Velocio et ses deux « dadas » : l’Espéranto et le Végétarisme

vendredi 29 juin 2018, par velovi

Par Georges GRILLOT, (1904-1948), en 1947, texte publié dans Le cycliste, octobre 50

La lecture des anciennes collections du « Cycliste » ne manque jamais d’attrait. Si, par hasard, nous gardons quelque illusion sur l’actualité de certaines de nos idées, il nous faut vite déchanter. Il y a cinquante ans, Vélocio et ses disciples connaissaient ou pressentaient tous les perfectionnements de la machine moderne. Nous n’avons fait qu’améliorer, aliéner, vulgariser toutes les inventions de la fin du siècle dernier. Nous n’avons absolument rien révolutionné et, malgré la tôle emboutie, la soudure électrique et autres techniques modernes en usage dans l’industrie automobile, les constructeurs actuels continuent, comme il y a cinquante ans, à assembler les mêmes tubes dans les mêmes raccords. Il faut plus de temps, en 1947, pour construire un cadre de vélo qu’une carrosserie de voiture. Curieux paradoxe.

Autre constatation. La tenue littéraire des articles parus dans les vieux « Cycliste » est nettement supérieure à ce que nous lisons aujourd’hui dans différentes publications. Évidemment le cyclotourisme, en 1900, était le fait d’une certaine élite. Certes, il y avait déjà des polémiques, mais qu’en termes galants les choses étaient dites ! C’est un véritable régal de suivre la discussion provoquée par le fameux concours des Pyrénées, organisé par le T.C.F. en 1902.

D’une part, le capitaine Perrache et Carlo Bourlet, de l’autre, Vélocio et ses lecteurs. Jamais un terme déplacé, une apostrophe blessante, une insinuation perfide. On joue le « fair play » sans la moindre faute.

Les récits de voyage sont passionnants, qu’ils soient signés Vélocio, Alpinus XIII, d’Espinassous ou d’autres gentlemen de l’époque. Chacun, bien entendu, décrit la route, donne tous les détails de son voyage, conte des anecdotes, exprime des opinions en toute liberté sans que jamais personne ne se fâche. Ainsi, Alpinus XIII se déclare, en 1903, grand admirateur de l’armée ; T.C.F. 22.213 « comme les réservistes de Saône-et-Loire (allusion aux grèves du Creusot en 1900) se surprend à chanter « Ça ira » du Conservatoire des Arts Emeutiers ». Pas mal cette dernière. Je ne la connaissais pas ; elle n’est pourtant pas jeune.

Des commentaires historiques, jamais ennuyeux, apparaissent dans plusieurs récits. On les lit avec grand intérêt. Hélas ! aujourd’hui, nous ne trouvons que des articles poético-historiques, pleins de bonne volonté, bien sûr, mais écrits par des Ronsard au petit pied et résultant de compilations éhontées.

Seul, de nos jours, M. Léon Vibert savait avec talent mêler cyclotourisme et histoire. Il est mort en 1944 et, jusqu’ici, nous ne lui connaissons aucun successeur.

La plupart de ceux que reçoivent lesdites revues sont rédigés en style télégraphique et s’apparentent nettement au genre livret Chaix. Nomenclature de villes et villages avec heure de passage, çà et là quelques renseignements archéologiques empruntés au Guide Bleu ; bref, rien qui retienne l’attention du lecteur.

Parmi ce que nous avons lu de mieux cette année, citons un simple épisode de voyage, joliment conté par M. Assmann, de Dijon : « Plan Lâchât » (« Cycliste ». septembre 1947). Il s’agit d’une nuit de tempête passée dans un chalet abandonné et branlant dans la descente du Galibier. Ce morceau est digne des récits des précurseurs, dont nous avons parlé plus haut.

On dépense un argent fou à distribuer de puérils challenges... Serait-il trop demander de consacrer quelque monnaie au couronnement du meilleur récit de voyage de l’année ?

Actuellement, nous trouvons peu de récits de voyages dans nos revues spécialisées, et c’est dommage !

ESPERANTO ET VEGETARISME

De l’ensemble de la collection des œuvres de Vélocio et de ses disciples, à part bien entendu les questions techniques se rapportant directement à la bicyclette, deux gros « dadas » émergent continuellement : l’Esperanto et le Végétarisme.

Vélocio enfourcha peu souvent le premier parce qu’il n’y croyait pas, mais ses abonnés ne s’en privèrent pas. Les cyclotouristes d’alors voyageaient beaucoup à l’étranger et se plaignaient de ne pouvoir se faire comprendre. Beaucoup d’entre eux épousèrent donc la cause de l’esperanto et rompirent en sa faveur de nombreuses lances dans le « Cycliste ». Autant en emporta le vent !

A la rigueur, l’esperanto pouvait espérer percer avant 1914. Nous ne pouvons juger de la question qu’avec un certain recul, puisque nous n’avions que sept ans en cette funeste année ; et nous admettons qu’il était encore possible de croire en la sagesse des nations, jusqu’à la guerre, mais en possédant néanmoins une bonne dose de naïveté. L’histoire est là et l’homme n’est pas perfectible, a dit Vélocio.

