Préface (1893)

lundi 6 août 2018, par velovi

Par Pierre Giffard, préface de "Le cyclisme théorique et pratique" par L. Baudry de Saunier, A la librairie Illustrée, Paris, 1893, Source Gallica.bnf.fr/BnF

Le propre du vulgarisateur c’est d’entrevoir. Sa vie n’est qu’un long rêve, et il meurt le plus souvent, après 30 ou 40 années d’attente, sans avoir eu la consolation d’assister au triomphe de ses idées. Dès qu’il a plongé dans le néant par exemple, les effets qu’il avait prédit sortent de terre comme par enchantement. Il partage cette infortune d’un genre tout particulier avec l’inventeur, dont il est le petit cousin.
Mais à cette règle, comme à toutes les autres règles, il y a des exceptions qui la confirment. Ainsi le signataire de cette préface, qui n’a rien inventé, Dieu l’en garde, mais qui a passionnément vulgariser la bicyclette, n’a pas attendu longtemps pour assister à l’épanouissement du cyclisme vainqueur. Il y a 2 ans et demi qu’il ouvrait « les yeux à la lumière » . C’était en février 1890. Nous voici à la veille de 1893 et déjà tous les emplois de la bicyclette qu’il a entrevus, prédits, prévus sont devenus autant de réalités.
L’emploi du plus formidable organe de presse qu’il y ait au monde a été pour beaucoup dans la diffusion de ces vérités, qui avant 1890, il faut bien le reconnaître, restaient lettre morte.
- Aussi quelle satisfaction vous devez éprouver, me demande-t-on parfois, en voyant l’essor qu’a pris sous votre impression la vélocipédie en France !
C’est vrai.
Chaque fois que je rencontre un bicycliste, que ce soit sur la route départementale silencieuse, au fond des villages pittoresques ou sur le macadam du bois de Boulogne, je me dis :
- Voilà encore un de mes petits... Il ne s’en doute pas ; s’en douterait-il ? Peu importe les causes finales, à cet homme heureux, qui pédale avec ivresse. En voici un autre, deux autres, dix, quinze, vingt autres, des escadrons entiers qui roulent à travers la France, de Nice à Brest et de Dunkerque à Bayonne. Si je les interrogeais et s’ils voulaient me répondre, je trouverais dans leurs réponses à tous le pourquoi de leur conversion à la bicyclette. Et ce pourquoi ce serait toujours le même : la poussée formidable de la petite feuille à un sou, qui a fait entrer le cycle dans les mœurs des Français.
Mais si je suis des yeux toutes ces roues tournantes avec la satisfaction du vulgarisateur qui eut raison d’entrevoir un bienfait universel dans ce que les initiés anciens n’appelaient qu’un sport ou un plaisir, je n’y mets aucun orgueil. On a bien voulu me demander une préface pour ce livre édifié à la gloire du cyclisme. Je la donne volontiers, en déclarant qu’elle sera mon dernier écrit sur la matière, mon intention étant de rentrer désormais dans le silence comme ces hérauts qui ont fini leur tournée.
Non, le vulgarisateur n’a pas, c’est un fait à noter, de vanité en lui : il ne saurait en avoir, car à vulgariser il n’a aucun mérite.
En faisant comprendre aux foules ce qu’une élite seule à compris jusqu’à lui, le vulgarisateur subit une loi physique dont il n’est pas responsable. Il résonne comme un violon sous l’archet.
Qu’une idée le hante, qu’une nouveauté l’électrise et le fasse vibrer, voilà qu’il ne peut plus vivre sans la répandre avec des cris autour de lui, sans en parler toujours, sans en écrire, car il est écrivain, si peu que point, quand ce ne serait que pour multiplier à l’infini les idées qui sortent de sa chantrelle.
Le vulgarisateur est un homme suscité. Telle invention est devenu populaire parce qu’elle a trouvé un jour son vulgarisateur à point nommé, comme une religion qui rencontre un bon prophète. j’ajouterai que la qualité du dogme est pour beaucoup dans l’affaire.
Il y a 15 ans, j’ai vulgarisé le téléphone et le phonographe, qui apparaissaient alors aux parisiens comme des bêtes de l’Apocalypse. Le besoin de répandre des poignées de vérité me prit tout à coup. Livres, brochures, articles de journaux, conférences, expériences, que ne fis-je pas en 1877-78 pour acclimater en France ces inventions nouvelles ? Elle nous semble toutes simples aujourd’hui. Mais en 1878 le téléphone était comme la bicyclette en 1890 : la foule n’y croyais pas. Je l’y fis croire, puis je repris mon modeste sillon, ayant crié ce qui me troublait et fait des conversions par centaines de mille.
De même j’ai rencontré un jour la bicyclette. Ç’a été un fameux plaisir pour moi, et, paraît-il, une vraie chance pour elle. On l’a dit, redit, écrit et récrit. C’est encore longuement et laudativement expliqué dans le beau livre que vous allez lire par M. Baudry de Saunier. Et bien, si vous m’en croyez, cyclistes, n’en parlons plus.
Aussi bien les années, en se superposant, feront oublier bien des choses. Déjà de fiers paladins se sont levés qui demandent avec humeur pourquoi l’on rappelle encore ces détails. Ils voudraient déjà les voir oubliés, en quoi ils se montrent bien de leur temps. Mais ils ont raison ; n’en parlons plus. Amoureux passionné, et pour la vie, des charmes de celle que j’ai baptisé la Reine Bicyclette, j’ai bien le droit, n’est-ce pas, de redevenir pour mon compte le plus simple des bicyclistes ? La vélocipédie a franchi la période des débuts, celle où l’idée avait besoin d’un apôtre. Je l’ai tenue sur les fonts ; c’est bien. Point n’est besoin qu’elle encombre une existence et qu’un homme se rive à la sienne. Ah ! les joueur de flûte ne lui manqueront pas.
Puisqu’elle compte aujourd’hui assez de courtisans pour régner sans conteste et atteindre, sans qu’on n’ait plus besoin de la soutenir, à toutes les perfections prédites par ses prophètes, rien ne s’oppose à ce que je lui dise, en manière d’adieux historiques :
- Va, ma fille, cours, vole et oublie ton parrain !

Et maintenant lisez ce livre cycliste c’est tout son histoire.


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