De Saint-Étienne à Cannes et retour par les Maures et l’Estérel (1900)

vendredi 10 avril 2020, par velovi

700 KILOMETRES EN 4 JOURS

Par Vélocio alias Paul de Vivie, Le Cycliste, 1900, Source Archives départementales de la Loire cote Per1328

Pour un beau voyage, c’est un beau voyage que nous avons fait là pendant les fêtes de Pâques, et les quatre jours que nous y consacrâmes ne pouvaient certes pas être mieux employés.
Si, malgré la longueur des étapes et la violence du mistral, nous avons pu exécuter de point en point notre programme, c’est, je me hâte de le dire, grâce au régime végétarien, aux multiples développements, et peut-être bien aussi, au moins pour l’un de nous, grâce à la roue libre.
Mon compagnon R..., jeune homme de 21 ans, est depuis plus d’un an végétarien convaincu et pratiquant  ; il étrennait une bicyclette à trois développements, 3m,20, 4m,40 et 6m,6O  ; les deux extrêmes étaient à gauche solidaires du moyeu, et le moyeu à droite sur encliquetage à galets faisait roue libre.
J’avais encore ma vieille bicyclette à 4 développements, 3m,30, 4m,40, 6 mètres, 7,25 et un mois de plus que le mois dernier, ce qui ne tire pas à conséquence lorsqu’on n’est plus qu’à trois étapes de la cinquantaine. Voilà pour les lecteurs qui aiment savoir à quoi s’en tenir sur l’âge et les moyens des narrateurs.

Dimanche 15 avril.

