Ad Bibendum

mercredi 1er août 2018, par velovi

Par Paul de Vivie, années 14–18, cité dans Anthologie, cahiers 14, juillet août 1970, Le Cycliste, A. Rabault.

« Ad Bibendum »

Je te connais depuis trop longtemps mon vieux Bibendum pour que je m’intéresse à ta petite santé ! Or, il me semble que depuis quelque temps tu files un mauvais coton et que tu descends la pente fatale en quatrième vitesse accélérée. Si tu n’y prends garde, tu ressembleras bientôt à cet homme des temps futurs, que je décrivais dans le « Cycliste » d’août 1905, comme réduit à l’état de boule, forme de colis apte à tous les transbordements : de paquebot en auto, de wagon-lit en aéroplane, de voiture d’enfant en pousse-pousse de cul-de-jatte ; citrouille piquée de quatre bouts d’allumettes en manière de membres, et coiffée, en guise de boîte crânienne, d’une huître béante. Ces boul-hommes, en ma pensée, devaient être lancés par des machines « ad hoc » de véhicule en véhicule et l’on aurait compté pour amortir les chocs, sur la couche de lard que l’inaction complète, jointe à la voracité inlassable des gens qui ne font rien, aurait développée autour de leur carcasse.

Je t’ai connu jadis, cycliste costaud, bien planté sur des jambes puissantes, thorax bombé, tête haute... tu avais de l’allure. Je t’ai vu l’an dernier quand tu criais : « On veut tuer l’Automobile ! » bras et jambes grêles, ventre énorme, cerveau affaissé disparaissant derrière une bouche largement ouverte, qui proférait « Nous avons abandonné la fabrication du pneu vélo de 32mm parce que la différence qui existe entre la section de 32 mm et la section de 28 mm est insignifiante... » J’en fus attristé.

Et voilà qu’aujourd’hui je te revois te traînant lamentablement sur le ventre et sur les genoux, et ne parvenant, qu’à peine, à signer des papiers où tu nous montres les routes de l’avenir débarrassées de tous piétons, cyclistes, hippomobiles, vaches, cochons... mais sillonnées de jour et de nuit, par des pneus « Confort-Michelin ».

Tu vas tout de même un peu fort. Tu es en passe de devenir le plus triste exemplaire de l’humanité. Aussi je te dis : réagis, mon vieux Bibendum, lâche d’un cran l’automobile, même avec pneus confort et reviens vers la bicyclette qui t’a faite ce que tu es, qui te rendra forme humaine et t’apprendra que le boudin de 32 mm de diamètre est plus confortable, toutes autres choses égales, que celui de 28 mm ! que celui de 35 mm l’est plus que celui de 32, et que, vu l’état actuel des routes, de gros pneus de 42-45 voire de 50 mm n’ont rien d’extravagant pour nous cyclistes, qui avons autant et même plus besoin de confort qu’une carrosserie d’auto...