Randonnée pascale (1912)

dimanche 12 avril 2020, par velovi

Par Paul de Vivie alias Vélocio, Le Cycliste, 1912, rétrospective Le Cycliste sep oct 62

Nous avons pu enfin, à deux, nous offrir une étape de 40 heures, de 46 heures même, et la terminer dans le train, c’est-à-dire, sans souffrir outre mesure du manque de sommeil.

Mon compagnon n’envisageait ces longues étapes qu’avec quelque crainte et, doutant de son endurance, ne se croyait pas capable de pédaler aussi longtemps sans discontinuer. Or, il s’en est tiré beaucoup mieux que moi-même et s’il eut été seul et qu’il n’ait eu en vue que la longueur de l’étape et non pas son agrément, nul doute qu’il n’eut couvert, pendant les 46 heures, près de 800 kilomètres. Tandis que nous n’en avons fait, ensemble, que 585, un peu moins que je n’en fis, seul, l’an dernier. Mais il faut bien se mettre dans l’esprit, qu’à deux, on sera toujours retardé, à trois davantage, et à quatre encore plus.

On nous a dit  : Pédaler est un travail si éreintant qu’on ne peut s’y livrer plus de dix heures consécutives, sous peine d’être anéanti.

Nous répondons  : Pédaler est, au contraire, un travail si peu fatiguant, qu’on peut s’y livrer, de temps à autre, sans crainte de surfatigue, jusqu’au moment où s’impose le besoin de dormir, c’est-à-dire pendant, au moins, 40 heures.

Et nous le prouvons  ; et nous assurons, avec plus de force que jamais, qu’à la condition d’y avoir du plaisir et de savoir s’alimenter  ; à la condition, aussi, de ne jamais, par un sot amour-propre, vouloir aller plus vite qu’on ne le peut, nous assurons à tous les cyclistes que les randonnées de 40 heures ne sont qu’amusement et délassement hygiénique.

Mais il convient qu’on ne se joigne à des compagnons déjà entraînés, qu’après s’être rendu compte, par des tentatives solitaires, de ses propres forces, c’est-à-dire, de l’allure à laquelle on peut prétendre (allure qui, à machines égales, varie avec chaque individu) et de l’effort qu’on est capable de soutenir pendant 40 heures.

Cela fait, restez toujours en dedans de vos moyens  ; ne vous croyez pas obligé de répondre aux provocations tacites des pédards qui vous dépassent, ou de suivre, quand même, des compagnons qui ont, dans les muscles, plus de force et dans les poumons, plus de vitesse. Surtout, n’oubliez pas de manger avant d’avoir faim, et de boire, avant d’avoir soif, sans vous inquiéter de ce que penseront vos amis, des exigences de votre estomac  ; faites comme si vous étiez seul.

Que vous arriviez un peu plus tard, cela n’a pas d’importance  ; le principal est que vous arriviez en bon état, sans fatigue anormale.

C’est pourquoi, il vaut mieux, tout bien considéré, partir avec des compagnons moins vigoureux, moins entraînés, et se contenter de les suivre.

Et si ces compagnons se confient à vous pour que vous les habituiez aux longues randonnées, n’allez pas les en dégoûter en les vannant dès les premiers cent kilomètres  ; donnez-leur au contraire, l’exemple de la modération  ; apprenez-leur à se servir intelligemment de la polymultiplication  ; rappelez-leur qu’on gagne, toujours plus qu’on ne perd, à abaisser son développement, car beaucoup ont une tendance marquée à garder, trop longtemps, la grande multiplication qu’une circonstance favorable leur aura fait prendre.

Mettons un point à ce bien long préambule qui n’aura, peut-être, pas été inutile, et contons notre randonnée.