Col des Grand-Bois, Andance, Tournon, Tain, Valence, Avignon, Pont-de-Bonpas, Orgon, Pont-Royal, Lambesc, Aix, Trets, Saint-Maximin, Roquebrussaune (228 kilomètres).
Mon compagnon était parti la veille et je devais le trouver à Valence entre 7 et 8 heures du matin.
Je me mis donc en route au clair de la lune à deux heures moins le quart, loin de m’attendre à la désagréable surprise que me réservait la traversée des grands bois. Le temps était très beau  ! et la route très bonne jusqu’à Planfoy  : mais sur le plateau elle commença à se gâter et, à peine entré sous bois, cela devint quelque chose d’inénarrable. En pleine obscurité, sans lanterne, la lune ne m’éclairant que par rares intervalles, tantôt je m’enfonçais dans une boue épaisse, tantôt je tressautais sur des ornières congelées et j’entendais la glace se rompre sous moi.
Bien que la montée soit faible, j’avais repris 3m,30 et, malgré tout, je fus à plusieurs reprises forcé de mettre pied à terre, le plus souvent dans la boue gluante, à demi gelée, où j’enfonçais jusqu’aux chevilles.
Des chars de buttes embourbés, abandonnés là par leurs conducteurs, encombraient les bas côtés de la route et à plusieurs reprises je vins me heurter à ces obstacles imprévus  ; mais j’allais si lentement que ces rencontres ne tiraient pas à conséquence.
Enfin, grâce à Dieu, je sortis des bois sans encombre et retrouvai après ces trois kilomètres de boue un sol ferme et roulant. Je pris mon développement de 6 mètres et me laissai descendre sans trop de hâte, car la pâle clarté qui nous vient de la lune est parfois dangereuse et ne nous laisse voir l’obstacle que lorsque nous sommes dessus.
À la croix de l’Aye la descente devenant très forte, j’attachai mon frein afin de n’avoir pas à contre-pédaler et j’arrivai ainsi sans mésaventure à Bourg-Argental (28 kilom.) à 4 heures, fort en retard sur mon temps habituel, qui est de 2 heures à peine.
Après Bourg je pus activer mon allure et le jour commençant à poindre, je pris mon développement maximum, si bien qu’à 4 h. 55 j’étais à Andance (53 kilom.).
À propos du kilométrage je dois ouvrir ici une parenthèse. Jusqu’à présent je n’ai compté que pour 47 kilomètres la distance de Saint-Etienne à Andance par Boulieu me fiant en cela aux indications du guide Baroncelli, bien que le temps qu’il me fallait pour franchir cette distance à mon allure ordinaire m’eût toujours paru excessif. Lors de mon dernier voyage à Marseille mon compteur m’avait, à l’aller comme au retour, indiqué une erreur que je m’étais promis de vérifier et de localiser dès la première occasion.
Je n’y manquai pas ce jour-là et je constatai entre Saint-Marcel et Andance 18 kilomètres au lieu des 12 kilomètres du guide Baroncelli. Je comprends maintenant pourquoi je n’ai jamais pu aller de Saint-Etienne à Andance en moins de 2 h, 45 même lorsque je dégringole en 20 minutes des grands bois à Bourg-Argental (11 kilom. 1/2)  ; sur un tel parcours une moyenne de 18km ,900 à l’heure c’est suffisant même au départ  ; au retour 4 heures ne sont pas de trop.
La route de la rive droite toujours bonne m’emmène rapidement à Tournon  ; pendant ce trajet, j’ai une très belle vue du Rapide de la rive gauche qui décrit autour de moi une immense courbe  ; lancé comme un projectile, il dévore l’espace, laissant derrière lui une queue de blanche vapeur, de longueur démesurée qui lentement se dissipe. Derrière les rochers au pied desquels il court, le soleil fait à ce moment même, entre deux collines, une première et courte apparition. Tout cela fait un ensemble digne d’être admiré et comme l’heure ne me presse pas, je mets pied à terre et m’absorbe un instant dans la contemplation de ce coin de nature où l’industrie humaine jette une note si puissante. Mais la vapeur s’est évanouie, le grondement du rapide s est éteint dans le lointain et le soleil se montre en maître, éclairant puissamment un vieux château ruiné, mais ayant encore fière allure, perché à ma droite sur un mamelon. Autour de moi les arbres sont en fleurs, les prés sont verts, les torrents et les ruisseaux sont pleins d’eau  ; je respire à pleins poumons l’air frais du matin. La nature au printemps est divinement belle  ; bien à plaindre sont ceux qui ne l’apprécient pas. Une église ouvre déjà ses portes aux fidèles très nombreux qui se pressent sur la route. Pourquoi ne pas célébrer la messe en plein air  ! Je passe de Tournon à Tain à 5 h. 50 et je suis accueilli sur la rive gauche par un léger vent contraire qui ralentira sensiblement ma marche jusqu’à Valence. La route est bonne, mais le paysage est peu attrayant. J’ai toujours mon développement de 7m,25 qui m’oblige à pédaler avec toute la science dont je suis capable pour franchir un monticule dont je ne me serais même pas aperçu avec 4m40  ; puis une vive descente m’entraîne sur Valence (92 kil ) où je mets pied à terre à 6 h. 40, cinq heures environ après mon départ de Saint-Etienne. C’est un trajet que l’on fait facilement en 4 heures 1/2.
