La conversion de Joseph (1902)

mardi 27 mars 2018, par velovi

Par G. Davin de Champclos, Revue Mensuelle du Touring Club de France, Novembre 1902, Coll. pers.

Ceci n’est point un conte bleu pour amuser les petits enfants bien sages. Pas davantage une anecdote nouvelle que j’ambitionne d’ajouter à l’édifiant bouquin de la Morale en action. Pas davantage non plus un chapitre de livre de prix pour pensionnats de demoiselles...

C’est une rude tranche de Réalité découpée, en plein et sans apprêt, dans l’aloyau de la Vie.
Aussi négligerai-je de l’assaisonner au piment des mots à effet, après en avoir développé le haut goût dans la marinade de l’imagination.

Par bonté d’âme seulement - car mon héros, comme on va le voir, ne joue pas précisément dans l’affaire un rôle des plus sympathiques - je laisserai dans l’ombre prudente et charitable de l’anonymat le personnage principal de mon histoire, ainsi que le lieu où se passe l’action.
Supposons donc que le facteur... Joseph est attaché au bureau de postes de... Machin-sur-Chose et chargé de la distribution quotidienne des correspondances dans une demi-douzaine d’agglomérations rurales, égrenées sur un parcours d’une vingtaine de kilomètres.
A part les noms, tout ce qui va suivre est, je le répète, d’une mathématique exactitude.
La naïveté même du récit et la simplicité des faits constitueront, d’ailleurs, la meilleure preuve de cette exactitude ; car, au demeurant, la Vie n’est guère compliquée et pittoresque que dans l’imagination de nos romanciers populaires.

Or, l’autre été, vers cette époque où les poumons parisiens ont comme une fringale d’oxygène, je reçus de Machin-sur-Chose une aimable lettre d’un vieux camarade que j’ai par là-bas...
La lettre en question, comme celle qui m’est adressée tous les ans à pareille date, se terminait par une invitation pressante à venir me mettre au vert, et s’étendait avec une insistance dithyrambique sur les joies qui m’attendaient à Machin-sur-Chose.
Jamais les écrevisses n’avaient été plus nombreuses ni plus grosses dans le ruisseau d’argent qui baigne roseraie, au bout de la grande pièce de luzerne ; jamais les grenouilles de l’étang n’avaient mordu plus allègrement au lambeau de flanelle rouge piqué à l’hameçon, et Babet, la cuisinière, venait d’imaginer une sauce nouvelle qui en faisait un mets des dieux ; quant aux escargots, la moindre pluie en faisait sortir de si beaux des fissures de murailles qu’on ne savait plus sur lesquels arrêter son choix, quand on se mettait en chasse dans les carrés de choux du potager... Un jeûne de huit jours, une farce savoureuse de beurre, d’ail et de persil et voilà, avec les écrevisses de l’oseraie et les grenouilles de la mare, une série de plats tentateurs pour un estomac fantasque et détraqué de Parisien !
L’aimable lettre, fleurant bon la campagne et la rosée, se terminait par ce post-scriptum d’une apparente banalité :
« Joseph, le facteur, t’envoie un bonjour cordial et vénérable, comme il dit, et prétend avoir très hâte de te voir arriver : je crois qu’il voudrait te parler « de la possibilité de se procurer une bicyclette, « pour faire sa tournée... »

Ah ! fichtre oui, le post-scriptum n’était banal qu’en apparence !
Au fond, il me remplissait d’un formidable ahurissement...
Joseph, le facteur, converti à la bicyclette ! C’était à n’y pas croire, et l’on ne m’eût pas stupéfié davantage en m’apprenant que M. le sénateur Bérenger venait de fonder un journal émaillé de dessins folichons !
Le vieux Joseph à bécane ! Où allions-nous, bone Deus ?
Et, tout de suite, sur la plaque sensible de ma mémoire, la haute silhouette dégingandée de Messer Joseph m’apparut avec un netteté photographique...
Le facteur Joseph était, il y a dix ans encore, un mince et solide gaillard, à qui son acte de naissance attribuait la quarantaine bien sonnée, tandis qu’à le voir, alerte et nerveux, fauchant, au rythme de son pas accéléré, les ronces et les ajoncs qu’il rencontrait à portée de sa canne, on lui eût bien donné un lustre de moins.
J’ai promis d’être discret et de ne vous pas révéler le point exact de la carte de France où vous trouveriez Machin-sur-Chose... Aussi, ne saurez-vous pas si c’est avec du marc bourguignon, du cidre normand ou du gros vin narbonnais que Joseph avait enluminé de si royale façon le majestueux promontoire qui lui servait de nez...
Je puis, en revanche, vous révéler que Machin-sur-Chose est assis au confluent de deux ruisselets qui ne se rejoignent qu’après avoir serpenté capricieusement à travers de vastes plaines, à peine gaufrées par les insensibles dos d’âne de quelques mamelons.
C’est assez vous dire que la tournée du facteur Joseph - presque exactement quarante kilomètres à avaler quotidiennement - ne présente pas de côtes bien dures ni, par suite, de descentes très dangereuses.