À midi et demi, la veille de Pâques, nous quittons St-Étienne. Avec mon compagnon Ch..., nous grimpons, à petite allure et sous un soleil ardent — avec un léger vent du nord dans le dos — au Col du Grand-Bois, où à 13 h. 30, nous attendait Cl..., jeune étudiant parisien en vacances, qui nous étonnera par l’aisance avec laquelle il enlèvera les côtes les plus raides avec une machine ne pesant pas moins de 26 kg alors que celle de Ch... ne dépassait pas 18 kg et la mienne 19.

Ah  ! les temps sont changés  ! Je ne remorque plus comme en 1902 et 1903 des 28 et 30 kg. Cependant j’emporte toujours un tas d’objets qui ne me servent guère, et j’en avais, cette fois, pour 5 kg  : enveloppe et chambre de rechange, lanterne garnie et provision de carbure, jambière et pèlerine caoutchouc, chandail, bas, chemises, mouchoirs, serviette, revolver, quatre cartes entoilées et, enfin, un kilo de provisions de bouche  : pain complet, bananes, kalougas et autres cartouches alimentaires. Ma sacoche contenait l’outillage ordinaire augmenté de quelques clefs spéciales et un supplément de nécessaire de réparation. Bref, j’en avait pour 5 kg, alors que Ch... n’emportait que 2 kg.

À 16 h. 15, nous entrons à Valence (92 km en 3 h. 45) après une halte d’un quart d’heure auprès d’une fontaine pour croquer quelques bananes, car nous ne nous arrêterons plus, maintenant, avant Die. Le vent nous gêne souvent, de fréquentes ondulations nous obligent à changer fréquemment de vitesse.

En entrant dans Saillans, entre chien et loup, qui trouvons-nous  ? Un jeune couple stéphanois, compagnon de nos promenades habituelles dominicales, qui, sur un tri-tandem 4 vitesses par dérailleur, est parti à 7 h. 1/2 de St-Étienne, et vient passer la nuit là, après 135 km de route. Nous regrettons que notre itinéraire nous ait fixé notre gîte à Die, 23 km au-delà. Nous nous souhaitons réciproquement bon voyage et filons, après avoir allumé nos lanternes  : et nous voici à Die, à l’Hôtel de la Gare, en même temps qu’un train parti de Livron au moment où nous quittions Valence. Pour arriver à Die par ce train là, il faut quitter St-Étienne à 10 heures et payer 9 fr. 80  ! Concluez.

Nous avions espéré pouvoir dormir mieux et plus longtemps, mais à 23 heures, un dernier voyageur arriva, menant grand tapage  ; on se rendormit lentement, et à 2 heures et demie, une montre-réveil claironna la diane.

Trois heures sonnaient à différentes horloges, quand nous quittions Die, ce dimanche matin, à quatre. Notre groupe s’étant augmenté d’un de nos collaborateurs Jules G..., désirant faire un bout de route à nos côtés, et G... autre abonné du Cycliste qui nous accompagnera jusqu’à Puget-Théniers.

Le Clasp de Luc, au clair de lune, ne manque pas d’étrangeté, et, en s’élevant vers le Col de Cabre, on a, par moments, une vue assez étendue sur le frais vallon où se cache Baurières. Ce col est un des moins intéressants.

À 6 heures précises, nous mettons pied à terre au sommet devant une borne de fort calibre, qui semble dater de loin, car l’inscription y est encore en langue latine. Peut-être est-ce du pseudoantique  ? Cependant il paraît vraisemblable qu’il y eût là, de tout temps, un passage facile de la vallée de la Durance dans celle du Rhône.

Toujours pas d’incident. Nous nous laissons descendre à toute allure, en dépit de quelques mauvais tournants et de deux cassis. Après La Beaume, le vent, nettement favorable, nous invite à de folles vitesses et nous serions certainement arrivés à Sisteron à 8 h., si le besoin de déjeuner ne s’était fait sentir impérieusement. Mais, à Serres, à 7 h., c’est inutilement que nous essayons d’obtenir le traditionnel café au lait. Notre jeune compagnon Cl... y fait emplette d’une casquette, le vent lui ayant emporté la sienne dans la Drôme, à Pontaix.

