Bicycles et tricycles (1890)

mercredi 8 août 2018, par velovi

Par Baudry de Saunier, Cyclisme pratique et théorique, A la librairie Illustrée, Paris, 1893 (et Pierre Giffard, article du Petit Journal du 6 mars 1890), Source Gallica.bnf.fr/BnF

Pierre Giffard a donc rendu au sport cycliste français l’énorme service de le faire démarrer. Sans lui, je le répète, il est hors de doute que nous serions encore embourbés, car pour quelle raison voudriez-vous que nous ayons si extraordinairement avancé depuis deux ans, alors que nous restions stationnaires depuis dix ?
Je crois être agréable à mes lecteurs en leur mettant sous les yeux les deux articles qui, à mon sens, et à celui de tout homme sincère, ont provoqué l’explosion tardive mais étincelante à laquelle aujourd’hui nous assistons.
Le jeudi 6 mars 1890, le Petit Journal publiait, en tête de ses colonnes, la jolie et spirituelle déclaration que voici :

BICYCLES ET TRICYCLES

« Donc, après avoir pratiqué tous les genres de montures que la nature offre à l’homme : cheval, mulet, bourriquot, chameau — éléphant même ! — je me suis mis en tête, il y a quelques semaines, d’apprendre à monter en bicyclette. Aujourd’hui je vole avec frénésie sur mes deux roues d’acier. Et je comprends pourquoi ces grands diables de bicycles et de tricycles passionnent un si grand nombre de Français. On comptait au dernier recensement 500.000 vélocipédistes en Angleterre. En avons-nous 300.000 en France ? Je le crois. Ce serait un curieux parallèle à établir.
Jamais je ne pourrai dire le contentement, la joie, le bien-être que procure à un homme ce sport hygiénique du bicycle et du tricycle. C’est inimaginable. Il y a trois mois, je regardais passer un vélocipédiste avec curiosité, comme une bête. La bête c’était moi. Lui, c’était le malin, l’homme pratique.
Ah ! que je suis donc de son avis, à présent que j’ai appris à jouer de son instrument ! Et comme je voudrais faire passer ma conviction dans l’esprit de tous les jeunes hommes, voire de tous les hommes qui tournent autour de la cinquantaine et qui ne savent comment se défendre contre le temps, le vieux temps, celui qui vient, la barbe en broussailles et la faux à la main, leur rappeler que les aiguilles de sa montre marchent toujours.
L’organisme humain n’est pas éternel, et nulle vélocipédie ne l’empêchera de périr un jour, nous savons ça. Mais quel remède que la vélocipédie, contre la goutte menaçante, l’obésité précoce, la bouffissure des chairs, les crises nerveuses, la maladie enfin, qui ne se traduit que par des troubles vagues — d’abord ! c’est qu’il faut prévoir la suite ! Le vélocipède transforme, rajeunit son homme. Pratiqué à dose raisonnable, il m’apparaît aujourd’hui comme un régénérateur de l’homme épaissi, et comme un fortifiant de l’adulte.
Me voilà donc, par expérience et par reconnaissance, un adepte enragé du sport vélocipédique.
Eh bien ! je dois ce bienfait, le croiriez-vous, à mon chien ! Que ceux qui n’aiment que les bêtes ne finissent pas cet article ! que ceux qui les aiment me suivent ! J’ai un chien, grand, gros, fort, qui souffrait de je ne sais quelle maladie du sang. J’avais beau faire avec lui des kilomètres à pied de temps en temps, il n’allait pas mieux.
Un jour, le vétérinaire me dit : « Ce qu’il a votre chien ? Il ne travaille pas assez !
—  Comment ? répondis-je, voulez-vous que je lui fasse apprendre l’orthographe ? ou l’almanach, comme à M. Jourdain ?
—  Mais non. J’appelle travailler, courir, galoper. Vous devriez montera cheval et l’emmener faire de bonnes courses.
Monter à cheval, monter à cheval ! Il est bon, le vétérinaire. On voit qu’il est de la cavalerie, où l’on a des chevaux aux frais du gouvernement. Un cheval, c’est cher ! Et puis il faut le nourrir, le faire panser soigneusement, le loger. A Paris, au troisième sur la rue, pas commode ! Louer des chevaux au manège ? Peuh ! Une idée lumineuse ? Pour quelques centaines de francs, j’aurai un vélocipède qui ne mangera pas d’avoine, que je remiserai facilement, et avec lequel je pousserai des pointes aux environs de Paris, sur les routes bien empierrées des départements, de la Seine et de Seine-et-Oise ! Des paroles aux actes, quelques heures à peine s’écoulèrent. Et voilà comment je devins cycliste.
Mais alors un problème se posa devant nous. Le chien n’avait pas l’air, je l’avoue, d’en comprendre toute la gravité.
—  Serais-je bi, ou tricycliste ? demandai-je, non pas au pauvre animal, mais à l’excellent homme qui me fut recommandé comme un fabricant consciencieux de chevaux à plusieurs roues ?
Si je suis bi, mon cheval aura deux roues. Si je suis tri, il en aura trois. Si je monte sur deux roues, j’irai peut-être plus vite, mais je m’étalerai par terre un grand nombre de fois avant d’acquérir les bons principes. Si je monte sur trois roues, j’aurai l’air plus « papa », mais en une demi-heure je serai compétent et je filerai sur le Bois de Boulogne à coup de pédales victorieuses...
Mon marchand me tint alors ce langage :
—  Je devrais vous inciter à m’acheter un tricycle, car c’est plus cher que la bicyclette. Eh bien, non. Je vous dis énergiquement : prenez sur vous de vous étaler quelquefois. Confiez-vous à moi, je vous tiendrai sur l’instrument pendant un jour ou deux, et au bout de quatre leçons vous posséderez les principes de la bicyclette. Elle vous charmera bien plus alors que le tricycle, je vous en réponds.
Accepté. J’ai fait mes chutes avec plus ou moins de grâce, et poussé par je ne sais quoi d’étrange que j’ai trouvé tout de suite à la bicyclette, j’ai persévéré dans quatre leçons. A la quatrième, j’étais hors d’affaire et je parcourais bientôt des kilomètres tout seul. C’est bien plus simple qu’on ne croit.
Et depuis lors, dès que j’ai deux heures libres, je pars sur ma bête en acier. Et je me porte à ravir, et mon chien aussi, car tous deux nous dévorons les espaces et nous revenons rompus, moulus, mais transformés par cet exercice dont on a tort vraiment de se moquer un peu. En France, on se moque de tout.

