Un cyclotouriste (1922)

dimanche 18 mars 2018, par velovi

Dans Bulletin officiel mensuel du Nord-touriste et de l’Automobile-club du Nord, octobre-novembre-décembre 1922, Source gallica.bnf.fr / BnF

Anachorète, poète et cycliste, M. de Vivie (Vélocio) apparaît comme une figure étonnante de précurseur.

A l’appui de la campagne menée en notre Bulletin, en faveur de la renaissance du cyclotourisme, c’est-à-dire du grand tourisme à bicyclette, il nous est agréable de donner ci-dessous un article de notre grand quotidien « L’ Auto ».

Nous serions heureux s’il inspirait au plus grand nombre de nos adhérents le désir et la ferme intention de devenir des cyclotouristes dans le sens complet de ce mot.

M. de Vivie avait 18 ans quand, à l’aube du siècle dernier, il fut séduit par les exploits des velocemen de l’époque. « Vélocio » (M. de Vivie) acheta une machine et commença son apprentissage. Son professeur n’était autre que M. Gauthier, inventeur et constructeur d’une des premières bicyclettes françaises. M. de Vivie allait vite en besogne. Après huit jours d’entraînement, il était tellement sûr de lui qu’il partait pour Lyon ! L’expédition fertile en incidents, dura plus de neuf heures !

Cependant, l’enthousiasme du jeune homme était à son comble ; Vélocio ne tarda pas à devenir l’un des meilleurs parmi les adeptes du grand « bi » et du « tricycle sociable ». Sur cet engin, il prit part à la première épreuve régionale, organisée à Yssingeaux, en 1881. Orage effroyable, accrochages mouvementés, discours, chansons, fanfare des pompiers, fleurs, Champagne, rien ne manqua à la tête.

En 1886, Vélocio installait un magasin pour la vente des bicyclettes et des tricycles nickelés qu’il venait d’importer d’Angleterre. Son catalogue qui comportait un grand choix de « sparkbrook » et de « kangaroo » s’enrichit bientôt d’un article sensationnel : « la bicyclette Gauthier, à direction automatique ».

Cette bicyclette prit part à la première course sur piste disputée à Saint-Étienne en 1886 ; Vélocio était starter.

D’autre part, M. de Vivie travaillait à la fondation d’un journal. Le premier numéro du « Cycliste » vit le jour en janvier 1887. Il y avait alors en France peu de journaux traitant exclusivement de vélocipédie ; la feuille de « Vélocio » est la seule qui existe encore. Et quelles savoureuses chroniques savait écrire son directeur ! Quel plaidoyer éloquent en faveur de la jeune industrie ! Même parfois en vers... comme ceux-ci :

Par-devant , une roue ; une autre par derrière ;
Elles s’en vont ensemble on ne sait trop comment,
La seconde tâchant d’attraper la première,
Ceci c’est l’instrument.

Une ombre, là-dessus, le nez dans la poussière ;
Deux jambes de pantin qui, frénétiquement,
S’acharnent à courir, sans pouvoir toucher terre,
Voila le veloceman.

S’il traverse un pays, jamais il n’en voit goutte,
Il cherche on ne sait quoi, tout penché sur la route :
Cependant on dirait qu’il compte les cailloux !

Cet être passe ainsi (quelle gloire meilleure ?)
Sa vie a faire vingt kilomètres à l’heure...
Parfois, il en fait trente !
Est-il destin plus doux ?

On était donc en 1887, P. de Vivie organisait des sorties, encourageait les jeunes et guidait les pédales stéphanoises à plusieurs lieues à la ronde ! Il faisait courir sur route, dès 1890, les championnats du Forez. Il réunissait chez lui tous les fervents du sport. Son bureau était une véritable salle d’entraînement ; on y faisait de la culture physique, des poids, de l’escrime ; Vélocio était l’âme de ce petit groupe.

Car Vélocio aime tous les sports. Il a pratiqué les armes, l’équitation, l’alpinisme. Il était secrétaire du Club Alpin en 1895 ; l’année d’avant, il avait, de Norvège, rapporté dans le Centre, les premiers skis.

Il en vint à se consacrer exclusivement à la bicyclette.

Toutefois, Vélocio préfère aux courses, le tourisme.