Sans plus tarder, on dévale sur Laragne (17 km en 30 minutes)  : vent favorable, descente douce, pas la moindre cause d’arrêt  ; route libre et sol passable  : du 35 km/h dans ces conditions, avec 7 à 8 mètres de développement, cela ne pèse guère, et l’on n’a pas grand mérite.

Une vaste pancarte nous apprend à l’entrée de Laragne, qu’il y a là un hôtel diplômé du T-C-F. Euh, Euh  ! Cela veut dire qu’on paiera plus cher qu’ailleurs  ; laissons ce diplômé à messieurs les chauffeurs, et descendons dans ce très modeste hôtel auquel on accède par quelques marches.

Une assez longue halte s’impose, car c’est l’heure de la messe, et le café au lait ne sera prêt que lorsque les fidèles auront entendu l’ « Ite missa est ». Il fut, du reste, excellent  ; excellent aussi le beurre venant de Briançon, et non moins excellente la gelée de coings, dont on vida un pot complètement. Et nous payâmes le prix (1 fr. 35) du fort déjeuner suisse qui, dans nos montagnes, n’est encore tarifé que 50 ou 60 centimes.

On passe, entre Laragne et Sisteron, de la vallée du Buech dans celle de la Durance, par une montée insignifiante, suivie d’une longue descente, qui nous amène, à 9 h. en présence des fortifications de la vieille cité  ; fortifications formidables sans doute autrefois, mais bien peu redoutables aujourd’hui. Le site n’en est pas moins imposant.

Depuis quelques kilomètres, une pédale de Ch... craque, en dépit d’un graissage intensif  ; il devient urgent de la démonter, et l’on constate qu’il est impossible de régler convenablement le roulement, dont les billes tendent à s’échapper pour aller se loger entre l’axe et le corps de la pédale. Continuons cependant, le mal ne s’aggravera peut-être pas. Et nous filons de plus belle pour rattraper ce petit retard.

Nous traversons la Durance et, en quelques minutes, nous voici à Malijai, où très mal à propos, nous franchissons, à son tour, la Bléone. Si nous ne nous étions ravisés à temps, nous allions aux Mées, où nous aurions vu les rochers bizarres qui ressemblent, dit-on, à une théorie de moines. Nous n’aurions pas regretté ce petit crochet, mais, ayant demandé à un passant si nous étions bien sur la route de Digne, il eut été peu poli de ne pas suivre les indications qu’il nous donna avec bonne grâce.

Digne est une jolie petite ville, qui m’a plu beaucoup. Pendant que Ch... se mettait en quête d’une pédale, je fis avec G... le tour des boulevards, qui ont de l’allure. La Bléone, par son large lit torrentueux, met de l’air et de l’espace dans ce creux de vallée, et les coteaux d’alentour sont parsemés de maisons blanches...

Nous nous élevons maintenant assez rapidement, car la rampe est douce, sur la rive gauche. Puis, la descente nous amène à la Clue de Chabrières, étroit défilé, qu’un torrent s’est creusé dans le roc, et qui apporte quelque variante au paysage de collines pelées, de terrains incultes ou peu cultivés, que, depuis le Col de Cabre, nous avons sous les yeux, et qui ne laisse pas que de devenir, à la fin, monotone.

En sortant du défilé de Chabrières, j’ai aperçu, auprès d’une fontaine, loin de toute habitation, une table en pierre entourée de bancs et de quelques arbres  : qu’on aurait été bien, là, pour un déjeuner tiré des sacs, et combien il convient de remercier et d’encourager les fondateurs de ces lieux de repos offerts aux voyageurs. Seulement, les sacs sont à peu près vides, et nous avons besoin d’un repas substantiel, que nous obtenons à Barrême. Après quoi, sous un soleil de plus en plus chaud, il nous faut grimper assez rudement, et assez longtemps, pour passer de la vallée de l’Asse dans celle du Verdon, à Saint-André-de-Méouilles.

