La randonneuse (1910)

vendredi 1er juin 2018, par velovi

Par Paul de Vivie, paru dans le Cycliste en 1910, republié en 1960

Ce sera la nouveauté de la fabrication « La Gauloise » en 1910. J’en suis le père et c’est pourquoi je crois devoir la présenter moi-même sans rien celer de ses qualités ni de ses défauts. J’en profiterai même pour dire quelques vérités qui, mieux connues, épargneraient aux cyclistes des récriminations oiseuses.
Comme son nom l’indique, cette bicyclette sera la monture, par excellence, des randonneurs de l’École Stéphanoise, et permettra, à tout cycliste capable de rester vingt-quatre heures en selle, d’aller de Saint-Étienne à Nice en sa journée, donc de faire une moyenne horaire de 20 à 21 km., arrêts compris, toujours sans fatigue anormale.
Pour un trajet plus court, cette moyenne pourra très bien s’élever à 25/26 kmh. et même au-dessus ; car la « Randonneuse » se rapproche, beaucoup plus, de la machine de course à très grand rendement, que d’un carrosse de gala à très grand confortable.
En fait de confortable, tout ce que je lui donne se résume à ceci : des pneumatiques à tringles de 35 mm., extra-souples, très saillants en dehors de la jante bois et aluminium ; des garde-boue en bois très légers ; une selle avec quelque ressort, et même, pour les reins délicats, une tige de selle vaguement élastique, oscillante, ou à coussins, deux développements : 6 et 4 m. par deux chaînes et embrayage au pied ; roue libre partout et un frein à tenaille sur jante arrière.
Pour tout le reste, la « Randonneuse » dérive directement de la machine de course ; elle est trapue, basse de cadre (hauteur 55 cm.), ramassée (roues de 65 cm.), courte de base (40 cm. entre les axes du pédalier et de la roue motrice) ; elle a un pédalier étroit (axe de 11 1/2 cm.) ; des manivelles de 16 1/2 cm. facilitant les cadences rapides (80 à 100 tours-minute) ; et elle pèse 12 1/2 kg.

