Un duel retentissant (1897)

mardi 31 juillet 2018, par velovi


Photo : Cabaret du Père Lunette en 1902-1903 - 4 rue des Anglais, par Atget, Eugène (1857-1927) Source gallica.bnf.fr / BnF

Article paru dans L’Auto-vélo : journal comique & illustré, rédacteur en chef Mascabille, 19.09.1897, Source gallica.bnf.fr / BnF

La tempête belliqueuse continue à souffler sur le monde du Sport Vélocipédique. Après la série des sanglantes rencontres de ces dernières semaines, voici qu’on nous communique les procès-verbaux suivants :

A la suite d’une discussion survenue, entre la trente-deuxième et la trente-troisième absinthe, sur l’influence de la bicyclette dans la gravitation astrale, M. Stick, le funèbre dessinateur de l’Auto-Vélo, a chargé MM. Maurice Farman et Edouard de Perrodil de demander à M. Mascabille, le gai rédacteur en chef du même journal, rétractation des grosses insultes prononcées ou réparation par les armes.

M. Mascabille a constitué, pour le représenter, le spirituel et élégant Gabriel Davin de Champclos et l’étourdissant Cycling and Co, pseudonyme qui, on le sait, cache une des personnalités vélocipédiques les plus en vue.

Toutes les tentatives de réconciliation faites au cours d’un pantagruel dîner ayant piteusement échoué, une rencontre a été décidée.

Elle aura lieu le 15 septembre, à la première lueur de l’aurore, sous l’Arc de Triomphe de l’Etoile (1).
Les conditions sont les suivantes : Épées passées au curare avec lames quadrangulaires de 6m666,666 de longueur et coquilles de 0m70 au maximum, maillot de course et gants en tôle d’acier.

Terrain de 2 kilomètres, d’un côté les Champs-Elysées, de l’autre les avenues de la Grande-Armée et de Neuilly. Si un adversaire est acculé soit à l’obélisque, soit au monument de la Défense, il ne sera pas remis en place, mais devra se défendre et mourir en chantant « la complainte des Automobiles agonisantes ».

Les reprises seront de 33m33" 33/66.

Le combat cessera lorsqu’un des combattants aura crevé comme un vulgaire pneu.

Fait à Paris, au cabaret-bouge du Père Lunette, dans la nuit du 12 au 13 septembre, à 2 h. 1/2 du matin

Pour M. Stick :
Maurice Farman, Edouard de Perrodil

Pour M. Mascabille :
G. Davin de Champclos, Cycling and Co.

En conformité du procès-verbal ci-dessus, la rencontre a eu lieu cejourd’hui, aux endroit et heure choisis.

Les combattants étaient assistés des docteurs F.-É. Murcassé, et T.-I. Biacollé.

Aussitôt que le sacramentel « Allez, Messieurs » fut prononcé par le directeur du combat, la lutte s’engagea, âpre, acharnée, terrible ! Les deux adversaires, s’inspirant de leurs ancêtres, les preux guerriers des siècles passés, frappèrent d’estoc et de taille. Des lourdes épées jaillirent des gerbes de flammes. Paris tout entier trembla au bruit des aciers s’entrechoquant.

Dix minutes se passent, vingt minutes... Enfin, un peu avant la fin de la première reprise, le mot : halte ! retentit. On se précipite : le dessinateur Stick est touché gravement ; son opulente chevelure a été traversée de part en part. Le docteur F.-E. Murcassé ayant déclaré que cette blessure, quoique très douloureuse, ne peut mettre le duelliste en état d’infériorité, il est décidé que le combat sera repris.

A la seconde reprise, M. Mascabille est atteint d’une blessure pénétrante intéressant l’ongle du treizième doigt de pied gauche.

Une discussion s’établit entre les médecins sur l’opportunité de s’en tenir là, mais les deux adversaires insistent pour continuer.

A la reprise suivante, sur un double dégagement suivi d’un coup droit, M. Mascabille voit son impeccable culotte en feuille anglaise littéralement coupée, de la molletière à la ceinture, par la parade du talentueux barbouilleur. Les jolies spectatrices se voilent la face. La quatrième reprise est terrible, les corps à corps se multiplient, les coquilles sonnent le glas, la foule est haletante. Enfin, sur un cri de douleur de M. Stick, le combat est arrêté. Un examen minutieux permet de constater une perforation très nette d’un des verres du lorgnon du dessinateur. Après discussion d’une heure 46’ 25" 2/5, les médecins déclarent que M. Stick ne peut être incommodé de cet accident ; par ce trou il doit, en effet, « y voir » beaucoup mieux qu’avant. La cinquième reprise s’écoule sans incidents. Au début de la sixième, une épouvantable détonation retentit ; on se précipite... on ne relève que deux cadavres...

C’était le pneu de la voiture automobile de M. Maurice Farman qui venait d’éclater, causant cette terrible catastrophe.

Les adversaires ne se sont pas réconciliés sur le terrain.
Fait à Paris, le 15 septembre 1897.

Pour M. Stick :

Maurice Farman,
Edouard de Perrodil

Pour M. Mascabille :

G. Davin de Champclos,
Cycling and Co.

(1) Ce lieu a été choisi de façon a ce que les reporters de la presse spéciale et les photographes en mal de cinématographie puissent bien suivre toutes les phases de la rencontre, du haut de ce monument, où de moelleux divans leurs seront réservés.


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