À ce moment, nous sommes dépassés par le Docteur E..., de Saint-Étienne, qui va également à Nice, mais en automobile.

Nous nous rapprochons des sommets couverts de neige que, le matin, nous avons vu à diverses reprises, émerger, au loin, par dessus les montagnes arides de moindre altitude.

Cette vallée du Verdon m’est néfaste  : j’y crève deux fois, coup sur coup, mon pneu avant, dont, la seconde fois, je remplace la chambre  ; je m’étais muni, heureusement, de chambres interrompues. Deux crevaisons en dix kilomètres  ! J’en aurai une troisième à Fréjus, et ce sera tout. Ch... en aura autant, et de plus, un dégonflement lent l’obligera à regonfler, le deuxième jour, toutes les heures. Nous n’avons pas, en somme, payé trop cher le plaisir de rouler sur des pneus de luxe, très souples, très minces, et dont le rendement n’est égalé que par les pneus-boyaux des coureurs, qui ont d’autres inconvénients. Rien n’est parfait ici-bas.

Le Col de Vergôns, quand on l’attaque du côté de Saint-André, n’a rien de redoutable, mais quand, en plein midi, on l’attaque du côté de Nice, ainsi que je le fis l’an passé, c’est une autre chose  ! Cette année, la neige est moins près du col qu’à Pâques 1911  ; l’hiver a, sans doute, été aussi bénin dans les Alpes, qu’il l’a été chez nous et les sources seront tôt taries cet été.

Après Rouaine, la route descend à travers des gorges très pittoresques, passe sur un pont qui a, autant que bien d’autres, le droit de s’appeler  : Pont du Diable, s’insinue entre deux murailles rocheuses qui s’élèvent de plus en plus, à mesure qu’on se rapproche du lit du torrent, qu’on atteint, enfin, aux Scaffarels.

La descente continue, mais la nature cesse d’être farouche  ; la vallée s’élargit, la ligne du « Sud-France » se loge aisément entre le torrent et la route  ; le soleil qui pénètre difficilement au fond des gorges de Rouaine, et que nous avions cessé de voir, nous caresse encore de ses derniers rayons quand nous atteignons le Pont de Gueydan.

Notre programme nous fait, ici, quitter la route Digne-Nice, et nous devons remonter le Var pendant une vingtaine de kilomètres pour voir les Gorges de Dalluis. Ce n’est plus du transport, c’est de l’excursion. Et vraiment, ce crochet de quarante kilomètres est à recommander  ; la route est d’abord insignifiante, elle est même désagréable par les rails d’un tramway en construction, et par les travaux d’élargissement, car cette route qui, jusqu’ici, finissait en cul-de-sac, va devenir partie de la fameuse Route des Alpes, que nous devons au « Touring-Club de France  ».

À Dalluis même, les joueurs de boules ajoutent à l’encombrement, et font la partie au beau milieu de la route  ; et ce n’est pas seulement à Dalluis que nous constatâmes ce sans-gêne des boulistes, qui nous lançaient le cochonnet dans les roues et nous auraient peut-être fait embrasser Fanny, si nous avions protesté  !

Après Dalluis, commence une rampe de quelques kilomètres, et l’on entre, bientôt, dans les gorges proprement dites, que l’on domine toujours, d’assez haut.

Au fond d’un couloir étroit, encaissé entre les parois verticales de rochers aux colorations imprévues, le torrent roule ses flots opalescents. Je ne sais rien de comparable à ces gorges dont on ne commence à parler que depuis quelques années, alors que tant d’autres, qui sont à cent coudées au-dessous d*elles, sont célèbres dans le monde entier.