... Ah ! je les comprends maintenant, les amateurs que je rencontrais sur ma route, quand je faisais de l’hygiène à pied et je ne préconisais que celle là — car je suis un assoiffé d’hygiène, vous verrez ça. Je les comprends, ces régiments de Parisiens qui s’en vont le dimanche, à la campagne, revêtus du costume un peu bizarre, mais nécessaire, des vélocipédistes persévérants : maillot, veston, bas de laine, culotte courte et casquette. Je comprends le mouvement qui s’est créé depuis dix ans dans toutes les villes de France pour favoriser le développement de ce sport facile et peu coûteux, qui rend déjà de si grands services à l’armée, qui devrait en rendre tant d’autres aux postes et télégraphes.... »

Jean sans Terre.

Le second article parut dans le supplément illustré du Figaro. Cette fois le crayon humouristique du dessinateur Mars était entré dans la combinaison, et ce ne fut pas une petite surprise pour les abonnés du grand journal de déplier certain samedi matin une feuille toute chargée de roues et de vélocipèdes. Des hommes de tous âges et de toutes époques, des élégantes du Directoire et des femmes fin-de-siècle, des gamins et des gamines, étaient échelonnés le long des quatre pages du Figaro, tous à cheval sur des cycles de bois, de fer et d’acier !
Pierre Giffard avait montré une fois de plus sa verve sans pose et sa gaîté communicative. La « Reine Bicyclette », ainsi qu’il la baptisa le premier, d’un nom impérissable, l’avait séduit :
« Lorsque la bicyclette parut, dit-il, tout armée pour la course, à côté du bicycle, son succès fut foudroyant. Elle était plus élégante, plus légère, plus plaisante que son aîné. Elle exigeait deux ou trois leçons agrémentées de chutes et d’appréhensions méritoires ; elle séduisit son monde comme un cheval qui piaffe séduit son cavalier.
« Quand je contemple ma bicyclette, un peu haute sur pattes, je veux dire sur roues, allongée, très allongée sur son cadre inégal, le guidon incliné très en arrière, les extrémités du guidon très écartées, la selle un peu en arrière et un peu le bec en l’air, j’avoue que mon sens esthétique est chatouillé, que je vois nettement quelque chose de beau, une forme séduisante, un être gracieux. »