Randonnées de pleine lune

dimanche 3 février 2019, par velovi


Par Paul de Vivie alias Vélocio, Le Cycliste, 1911, Archives départementales de la Loire, cote Per1328_11

Ces randonnées expérimentales jouent vraiment de malheur ! La pluie empêcha celle de mai, et celle de juin a été plutôt une randonnée de pleine eau !
Nous devions partir le 10 juin, à 3 heures, pour Die, Gap, Briançon, Lautaret, Grenoble, pédaler toute la nuit du 10 au 11, sous la paisi­ble clarté lunaire, passer le Lautaret entre deux murs de neige, à la piquette du jour et rentrer ainsi sans fatigue anormale avant 20 heures, le 11 juin, à Saint-Etienne, après avoir vu défiler sous nos yeux enchantés 620 kilomètres de pay­sages connus, mais toujours revus avec plaisir.
Or, à 3 heures, le 10 juin, il pleuvait à seaux, on se recouche et nous ne partons qu’a 6 h. 30, grâce à une éclaircie qui nous amène pourtant sans pluie jusque sur les bords du Rhône, où nous nous heurtons à un joli vent du midi, qui, tout le jour, nous handicapa.
Mon compagnon monte sa tri-chaîne à 4 vites­ses et j’ai ma bi-chaîne Villiers à 4 vitesses aussi, nos montures des précédentes randon­nées.
La pluie qui zèbre l’horizon ne tarde pas à nous atteindre et nous endossons imperméables et jambières, que nous ne quitterons pas jus­qu’au soir.
A Valence, à 11 heures, nous déjeunons ; par Etoiles, nous filons ensuite sur Crest, ou la pluie qui avait faibli un peu reprend de plus belle : un jeune abbé qui entre à Aouste quand nous en sortons, pédale avec entrain, poussé par le vent qui nous retient, mais sa soutane est ruisselante : allons, ce n’est pas encore à Die que nous verrons le soleil ! Nous y sommes à 16 heures seulement ; en passant, nous avons essayé de découvrir parmi les rochers et les images le mur blanc du refuge du col du Rousset. Oh ! nous n’allons pas trop vite et nous avons bien le temps de regarder à droite et à gauche !
A Die, un tilleul bien chaud et quelques bis­cuits nous réconfortent, et nous prenons la décision, qui d’ailleurs s’impose, de renoncer à l’étape nocturne et de gagner Grenoble par le col de Menée. Nous nous arrêtons encore à Menée de 18 heures à 18 heures et demie, avant d’en­treprendre la montée finale de 15 kilomètres à 6 ou 7 %
La route, depuis et même avant Châtillon, est en très mauvais état, à la suite d’éboulements récents, et notre allure s’en est ressentie, si bien que la nuit s’avance à grands pas et qu’au dernier hameau qu’on traverse avant le col, aux Nonières, nous commençons à douter de notre arrivée le soir même à Clelles, où nous avions dit que nous irions coucher.
— Quoi, nous avait objecté le maître d’hôtel de Menée, pendant que nous buvions du bon lait chaud, vous voulez passer la montagne ce soir ? mais ce serait une grave imprudence à cause de l’état de la route et des écoulements toujours à craindre quand il a plu comme au­jourd’hui. La nuit, la pluie, la boue vous empê­cheront de passer. Vous feriez mieux d’atten­dre ici jusqu’à demain matin.
— Bah ! nous verrons bien, répliqua mon compagnon avec l’insouciance que 36 ans, une carrure solide et une forte santé autorisent, et que mes cheveux blancs approuvèrent.
On partit donc à 18 heures et demie bon poids, en compagnie d’un cycliste du pays, qui n’allait que jusqu’aux Nonières et qui, sur sa mono de 5 mètres environ, ne se laissa pas lâcher d’un pouce par nos petits développe­ments. Il venait de boire un bon Pernod et ça lui donnait du jarret, nous expliqua-t-il.
Nous avions quitté nos manteaux à Menée, pour respirer un peu, car sous ces imperméables on étouffe, mais il fallut bientôt les remet­tre, sous peine d’arriver au col trempés comme des barbets, et faire dans ces conditions 12 kilo­mètres de descente rapide eût été dangereux. C’est pour le coup que la pleurésie dont on nous a menacés jadis, au début de la roue libre, nous eût terrassés. Descendre à pied m’était impossible, chaussé comme je le suis pour mes grandes randonnées, de sandales qui dans la boue et dans les pierrailles se comportent déplorablement.
Nous grimpions sans trop de peine, car la rampe n’est pas très forte, quand en appuyant vigoureusement pour se tirer d’un bourbier, mon compagnon casse sa chaîne ; il continuera donc à pied et je l’attendrai à l’entrée du tun­nel. Nous avions atteint les premiers bouquets du bois et je n’y voyais plus assez pour éviter les pierres éparses, auxquelles je me heurtais à chaque instant. Le brouillard, la nuit, la pluie, le vent, la solitude des hautes altitudes, ça devenait complet. Que nous aurions donc mieux fait de rester tranquillement à Menée ! J’en étais là de mes réflexions, quand une ombre passa à grande allure à mes côtés ; sur son développement de 5 mètres, mon compagnon continuait à grimper ; c’est donc lui qui m’attendra en haut. Deux ou trois fois je mets forcément pied à terre, préoccupé que je suis de ne pas me laisser débarquer dans le ravin. A une bifurcation, je n’en manque pas moins la route et j’arrive dans un troupeau de quelques centaines de moutons, entassés dans la cour d’une ferme. Je hèle, une vieille femme me répond et, sur ma demande, m’offre l’hospitalité. Bon, lui dis-je, je cours chercher mon compagnon qui m’attend au tunnel et nous allons redécendre. Ainsi fut fait, et j’en fus bien aise, en voyant le lendemain matin l’état de la route du côté de Clelles, je me demande encore comment je m’en serais tiré avec mes sandales qui n’auraient pas résisté à dix minutes de marche sur un tel sol.
C’est une rude existence que mènent là-haut à 1.400 mètres d’altitude, les braves gens qui nous accueillirent très cordialement ; ils y élèvent des troupeaux de moutons, récoltent leur blé, font leur pain et ils vivent ainsi une vie primitive qui n’est pas sans charme.
Nous nous assîmes à la table de famille et dans le lit de feuilles sèches qu’on me donna, je m’endormis bientôt, pendant que le vent qui maintenant soufflait du nord, sifflait à travers les ais disjoints. Par la fenêtre que, suivant mon habitude, j’avais laissée grande ouverte, je vis en m’éveillant entrer à flots le brouillard, hôte fâcheux ; mais le vent redoublait de violence et ne devait pas tarder à disloquer les nuages, de sorte qu’à 5 heures, quand nous partîmes nous fûmes récompensés par une très belle vue tant sur un versant que sur l’autre, non pas la vue commune d’une montagne ensoleillée, et bénigne, mais celle plus rare pour les touriste qui ne voyagent que par très beau temps et plus empoignante de la montagne farouche, menaçante, capuchonnée de nuées, ne laissant rien voir de ses cimes, si bien que le mont Aiguille nous parut s’élever indéfiniment. Ce Aiguille, tout de même, c’est un fameux atout dans un paysage, et si les Suisses avaient notre Trièves, notre Dévoluy et tout ce qu’on voit en descendant du col de Menée, ils en tireraient autrement que nous ne savons le faire.
Nous trouvâmes pendant la descente des passages de boue tellement grasse qu’à trois reprises nous fûmes obligés de mettre pied à terre pour dégager nos roues qui ne pouvaient plus tourner, un vrai mastic. Au fur et à mesure que nous descendions, le ciel se découvrait, mais le vend du nord devenait plus fort aussi et nous eûmes à lutter contre lui tout le jour, ainsi que nous avions la veille lutté contre le vent du midi. Voilà, certes, une excursion dont on pourra dire qu’elle ait été favorisée par le temps !
Du col du Fau à Vif, descente idéale s’il en est, il fallut pédaler constamment, puis la route fut atrocement défoncée et, à 8 heures seulement, nous prenions à Pont-de Claix la direction de Vizille et d’Uriage, où, nous nous en souvîmes bien à propos, Mad Symour villégiature en ce moment avec ces enfants . nous espérions y voir aussi son mari, mon trop rare collaborateur, Ch. R..., qui devait y venir de Saint-Etienne à bicyclette.