Nous nous y trouvions à l’heure la plus favorable, celle où le soleil se couche, et les tons vifs et chauds des roches brunes, rouges, vertes, saillaient vigoureusement en haut, tandis que l’ombre montait peu à peu, d’en bas. Et c’était le combat du jour et de la nuit. En face de nous s’ouvrait, dans la montagne, une faille profonde, étroite et mystérieuse, d’où venait se mêler au Var, un autre torrent  : une entrée de l’enfer de Dante.

Nous passâmes sous plusieurs tunnels, courts heureusement, car ils sont peu éclairés, et le sol y est mauvais comme d’ailleurs partout, à cause des réfections dont cette route est l’objet, et je conseille d’attendre que la route des Alpes soit terminée, avant d’aller excursionner par là, à moins que l’on ne soit pas pressé, ce qui n’est, hélas  ! jamais notre cas. Nous disposons de peu de temps et nous voulons quand même voir, en deux ou trois jours, ce à quoi la plupart des cyclotouristes consacrent une semaine  !

La montée est finie, et la descente nous entraîne jusqu’à Guillaumes, mais, avant d’y arriver, nous rebroussons chemin  : la nuit vient vite, une fois le soleil couché  ; ma myopie, et la prudence qui en découle, vont même m’obliger à retarder d’un long quart d’heure, la marche du groupe. Après Dalluis, je me trouve, en effet, bloqué par une voiture qui trotte à dix à l’heure, et ne nous laisse, pour la dépasser, que l’espace compris entre les rails du tramway. Mes trois compagnons passent sans hésiter, mais je n’ose les suivre  : un dérapage entre les rails aurait pour résultat de me jeter, ou bien sous les roues de la voiture, ou bien par-dessus le parapet, dans le Var. Cruelle alternative  : j’aime mieux rester derrière la guimbarde, et ce n’est que peu avant le Pont de Gueydan, que, profitant d’un passage où les chevaux vont au pas, je me hasarde à dépasser enfin cet attelage malencontreux.

La nuit est maintenant venue, le vent est froid et contraire, on brûle quelques cartouches alimentaires, on allume les lanternes, et en route pour Entrevaux, que j’aurais voulu montrer, en plein jour, à mes compagnons. La nuit, ce site si pittoresque, avec ses fortifications taillées dans le rocher, perd toute son étrangeté  ; si encore nous avions eu un beau clair de lune  !

Après Entrevaux, la route n’est plus tortueuse, et nous pouvons aller un peu plus vite, si bien qu’à 20 heures, nous nous arrêtons à Puget-Theniers, en retard seulement d’une heure sur notre horaire.

Dîner et séparation. G... s’arrête ici  : quant au jeune étudiant Cl., qui, pour ses débuts de randonneur, s’est merveilleusement comporté, et qui aurait bien voulu continuer avec nous jusqu’à Fréjus, il est forcé de s’arrêter ici, à la suite de la rupture de ses freins dans une chute, d’ailleurs, anodine  ; il ne pourra les faire réparer que le lendemain. Cl... est vraiment navré de ce contretemps, il ne ressent aucune fatigue et aurait tant voulu tâter d’une étape nocturne  ! Cependant, à vingt ans, on a besoin de sommeil et le hasard a bien fait les choses en forçant ce jeune homme à s’arrêter après les 420 kilomètres qu’il vient de couvrir à nos côtés.

Ch... et moi, nous partons, lanternes allumées et manteaux imperméables déployés, à 21 h. 45. L’allure, à la descente, à cause de mes faibles yeux, sera forcément lente, et nous aurions froid sans gants et manteaux. Je mentirais en disant que cette descente de soixante kilomètres, dans la nuit d’un noir d’encre, fut agréable. Mon compagnon, doué d’excellent yeux, filait, filait, disparaissait, puis m’attendait  ; je suivais derrière le cône de lumière de ma lanterne, dont le reflet dans mes lunettes, était plutôt gênant.