Père du cyclotourisme, Vélocio eut des élèves dès 1887. Il groupa autour de lui les jeunes volontés, et l’École stéphanoise se mit à sillonner les routes. D’abord, des bergers jetèrent des bâtons dans les roues des audacieux ! Des brigands barrèrent les chemins... et les cyclistes firent l’emplette d’un revolver !

L’année 1889 amena 200 adhérents nouveaux à la bicyclette. Les promenades dans un rayon éloigné étaient fréquentes ; on ne parlait que de grandes excursions. Vélocio allait passer le 14 juillet à Arles, le 15 août a Paris ! C’était un véritable engouement.

Vélocio n’a pas changé. Il a aujourd’hui 70 ans. Vêtu de bure, coiffé d’un béret de laine bleue, chaussé de bas et de sandales, il monte une vieille machine, bizarre comme lui, dont le guidon s’orne de deux sacs à provision, deux « mamelles » bien gonflées.

On ne voit jamais Vélocio sans sa bicyclette. Qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige, l’intrépide sportman accomplit sa randonnée quotidienne. Et ceci dure depuis des années et des années. En ajoutant les distances que M. de Vivie parcourt chaque jour on arrive à totaliser, tous les deux ans, les 40-000 kilomètres du tour de la terre. Ce tour de la terre, Vélocio a calculé l’avoir effectué plus de dix fois !

Le roi des cyclotouristes, malgré son âge, est d’une vigueur et d’une endurance à toute épreuve. Son régime ? « Ni vin, ni viande ni tabac ». Ses repas ? Plus que modestes : eau chaude sucrée au mie, galettes de riz, figues de cactus, pâtes ; comme pain, la ration des légionnaires romains : 750 grammes par jour !

Vélocio a résolu, même pendant les heures les plus critiques le problème de la vie chère ! L’an dernier, il vivait encore avec 100 francs par mois, tous frais payés ! Il a un couturier spécial pour ses vêtements de bure et ses ponchos imperméables, un fournisseur spécial pour la laine de ses bas et un chausseur non moins spécial pour la confection de ses sandales. Vélocio vit de préférence à la campagne. Il a une gentille chambrette, à l’orée d’un bois, tout en haut d’une côte très dure.

Au printemps, il y transporte ses meubles, à l’aide d’un petit char attelé à sa machine. En été, il fait plusieurs fois par jour le voyage, tête et torse nus, sous le soleil. En automne il descend ses meubles. En hiver, Vélocio fait, dans les bois, des tas de fagots pour les pauvres. Entre temps, le bon vieillard écrit des articles intéressants, des lettres charmantes ; il lit beaucoup de vieux ouvrages, traduit Horace, reçoit la visite de nombreux admirateurs. Deux fois par an, il organise un grand meeting régional auquel prennent part des centaine de cyclotouriste. C’est le grand bonheur de M. de Vivie, de se retrouver ici, au milieu de ses élèves, et de présider officiellement le « déjeuner tiré des sacs ».

Son plaisir aussi, c’est d’initier quelque néophyte à tous les agréments de « son » sport. On part de grand matin, on grimpe les côtes les plus rudes, grâce aux machines polymultipliées, on se laisse glisser sur les pentes, on écoute chanter les coucous, on déjeune d’une galette de macaroni...

Pour Vélocio, le macaroni est une belle invention ! M. de Vivie a compté, en effet, combien il faut manger de mètres de macaroni, pour accomplir tel nombre de kilomètres à bicyclette !

Voici quelques mots de M. de Vivie :

« Je vais au Grand Bois chaque matin, parce que je vais voir mes deux maîtresses !

—  ? ?

— Mais oui. Mes deux maîtresses se nomment : hygiène et santé - Et elles logent sur les hauteurs ! »

Autre chose :

« Trop de jeunes gens montent les côtes en auto et donnent l’exemple de la paresse ; il est bon pour un pays qu’un vieillard donne l’exemple contraire. »

M. de Vivie m’a confié un jour :

« J’aime les voyage par-dessus tout ; c’est pourquoi j’ai prié un de mes amis de me faire incinérer après ma mort et d’aller jeter mes cendres au somment du Mont Ventoux. Le vent soufflera sur mes cendres... qui continueront ainsi à voyager, moi parti ! »

Tel est l’apôtre du cyclisme. Il a conscience d’une vie utile et bien remplie. il a semé partout, comme bonne graine, les principes de l’existence simple, saine et naturelle. Il n’aura certainement pas semé en vain !


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