Et c’est pourquoi lorsque, voici dix ans, mon vieil ami de Machin-sur-Chose me présenta à Joseph, mon premier mot fut pour lui dire, le matin où je le vis arriver au castel, le cou arraché par le sac gonflé qu’il portait en bandoulière, et les pieds probablement meurtris par les lourds souliers ferrés :

Ah ! ça, facteur, pourquoi diable ne faites-vous pas votre tournée à bicyclette ?
Joseph jeta un regard singulier, panaché de mépris et de colère, sur mon chand’ail, mes bas de grosse laine et la robuste bécane de route dont je venais de descendre, puis s’écria avec son accent coloré :
- Moué, M’sieu, monter sur ch’te mécanique du diable I Et pourqué donc que l’bon Dieu il nous aurait-y baillé des jambes pour nous porter ?
Et d’une paire de claques vigoureuses, il fit sonner les muscles énormes et saillants de sa cuisse droite.
Mon hôte semblait fort amusé de la question que je venais de poser au facteur.
- Mon pauvre ami, s’écria-t-il, quand Joseph se fut éloigné, après avoir vidé d’une lampée le verre de boisson fraîche que la cuisinière venait de remplir à son intention, mon pauvre ami, ta ne connais pas nos paysans !... Et surtout celui-là !
Et, désignant le facteur dont, dans le poudroiement doré de midi, l’on voyait, au-dessus d’une haie d’aubépine, s’éloigner la silhouette étique et cadencée, il ajouta :
- Voilà des siècles et des siècles que, de père en fils, les aïeux dé celui-là se promènent sur leurs jambes par les sentiers de l’existence.... Quand le premier facteur a distribué la première lettre dans le pays, il l’a distribuée à pied... Depuis lors la tournée des postes de Machin-sur-Chose se fait à pied... Tu n’y changeras rien et dusses-tu offrir à Joseph une bécane en or au roulement idéal qui le véhiculerait, sans efforts et sans secousses, le long de ses quarante kilomètres quotidiens, tu n’aurais pas raison de cette routine et de cet entêtement ! Essaie un peu pour voir !

Mon hôte connaissait bien les paysans de chez lui.
En effet, chaque année, depuis lors, j’étais revenu à la charge et, chaque année, j’avais eu recours à des arguments différents :
- Voyons, Joseph, mon ami, les routes sont incomparables dans ce pays-ci ; du sable fin tasseau rouleau où l’on glisse comme sur du velours ; un macadam qui boit la pluie à mesure qu’elle tombe et, sur lequel on peut pédaler dix minutes après l’averse, c’est le rêve !
Une autre fois :
- Allons, Joseph, décidez-vous ! Quatre petites heures de flânerie à bécane au lieu d’une matinée et d’une après-midi d’éreintement pour faire votre tournée ! Que de temps à passer au cabaret, mon vieux ! Que de parties de dominos à gagner ! Allons, Joseph, à quand la première leçon de bécane !
L’année d’ensuite :
- Vous savez, facteur, que le Touring-Club de France - la grande Association qui a tiré d’affaire votre voisin le cantonnier, lors de sa dernière maladie... - le Touring-Club de France parle de faire un essai de bicyclettes postales... Faites-vous inscrire, mon vieux Joseph, pour profiter d’une des premières livraisons... Au besoin, je me ferai un plaisir d’appuyer votre demande... Voyons, Joseph...
Hélas ! Ma rhétorique se heurtait à un parti pris dont rien ne semblait devoir avoir raison... Les flèches de mes arguments s’émoussaient sur le granit d’un entêtement irréductible !
Et, chaque fois qu’après une vaine tentative je quittais l’obstiné facteur, je me perdais en suppositions parfois saugrenues, j’échafaudais d’invraisemblables hypothèses pour expliquer - ou essayer d’expliquer - cette horreur du rustre pour l’instrument sauveur qui, après deux jours d’apprentissage, pouvait adapter les ailes de l’oiseau à la semelle de ses souliers ferrés !