Ce petit détour de 20 kilomètres et le repas qui s’ensuivit ne nous ramenèrent à Grenoble qu’à 11 heures et demie, au moment où l’on lâchait, par groupe de deux ou trois, des cou­reurs venus le matin de Lyon à Grenoble, avec bon vent dans le dos et qui devaient rentrer à Lyon avec le même bon vent dans le nez. Ce fut pour nous une circonstance favorable, dont mon compagnon se hâta de profiter en collant derrière un groupe, je le suivis et l’on fila ainsi sans trop de peine jusqu’à Voreppe, où je fus lâché à la montée pour avoir été malhabile à changer de développement. Dix mètres perdus, impossible de rattraper. Les coureurs passaient, heureusement pour moi, par Voiron et nous par Rives, si bien qu’à la bifurcation de l’autre côté de Voreppe, mon compagnon m’attendait. A partir de ce moment, nous fûmes même trois, un des coureurs blessé le matin en tombant dans les abrupts raidillons de Rives à Moirans, s’étant joint à nous à Voreppe, où il avait dû s’arrêter pour faire panser ses multiples blessures.
On déjeuna à Fures et par Renage, La Frette, La Côte-Saint-André, Saint-Jean-de-Bournay, où le coureur nous quitta, Vienne et Givors, nous rentrâmes sans incidents à Saint-Etienne à 21 heures. Chemin faisant, notre compagnon de rencontre nous apprit que les polymultipliées de course étaient de plus en plus estimées à Lyon, qu’il y en avait deux dans la course et que les deux coureurs qui les montaient étaient pronostiqués. De fait, l’un d’eux arriva deuxième à l’emballage, et l’autre fut sixième, après avoir souffert de crevaisons qui l’avaient tellement retardé le matin qu’il n’était reparti de Grenoble que dix-septième. De Grenoble à Lyon, il avait donc pu rattraper onze places, surtout aux montées que les monos faisaient à pied.
Ces polys de course sont toutes munies du Whipet, système Hervier, qui jusqu’ici a été, est encore, le seul a pouvoir lutter avantageuse­ment dans une course ouverte contre les monos. C’est un grand honneur pour ce constructeur d’avoir osé ce que des fabricants plus impor­tants et plus intéressés au triomphe de la polymultlplication n’ont pas su tenter, et d’avoir pu construire des machines à 6 vitesses assez robustes en toutes leurs parties pour résister aux efforts désordonnés des coureurs, assez rigi­des et assez vite pour répondre aux démarrages brutaux et à l’emballage frénétique des fins de courses.
Le 2 mai dernier, une poly Hervier arriva première à l’emballage, grâce à son développement de 7m,70, aidé d’une descente rapide où les 5m,60 des monos furent impuissantes. Voilà un bel enseignement, sur le terrain de la course, comme sur celui du tourisme, l’avenir appartient à la poly.

Velocio