Après la der des ders c’est-à-dire en 1919, de nombreuses utopies virent le jour. Des congrès de naïfs se tinrent un peu partout, l’espéranto reprit du poil de la bête et les revues de cyclotourisme en reparlèrent. Une fois de plus, le vent emporta les bonnes paroles !

Après 1939-1945, il n’est vraiment plus possible de se faire la moindre illusion sur l’avenir immédiat ou lointain de la langue universelle. A l’époque des barrières douanières, des rideaux de fer et autres obstacles internationaux, le touriste n’a plus qu’à rester chez lui, la question ne se pose donc plus, aussi n’irons-nous pas plus loin aujourd’hui.

BATAILLE AUTOUR DU BEEFSTEACK

Le végétarisme, par contre, passionna Vélocio. Il eut de nombreux adeptes et, bien entendu, des contradicteurs. Il existait donc des « végétariens » et des « créophages » mais Vélocio qui, pour défendre cette cause, atteignit les sommets de la véhémence, foudroya ses adversaires par des arguments indiscutables, des preuves criardes et, pour finir, employa à leur endroit le terme péjoratif de « nécrophages » : mangeurs de cadavres. Je viens de relire une grande partie de la polémique et j’avoue avoir été impressionné, non pas par l’idée générale, mais par certaines phrases de Vélocio, notamment celle où il dit qu’il ne comprend pas que l’on se nourrisse de sucs de charogne, de cadavres.

Vous me croirez si vous voulez. eh bien ! je suis un peu dégoûté de la viande depuis que je me suis plongé dans la lecture de cette affaire. Je tourne et retourne mon beefsteack dans mon assiette ; il me semble entendre la voix de Vélocio me chuchoter : « Alors, c’est bon le suc de charogne ? » Cela ne va pas durer heureusement ; il le faut, d’ailleurs le corps médical m’ayant recommandé la viande à haute dose.
Jusqu’à sa mort en 1930, Vélocio ne cessa de prôner le régime végétarien qu’il suivait depuis 1896, en lui portant, reconnaissons-le, quelques coups de canif assez bénins et rares. M. de Vivie associait volontiers les succès de l’École stéphanoise à l’emploi de la bicyclette poly-multiplîée et surtout à l’austérité de son régime alimentaire. Plus tard, lorsque la cause de la poly fut entendue, il attribuait sa verte vieillesse au régime en question. Personnellement, j’ai été témoin de deux faits. En 1928, j’eus du mal à suivre, de Valence à Orange, le train de Vélocio, mon aîné de cinquante-quatre ans. Un peu plus tard, dans la montée des Grands Bois, au cours d’une journée Vélocio où je devais terminer second de ma catégorie (20 à 25 ans) sur la roue de Ph. Marre, gagnant, M. Henri Cazassus, comptant au moins vingt ans de plus que nous, nous rejoignit et nous laissa littéralement sur place, sa catégorie partant plusieurs minutes après la nôtre. Or, M. Cazassus était réputé à l’époque pour se nourrir exclusivement de végétaux, particulièrement de salade crue. Le parti végétarien triomphait donc sur toute la ligne et, nous autres « nécrophages », n’avions plus qu’à nous taire.

SALADE ET EAU CLAIRE

La guerre et, hélas ! l’après-guerre, contraignirent les Français au végétarisme forcé. Certains évitèrent ainsi une mort prématurée par hypertension, mais d’autres, par contre, attrapèrent la tuberculose ou autres maladies par sous-alimentation.

Il est certain que ce régime ne peut convenir à tout le monde, que les cas de Vélocio et de H. Cazassus ne peuvent être généralisés. Tout le monde ne peut s’adapter à ces menus de cénobites tout le monde n’a pas le cœur d’avaler à la suite plusieurs plats de légumes. Vélocio allait même plus loin, il recommandait le riz à l’eau de préférence au riz gras uniquement parce que du premier plat on ne prélevait que la ration réclamée par l’estomac, alors que la gourmandise pouvait inciter à abuser du second. Le supérieur de Cîteaux ne doit pas parler autrement.

A lire ces lignes, le lecteur pourrait être amené à croire que M. de Vivie était un personnage austère et grognon ou une sorte de trappiste en liberté. Pas du tout, Velocio était fort gai, aimait la vie, la plaisanterie de bon aloi. En société, il ne faisait pas de manières pour accepter un verre de bon vin de Champagne. Par contre, je ne l’ai jamais vu fumer.

Actuellement, il est pratiquement impossible de suivre un régime quelconque, et le végétarisme, tel que le décrivaient les abonnés au « Cycliste » de l’âge d’or comportait, outre les légumes, des farines spéciales de pur gruau (tu parles !), du riz, du chocolat, du café, du pain en quantité et de qualité, etc., matières dont on ne peut parler en France que dans un article de rétrospective ou dans un manuel de marché noir !

Le Français 47 mange comme il peut et surtout selon les moyens financiers dont il dispose. Aucune théorie alimentaire ne peut tenir, parce qu’elle est inapplicable dans la majorité des cas. C’est pourquoi, sans doute, nos publications spécialisées sont muettes sur la question. Les végétariens, faute d’un tas de choses, se rabattent sur la viande, et les nécrophages sur les légumes, les jours sans « cadavres ». Les deux parties se trouvent à égalité, ils ne peuvent se disputer, du moins sur ce terrain !