Au Touët, on dansait encore  ; à Villars, ou, l’année dernière, j’avais déjeuné sous une tonnelle — Dieu  ! qu’il y faisait chaud  ! — tout dormait. Peu après, la route passe sur la rive gauche du Var, et le Pont de la Mescla n’est plus très loin, je m’en souvenais, et j’en avertis Ch... qui était en difficulté avec un de ses pneus et obligé de lui donner, de temps en temps, quelques coups de pompe. Deux ou trois autos nous dépassèrent  ; le sol était, par moments, bien caillouteux.

Au Pont de la Mescla, nous mîmes pied à terre. J’aurais voulu montrer à mon compagnon, combien étrange et farouche est ce confluent de deux torrents, mais on y voyait... comme dans un four  ! La lune était pourtant levée  ; malheureusement, entre elle et nous, une épaisse couche de nuages s’était interposée et nous commencions à être inquiets du temps pour le lendemain.

Allons toujours, sous la montagne qui surplombe, dans les tunnels, le long des eaux qui se brisent sur les rochers, mugissent et tourbillonnent et miroitent lugubrement, éclairées çà et là, par des lampes d’usines électriques. Non, vraiment, ce n’est pas gai  ; ne me parlez plus d’étapes nocturnes, dans de telles conditions, sans une belle lune au firmament.

La vallée s’élargit  ; au flanc de la montagne, s’accrochent des bâtiments féeriquement éclairés... Ou pouvons-nous bien être  ? Et voici que le sol devient trépidant à l’excès  ; la vallée s’élargit encore  ; à en juger par les lumières lointaines, nous devons être près de Nice, et ces derniers kilomètres paraissent interminables. À gauche, une vive lueur... ce sont, sans doute, les feux de la ville reflétés dans les nuages  ; enfin, à un dernier tournant, les becs électriques surgissent de l’ombre, nous passons sous le P-L-M.  ; nous sommes devant l’octroi  : il est 1 h. du matin. Il nous a fallu trois heures et quart pour faire ces 60 km qu’en plein jour, nous aurions négociés en moins de deux heures et demie.

Nous nettoyons et regarnissons nos lanternes  ; l’employé de l’Octroi, à qui nous demandons son avis sur le temps probable, nous dit que, la veille, le ciel est resté couvert tout le matin, et, qu’à midi, le soleil s’est montré  ; qu’il en sera de même, sans doute, aujourd’hui. Et il en fut ainsi.

Que faire à Nice à une heure du matin  ? La promenade des Anglais est, assurément, peu animée et, en longeant la plage déserte, nous risquerions de tomber sur quelques nervis. Prenons, sans hésiter, le chemin du retour.

Jusqu’à Cannes, dans la nuit noire, il n’est rien de folichon  ; nous fîmes une halte un peu avant l’Octroi d’Antibes, dans une maison abandonnée, pour casser la croûte et, l’un et l’autre, nous ajoutâmes au réconfort du repas, le réconfort du repos, en nous abandonnant au sommeil pendant quelques instants. Du moment où nous ne pouvions réaliser notre espoir de faire la corniche par un beau clair de lune, que le soleil, même, allait nous y manquer, pourquoi nous presser  ?

Ainsi s’explique le fait que, partis à 1 h. de Nice, nous n’étions à Fréjus, à 63 km plus loin, qu’à 8 h  ! Nous avions, il est vrai, flâné sur les quais de Cannes et déjeuné longuement, à l’Auberge des Adrets. La brume flottait sur les sommets de l’Esterel, et la caravane d’alpinistes, que Tartarin en personne conduisait, et qui partait de l’auberge pendant que vous vidions un pot de confiture délicieuse, pouvait se croire en pleines Alpes, devant des pics inaccessibles. Tous et toutes avaient d’ailleurs piolets, souliers à crampons peut-être, plumes au chapeau, et ce fort accent auquel on reconnaît les enfants de Marseille.