Et encore, si la répugnance de Joseph pour le véhicule de progrès s’était bornée au refus absolu d’en essayer l’usage, il n’y eût eu, en somme, que demi-mal... L’imbécile boudait contre ses jambes et se butait dans son obstination à s’éreinter par tous les temps, le long des routes brûlantes ou glacées. Il ne punissait que lui...
Mais des bruits fâcheux me vinrent aux oreilles pendant un de mes séjours à Machin-sur-Chose...
Des touristes qui s’étaient arrêtés dans une auberge du pays pour déjeuner entre deux étapes, avaient retrouvé, après le passage de Joseph le facteur, leurs bicyclettes méchamment détériorées dans la remise où, quelques minutes avant, ils les avaient déposées intactes...
Tout accusait Joseph d’avoir cassé ces rayons, faussé cette fourche, et crevé ces pneus... Lui seul avait pu pénétrer dans la remise ; un gamin même l’en avait vu sortir quelques instants avant la découverte du méfait. Et cependant rien de suffisamment précis ne permettait d’accuser le facteur...
Quand la chose me fut racontée, je me rappelai, dans un éclair de mémoire, la façon méprisante et furieuse dont, quelques années auparavant, ce même Joseph avait contemplé ma bicyclette et mon costume de route... Je fus fixé...
Un peu plus tard, un cycliste attardé qui regagnait la ville voisine, heurta, au sortir de Machin-sur-Chose, un fil de fer de fort diamètre, qu’une main criminelle avait tendu, d’une maison à l’autre, en travers de la route...
Le cycliste exécuta un prodigieux panache au cours duquel il se détériora grièvement ainsi que sa machine...
Personne n’avait vu tendre ce fil qui risquait d’être meurtrier... Aucun indice ne permettait d’accuser de ce forfait sournois tel ou tel habitant du village...
Cependant, malgré moi, bien que je m’en défendisse de toutes mes forces, la conviction s’ancra progressivement dans mon esprit que, seul, Joseph était capable d’avoir fait le coup...
Et ces souvenirs me revenaient en foule en relisant le post-scriptum de la missive de mes amis :
« Joseph, le facteur, voudrait te parler de la possibilité de se procurer une bicyclette pour faire sa « tournée... »

Je ne prétends pas que la curiosité de me trouver nez à nez avec un Joseph converti à la bicyclette ait hâté, cette année, mon départ pour Machin-sur-Chose...
Cependant, à peine avais-je eu le temps de reprendre contact avec mon hôte, que je me précipitai vers la chaumière du facteur.
Les mêmes rosés-thé escaladaient le mur de briques de la façade ; les billets blancs du jardin répandaient dans l’air bleu leur même senteur acre et poivrée ; les mêmes poules, hérissées et batailleuses, se disputaient le grain dans la basse-cour ; mais, hélas ! Joseph le facteur n’avait plus sa même belle mine et ses moustaches de chanvre conquérantes !
Les rubis de son nez avaient pâli dans d’inquiétantes proportions, et on eût dit que sa haute taille s’était tassée sous la pesée d’un mal mystérieux.
A ma vue, l’homme eut comme un regain de vigueur, mais bien vite, il en vint aux confessions douloureuses :
- Ah ! dame, me murmura-t-il à l’oreille, tandis que sa femme débouchait en mon honneur une bouteille coiffée de cire jaune, v’là les cinquante-trouès ans qui sonnent... Et, ma fine, on n’a plus ses guibolles de dans l’temps !... Et pis, mon Mossieu, cht’hiver a été maussade... Du froid, d’l’humidité, des douleurs tout partout... C’est-y qu’ils vont m’garder, à l’Administration, maintenant qu’me v’là quasiment moins solide ?...
L’entêté ne me parlait toujours pas de la bicyclette... Une pudeur suprême figeait le mot sur ses lèvres...
Je dus, d’autorité, aborder la question :
- Eh bien, Joseph, et maintenant que vous voilà... moins solide, comme vous dites, croyez-vous que deux jolies paires de roues en caoutchouc ne vous aideraient pas à avaler vos quarante kilomètres ?... Le vieux facteur me regarda une minute, en serrant convulsivement ma main dans la sienne : une ride rageuse et têtue lui barrait le front et, de ses lèvres large ouvertes, la phrase décisive se refusait à sortir...
Il se raidit enfin, et mit tout son courage, tout son désespoir dans cette exclamation :
- Eh ben, amenez-la tout d’même, vot’ mécanique ! On verra voir !
Puis, d’une lampée, comme pour faire couler la phrase maudite, il vida son verre - sans trinquer.

G. DAVIN DE CHAMPCLOS.