur agrément une randonnée au cours de laquelle je ne me suis pas ménagé afin de ne pas trop voir baisser l’allure générale. Les heures vespérales sont fraîches et reposantes pour l’épiderme surchauffé par l’exercice et le soleil. C’est à ces moments-là, alors qu’une sorte de volupté subtile se glisse dans mes veines, que je plains sincèrement les pauvres gens qui, ne s’étant pas fatigués, n’apprécient pas la douceur du repos, qui, n’ayant pas eu chaud dans le milieu du jour, qui, n’ayant pas connu la faim, la soif, le sommeil qu’engendré le travail ou l’effort sportif pénible et soutenu, ne connaîtront jamais l’exquise sensation de bien-être que la satisfaction de ces besoins nous procure.
Mes compagnons partirent donc et furent bientôt hors de vue ; mais pour différents motifs, ils durent s’arrêter à plusieurs reprises et, somme toute, nous ne fûmes jamais à plus d’un kilomètre les uns des autres ; nous arrivâmes ensemble à l’Hôtel du Grand-Bois, exactement à l’heure fixée. D’avoir eu, le matin, tant de beaux spectacles constamment sous les yeux, nuisit certainement à ceux qui, de Mézilhac à Saint-Agrève et de Saint-Agrève au Grand-Bois, se déroulèrent devant nous. Cependant, il faut rendre justice à cette magnifique haute vallée de l’Eyrieux, qui n’a pas volé sa réputation, et que couronne si dignement le belvédère de Saint-Agrève, d’où nous avons contemplé, dans toute son étendue, le massif du Mézenc, que notre itinéraire contournait en une vaste ellipse de deux cent quarante kilomètres.
Le plateau qui, par Devesset, s’étend jusqu’à Saint-Bonnet-le-Froid, domine, tant à droite qu’à gauche, de vastes étendues ; un de mes anciens compagnons de grandes balades que les vicissitudes de l’existence ont, après la guerre, amené à préférer l’Afrique à l’Europe, Oran à Saint-Étienne, ne manquait jamais, quand nous passions ensemble sur ce plateau, de me montrer, à l’horizon, ou le mont Blanc ou Roche-courbe, ou je ne sais quels autres sommets, que je ne pouvais naturellement pas apercevoir à cause de ma myopie. Mais il les voyait et cela me suffisait et cela me suffit encore aujourd’hui pour dire qu’il vaut mieux revenir de Saint-Agrève par notre chemin que par Le Chambon-de-Tence, dont la route est pourtant jolie et offre, ça et là, des sous-bois, des échappées dans la vallée du Lignon, qui ne sont pas sans charme. En réalité, tous les environs de Saint-Étienne sont intéressants et retiennent l’attention des cyclotouristes qui les découvrent. L’Ardèche, la Haute-Loire, l’Isère et le Puy-de-Dôme mettent à la portée de nos randonnées dominicales les plus beaux circuits de montagne qu’on puisse souhaiter, abstraction faite des Alpes et des Pyrénées, et les autres limitrophes : Rhône, Saône-et-Loire, Allier, nous offrent, dans les méandres de leurs collines, des vallées, délicieuses où le sol, en général très bon, invite aux grandes allures. Nous sommes donc très bien partagés et nous aurions tort de négliger le cyclotourisme.

VELOCIO (1919)