Ah  ! le Midi sans le soleil, voyez-vous, ce n’est plus ça  ! Et jusqu’au Luc, par surcroît, la route, sillonnée d’autos, n’a rien d’intéressant, si bien que nous pédalions sans enthousiasme. Mais en quittant Le Luc, à midi, après un solide déjeuner, tout changea.

Plus de brume, du soleil, du vent favorable, et la jolie route de Cabasse, que les autos ignorent. Soit à l’aller, soit au retour, je conseille aux cyclistes d’emprunter régulièrement cette route, plus longue de 1.500 mètres, mais moins accidentée que celle de Flassans.

Après Brignoles, où nous avons marqué un arrêt, tant pour boire un peu de café que pour essayer de réparer un ressort de selle que venait de casser mon compagnon, nous fûmes immobilisés par une assez longue réparation de pneumatique et, à Tourves, il nous fallut rester un bon quart d’heure, à voir passer une cavalcade, très réussie ma foi, pour un si mince village.

Il y avait déjà une demi-douzaine d’autos, arrêtées comme nous, et nous pûmes nous faufiler jusqu’à la première, dont le chauffeur, pressé et impatient de repartir, fumait de colère. Dix fois, il essaya de démarrer dix fois, il dut rester tranquille. On ne le remarquait pas, et l’on ne voyait pas le moindre service d’ordre, mais les farandoles virevoltaient sur la route, autour des chars, des druides, des Gaulois, des mousquetaires  ; il y avait là, au moins, cinquante chevaux, et derrière le dernier char, en rangs pressés, tous les curieux venus de dix lieues à la ronde. On ne pouvait pourtant entrer là-dedans comme dans des moutons  ; et le chauffeur rageait toujours. Ce fut, pour nous, un des côtés les plus amusants du spectacle auquel le hasard nous forçait d’assister.

Tout finit, ici bas, et la foule s’écoula  ; on partit, et, jusqu’à Saint-Maximin, nous eûmes à avaler la poussière des autos successivement libérées. Et là, tout à coup, le vent devint contraire, nous enlevant tout espoir d’être assez tôt en Avignon, pour y prendre le train qui nous aurait amenés à Saint-Étienne dans la nuit.

Nous arrivions au sommet de la montée par où l’on s’éloigne de Saint-Maximin quand, d’une automobile qui nous croise, partent de grands cris  ; nous avons été reconnus par des Stéphanois et nous répondons en criant aussi et en levant les bras. Telle est la nouvelle façon de se saluer, au passage, que la vitesse croissante des véhicules a introduite entre chauffeur, et même entre cyclistes. On pousse des cris sauvages et on agite les bras frénétiquement. Entre aviateurs, il faudra encore trouver autre chose.

Que nos bons aïeux seraient ronds de flan, eux qui n’avaient point l’habitude de se presser, et qui ne s’abordaient que posément, avec d’exquises formules de politesse s’ils revenaient parmi nous et comme nous serions, nous aussi, désorientés si dans quelque cent ans, nous rentrions dans la circulation  !

Halte à la Grande-Pugère  ; je ne manque jamais de me désaltérer à cette fontaine, qui date de 1587, s’il vous plaît, et qui est la seule entre Aix et Saint-Maximin.

Voilà, me direz-vous peut-être, bien des haltes pour des randonneurs. Eh, mon Dieu, puisque rien ne nous presse, que notre train de retour ne passe maintenant qu’à 2 h. du matin en Avignon, pourquoi nous refuserions-nous quelques agréments  ?

Nous traversons Aix, sans arrêt, à 17 h. 30, et nous atteignons Lambesc à la nuit tombante. Les traces du tremblement de terre ne sont plus guère visibles, tant à Lambesc qu’à Saint-Cannat, où elles m’avaient si vivement impressionné, quand je passai à Pâques 1910, à mi-nuit, par un beau clair de lune, devant les toits béants et les trous des murs éventrés.