Cela veut dire que si elle est capable de résister à n’importe quelle pression du pied sur la pédale, en palier ou à la montée, il faut, à la descente, au passage des caniveaux, sur le pavé et sur les très mauvaises routes, savoir la ménager un peu.
Le guidon, dont je n’ai rien dit, pourra être choisi ad libitum, mais, si l’on veut mon avis, je penche pour le simple guidon droit de 48 cm. entre poignées, qui me botte à merveille et me donne une position moyenne, dont je dois me contenter, à défaut du guidon double. Il faut bien savoir se borner, et j’estime à 3 kg. la surcharge en confortable que porte déjà la « Randonneuse » qui, équipée absolument pour la course, ne pèserait que 9 1/2 kg. C’est dire qu’on devra la traiter avec autant de ménagement qu’une bicyclette de course de ce poids minime, si l’on veut qu’elle dure.
Les professionnels maltraitent leurs machines, c’est entendu ; mais on les leur remplace ou on les leur répare. Les randonneurs de l’E.S., ne jouissant pas de semblables avantages, sauront, je l’espère, se montrer économes de leur propre bien, et se rendre légers à leur légère monture, en se dressant sur les pédales, dans les cachots trop rudes.
Si j’avais à préfacer quelque catalogue, je me garderais bien de dire à mes futurs clients ce que leur affirment, sans broncher, la plupart des fabricants : que mes machines sont incassables, indéréglables, à l’épreuve de tout accident, quelle que soit la façon dont on les mène, le poids qu’on leur inflige, et les chocs qu’on leur fait subir.
Je leur dirais plutôt (surtout quand il s’agirait de bicyclettes de 9 1/2 kg., comme la « Randonneuse » en tenue de course, c’est-à-dire délestée de ses trois kilos de confortable qui l’alourdissent sans la renfoncer) : que cette machine a été fabriquée avec le plus grand soin pour qu’elle puisse faire longtemps le service régulier de transport rapide sur bonnes routes, auquel elle est destinée. Et elle le fera, ce service, à la condition que vous la ménagiez sur les mauvaises routes, que vous lui évitiez les collisions avec les arbres, les bornes kilométriques et même les gros cailloux, que vous ne la prêtiez pas à des « cent kilos » puisqu’elle est faite pour les poids moyens de 65 à 75 kilos, que vous la montiez légèrement, et non comme un sac de farine, etc...
J’ai vu des cyclistes, point dénués pourtant d’intelligence, surpris au delà de toute expression parce que, après avoir buté à 10 km h., me disaient-ils, obliquement contre une borne, leur cadre s’était faussé ! Un choc de face, si faible soit-il, « quand le cycliste reste en selle », suffit à faire ployer les deux tubes du cadre ou la fourche directrice ; quand le choc est oblique, le cadre tout entier subit une déviation inexplicable pour qui ne sait pas quelle force l’inertie incorpore à une masse de 80 kg. en mouvement.
Ceci, vrai pour une forte bicyclette de route, l’est plus encore pour une légère bicyclette de course et tout cycliste qui se croira qualifié pour monter une « Randonneuse » devra bien se pénétrer de cette vérité : qu’il doit ménager sa monture...
Si les cyclistes, dont je parle, doivent s’étonner de quelque chose, n’est-ce pas plutôt de voir un outil aussi léger, aussi frêle qu’une bicyclette, résister aussi longtemps au travail énorme qu’on lui impose. Quel autre engin de locomotion peut lui être comparé ? L’extraordinaire résistance de cet assemblage de tubes et de fils d’acier déconcerte tous les calculs, et il a bien fallu que l’empirisme s’en mêlât, car jamais la théorie et la science même n’auraient osé confier à un véhicule de dix kilos la tâche de transporter un individu de cent kg. à 40 kmh. et même davantage à la descente du Col de Porte à Grenoble, pour ne citer que celle-là.
Tous les constructeurs garantissent leurs machines, c’est entendu ; mais encore faut-il comprendre ce qu’ils entendent par garantie. Ils garantissent leurs machines contre tous vice de construction, sans que cette garantie puisse entraîner, pour eux, d’autre obligation que celle de la réparation ou du remplacement gratuit des pièces reconnues défectueuses ; et à la condition que le défaut ne provienne pas de négligence, d’abus, de manque de soins, et, a fortiori, d’accidents.
Pour qui sait lire entre les lignes, cela signifie qu’on ne garantit pas que les fourches, tubes, jantes, etc..., ne casseront jamais, que les cônes, cuvettes et billes ne se piqueront jamais, que les chaînes ne se casseront jamais, etc...
Je conseillerais donc, tout d’abord, de ne jamais se mettre en route sans, comme je ne manque jamais de le faire moi-même, s’assurer que la tête de fourche et le tube de direction sont francs de toute fêlure, que les tubes ne se débrasent pas dans les raccords, que les écrous sont bien tous serrés, surtout ceux qui fixent les roues et le guidon, que la commande de mon, ou de mes changements de vitesse est bien réglée, que les câbles ou les tiges à écrous multiples de mes freins ne risquent pas de me lâcher au moment critique.
En moins de cinq minutes, quand on en a l’habitude, on passe sa machina en revue, des pieds à la tête, car 99 fois sur 100, heureusement, il n’y a rien d’insolite.
Les catalogues passent trop vite, sur les dangers que le défaut de soins et de surveillance peut faire courir aux cyclistes. Ceux-ci, je le sais bien, risqueraient d’être éloignés par le constructeur qui voudrait les éclairer de cette brutale façon, et iraient acheter chez les bonisseurs qui garantissent leurs machines pendant cinq ans ! quelle que soit la manière dont on les traite ! mais qui ont soin de changer de quartier, ou d’enseigne, tous les six mois, de sorte qu’on ne les retrouve plus quand on invoque leur généreuse garantie.
Sachons donc accepter notre part de responsabilité et quand, par un effort brutal et fait mal a propos, nous cassons une chaîne, ou que, nous laissant lourdement retomber sur la selle, nous démolissons un ressort, n’accusons que notre propre maladresse, ne ressemblons pas aux « pédards », qui se vantent d’arracher leur guidon, de tordre leurs manivelles : « Hein ! sommes-nous forts ? » Vous n’êtes que maladroits et brutaux ! Ils feraient mieux d’apprendre à arrondir leur coup de pédale ; à ne tirer que modérément, et dans le sens convenable, sur le guidon ; « à ménager leur monture » et à s’en servir comme un outil de locomotion et non comme un jeu de massacre. L’effort que l’on fait pour tordre une manivelle ou casser un cliquet de roue-libre est perdu pour la propulsion, et les vraiment bons cyclistes sont ceux qui font du chemin avec leur bicyclette, et non avec de la marmelade.
Donc, qu’il soit bien compris que la « Randonneuse » est faite pour randonner à grande allure, sur routes moyennes, quelles que soient les rampes ; mais que, sur mauvaises routes et surtout aux descentes, elle doit être conduite avec plus de précautions qu’une lourde poly-cyclette de voyage, laquelle a les qualités et les défauts absolument opposés.
VELOCIO.