Lequel ? (Juin 1899)

mardi 25 avril 2017, par velovi

Par Pierre Giffard, Touring-Club de France, Juin 1899, Source gallica.bnf.fr / BnF

Ma foi, j’avoue qu’ils sont nombreux, les amis qui me demandent à brûle-gilet (je ne vois pas pourquoi nous ne remplacerions pas l’expression « à brûle-pourpoint » comme le pourpoint même) : — Vous qui avez essayé de tous les modes de tourisme : à pied, à bicyclette, en automobile, etc., lequel de ces modes préférez-vous ?

Une remarque que je puis à présent donner comme bien étudiée c’est la suivante. Elle pourrait être signée La Palisse, diront les malins, mais encore fallait-il s’en aviser, et faire des milliers de kilomètres avant de lui donner la valeur d’une formule : Le souvenir des paysages subsiste dans la mémoire du touriste en raison inverse de la rapidité du moyen de locomotion qu’il emploie pour les traverser.

En chemin de fer vous ne voyez rien, qu’un kaléidoscope brutal, si rapidement déroulé devant vos yeux que vous n’avez pas le temps de recueillir autre chose qu’une impression fugitive des points de repère : villes, endroits historiques, sommets notés d’avance, ponts suspendus, gorges, etc. Pour le reste, des cailloux, de la poussière ou de la pluie, de la fumée, des gares, des poteaux télégraphiques : c’est tout.

* * *

En automobile, il faut bien l’avouer, la trouée de l’homme dans les paysages se rapproche de sa manière d’être en chemin de fer - s’il conduit surtout !

Quand vous avez la responsabilité de plusieurs existences dans la main, en plus de la vôtre, l’envie ne vous prend guère de détourner la tête, de reluquer au passage les coins et recoins du tableau que la nature offre à vos yeux.

De plus, la vitesse de 25 à 35 kilomètres à l’heure qui vous emporte est peu propice aux longues méditations sur les bizarreries du panorama. Vous allez trop vite pour voir comme il faut voir quand on est vraiment un touriste, c’est-à-dire une manière d’artiste peintre sans pinceaux, qui photographie dans son cervelet - détective incomparable - les sites curieux dont le voyage est émaillé, et cela sans que le nombre des plaques soit jamais limité.

Eh bien, cette netteté dans l’impression que laisse incontestablement le voyage à bicyclette (à pied plus intense encore), l’automobile la refuse à son conducteur.

Celui qui se fait voiturer, le « voyageur », joui mieux que le conducteur du paysage. Mais l’ensemble est encore trop hâtif. Il y a de la fièvre tout le temps.

* * *

La célérité vous empoigne et un phénomène, qui déjà me parut lamentable à bicyclette, m’obsède souvent en automobile. Vous le connaissez bien. On passe à faible distance d’un endroit historique, ou simplement pittoresque. On devrait se détourner de la route droite et l’aller voir, au prix d’un écart d’une demi-heure, d’une demi-journée même. Ah bien oui ! Ce sera pour une autre fois ! On est lancé, on est pressé ! On roule à miracle. On ne songe qu’à rouler. Et le point curieux est lâché. C’est absurde. Accès de célérite aiguë, néfaste, incurable hélas !

  • Si l’on s’arrêtait ici ?
  • Ma foi non. Le moteur tape comme un sourd. Avançons ! Ça va trop bien !

Ce dialogue n’est-il pas de tous les jours en automobile ? Déjà, je le répète, il m’avait fait honte au cours de grandes excursions à bicyclette. Il est humain. On peut en conclure que plus la célérité sera excitée chez nous, moins la mémoire sera éveillée, puisque les impressions seront plus fugitives. Donc moins de souvenirs.

J’ai conservé de tous les pays que j’ai traversés à bicyclette (près de 12,000 kilpmètres à la date de 1899) une impression fort bien gravée, charmante, méticuleuse.

Au contraire, je me sens presque incapable de préciser, par exemple, tous les détails du cinématographe qui m’a été montré cet hiver sur l’itinéraire de Paris à Nice et retour en automobile. J’ai fait là 2,000 kilomètres, souvent trop rapides au gré de mon cerveau de fureteur.

Fait sans précédent dans ma carrière de touriste, les noms des villages m’échappent en quantité, pour la bonne raison que j’eus à peine le temps de les lire sur les plaques indicatrices et d’associer leur nom à leur image !

* * *

Vous voyez la déduction d’ici. A bicyclette, le touriste qui va tranquillement son petit douze à l’heure a le temps de voir, d’impressionner sa plaque sensible et de repérer les vues, les noms, les têtes des gens, tout. En automobile, il passe en maître de la route : on ne le voit déjà plus.

Transii, jam non erat, a dit l’Ecriture qui l’avait deviné. Lui n’a pas vu davantage.

Rigoureusement, il faut conclure que les modes de locomotion sont tous, à divers degrés, inférieurs à la marche, à l’automobile du père Adam. C’est incontestable. L’homme à pied s’arrête, s’assoit à tout bout de champ, suivant ses caprices : la translation lente permet à sa mémoire de s’imprégner de façon inoubliable.

Malheureusement, il faut en convenir, le train ne va pas assez vite et surtout il fatigue de manière excessive son voyageur pour un trajet trop limité par la faiblesse humaine.

Conclusion : le mode préférable est l’intermédiaire, celui qui ne va ni trop lentement ni trop vite.

Après avoir expérimenté les quatre façons de déambuler à travers le monde : chemin de fer, automobile, bicyclette et pedibus jambis, je proclame sincèrement que le mode le plus parfait, celui qui se rapproche le plus de l’idéal à mon avis, c’est encore la bicyclette.

Pierre GIFFARD.


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