À 21 h. seulement, nous nous éloignons de Lambesc, lanternes allumées, dans la nuit de plus en plus noire, la deuxième nuit que nous allons passer sur la route  ! J’avoue, que, pour moi, la ration fut, cette fois, trop forte. Après l’étape de quarante heures, j’aime mieux me mettre au lit que me remettre en selle. Ch..., mon compagnon, dans la force de l’âge, à 35 ans, qui doutait en partant de sa résistance au sommeil, passa cette seconde nuit aussi facilement que la première  ; il en aurait peut-être passé trois, comme Gustave-Adolphe qui, dit-on, pouvait résister au sommeil pendant cinq jours et cinq nuits consécutifs.

Nous avions à faire encore 55 km il nous fallut quatre heures, arrêts compris  : à Sénas, pour acheter du carbure, à Saint-Andéol dans un café, encore ouvert, pour regarnir les lanternes, et, plusieurs fois pour m’asperger le visage d’eau froide, afin de ne pas m’endormir sur ma machine, ce qui, chacun le sait, ne va pas sans de graves inconvénients.

Connais-toi toi-même, dit la sagesse des nations. Cette fin de randonnée m’a permis de connaître ma mesure, et je m’en tiendrai, à l’avenir, aux étapes de quarante heures, sans plus, laissant aux jeunes adeptes de l’École Stéphanoise le soin de démontrer que le moteur humain, aidé de la bicyclette, peut, sans fatigue anormale, rouler, par monts et par vaux, pendant trois jours et deux nuits, et même davantage, ce dont je ne serais pas autrement surpris, car (je finis comme j’ai commencé) pédaler est le travail le moins fatiguant que je connaisse, et on peut, par conséquent s’y livrer pendant plus de temps qu’à n’importe quel autre travail sans se fatiguer.

Il est de fait que nous ne fûmes incommodés ni l’un ni l’autre, et que, dès le mardi matin, bien que les quelques heures de sommeil dormies dans le train n’eussent pas été bien reposantes, nous reprîmes nos occupations habituelles, puis nos ascensions matinales au Grand-Bois et, dès le dimanche suivant, nos promenades dominicales, en attendant la prochaine étape de quarante heures, au cours de laquelle nous voudrions encercler le Dauphiné dans le circuit Die, Gap, Briançon, Grenoble, Givors  ; quelque 600 km de routes connues, mais toujours revues avec plaisir.

Mais, hélas  ! combien sont rares, randonneurs et même cyclotouristes  ; que nous en vîmes peu au cours de ces 750 km de notre randonnée pascale  ; combien, au contraire, sont plus nombreux, d’année en année, les touristes en automobiles, entassés dans les landaus, des phaëtons, des limousines où, le plus souvent, ils somnolent. Je commence, vraiment, à craindre que ceci ne tue cela.

Comment veut-on que ces enfants, qu’on promène en auto, puissent, plus tard, avoir envie de se promener à bicyclette  ?

Celle-ci leur semblera un moyen de locomotion suranné, sans utilité pratique.

— Eh  ! quoi, diront-ils, vous voulez que nous nous fatiguions davantage, en allant beaucoup moins vite qu’en auto ou qu’à moto  ? À d’autres  ! Nous préférons nous transporter, sans peine, à cinquante à l’heure, et tourister ensuite à pied si le cœur nous en dit.

Or, les cyclotouristes se sont jusqu’à présent recrutés, surtout dans les classes aisées, qui peuvent, sans trop grever leur budget, s’offrir des voyages en automobile  ; et c’est pourquoi nous en rencontrons de moins en moins.

Il faut insister, de plus en plus, auprès des moins favorisés de la fortune, et développer le goût du cyclotourisme chez les travailleurs qui trouveront dans les voyages et même dans les randonnées à bicyclette, un heureux dérivatif à leur besogne quotidienne, parfois si fastidieuse.

VELOCIO.

Paul de Vivie, dit Vélocio

Voir aussi :