Je ne tarde pas à rencontrer mon compagnon qui a fait la même route la veille dans de très bonnes conditions, sauf la traversée des grands bois qui lui a laissé un très mauvais souvenir. Nous nous dirigeons ensuite vers la gare où nous allons prendre l’express de 7 h. 54 pour Avignon. Le parcours Valence-Avignon, avec vent contraire, nous aurait demandé, à bicyclette, de 6 à 7 heures, tandis qu’en 2 heures 1/2 d’express nous en verrons le bout et nous pourrons aller coucher beaucoup plus loin. En revenant nous agirons de même.
Nous quittons la gare d’Avignon à 10 heures 1/2 précises, avides de pédaler et nous filons dare dare sur le Pont de Bonpas où nous passons la Durance, puis sur Orgon (28 kilom.) où nous arrivons à 11 h. 50 sans arrêt intermédiaire. Il fait bien chaud, la poussière est pénétrante et la faim se fait sentir, la soif aussi, ma chaîne elle-même est altérée, elle grince  ; je la détache et la mets pendant le repas dans un bain d’huile épurée faute de mieux  ; elle n’a plus rien dit de tout le voyage  ; notre estomac n’a pas été aussi complaisant.
Nous déjeunons de façon végétarien  : omelette, petits pois, pommes de terre, salade et fruits, dans un hôtel à droite en entrant dans la ville  ; on y est bien, sans luxe, mais proprement et promptement servi. Deux cyclistes du pays, cela se reconnaissait à l’assent, se mettaient à table quand nous arrivâmes, nous échangeâmes quelques propos  ; ils allaient à Saint-Rémy, c’est à-dire dans une direction opposée à la nôtre. Nous nous dirigeons sur Senas, pas très vite d’abord à cause de la digestion et de la chaleur - les arbres sont encore sans feuillage et ne projettent sur le sol qu’une ombre très problématique. Nous activons cependant peu à peu, mais nous voici bientôt, après Pont-Royal, au pied d’une série de côtes entremêlées de quelques descentes dont nous ne sortirons qu’à Aix et pas pour longtemps. Pour comble de malheur, un vent d’Est assez vif s’élève et va nous gêner jusqu’au soir. Je m’aperçois en ce moment d’une étrange erreur que je fis un mois auparavant lorsque, allant d’Orgon à Salon, je crus voir se dresser à ma gauche la montagne de la Sainte-Baume sur laquelle mon compagnon apercevait même la chapelle du Saint-Pilon. Ah  ! la Sainte-Baume est bien loin de là, et ce que, pauvre myope, je prenais pour elle, était une chaîne de collines à peine élevées de 350 à 400 mètres, au pied desquelles vient cette fois passer notre route.
Je ne me hasarderai plus à mettre des noms sur les montagnes que j’apercevrai en passant  ; je serais exposé à prendre le mont Ventoux pour le mont Blanc. Nous l’avons vu tout le matin depuis Avignon, se dresser au Nord avec son manteau de neige, ce Ventoux, dont le Midi est si fier et qu’il faudra bien que j’escalade avant la fin de l’armée ; il s’élève à plus de 1.900 mètres et c’est quelque chose cela  !
Nous nous élevons peu à peu et après avoir essayé 6 mètres, je me contente de 4m,40  ; R... a 4m,80 et joue à toute occasion de sa roue libre  ; il s’exerce aux planements dont il tirera, dans maintes circonstances, un excellent parti. En sortant de Lambesc, la rampe s’accentue, il faut appuyer, et ces raidillons se représentent assez souvent pour que nous manifestions par de joyeuses exclamations notre contentement en découvrant la forte dépression de terrain qui par une spendide descente, nous amène à Aix (75 kilom.) à 4 heures  ; à un certain endroit, où la route est rétrécie par des travaux que l’on fait pour conduire une sorte de torrent qui gronde furieusement à nos côtés, mon arrache-clou accroché par je ne sais quoi vole en éclats et mon pneu, percé par un clou de fort calibre, commencer à s’affaisser.
La réparation fut faite en dix minutes et comme, sans cela, nous nous serions quand même arrêtés à Aix, il n’y eut pas de temps perdu.
Ce fut le seul accident de pneumatique de tout ce voyage, et nos machines ne nous causèrent aucun autre ennui.
Aix a très grand air, et l’arrivée sur une belle place ornée d une fontaine monumentale et prolongée par une allée de vaste dimension, mais un peu courte, impressionne favorablement. La route que nous avions suivie pour y arriver n’a rien de particulièrement intéressant  ; pas d’eau, pas d’ombre, de la poussière  ; en plein été elle doit être pénible.
Nous quittons Aix à 4 h. 20 en continuant à descendre très agréablement, puis, par une jolie route à peu près plate, qui nous permet d’utiliser nos grands développements, nous filons grand train sur Trets. Bien que la route par Château-neuf-le-Rouge soit plus courte de 3 ou 4 kilomètres, un cyclo-touriste, à qui ces régions sont familières, nous avait engagés à l’éviter.
Chemin faisant, nous remettons dans le bon chemin un cycliste marseillais qui revenait de Saint-Maximin avec un ami et qui s’était égaré  ; par Gardanne il sera vite à Saint-Antoine où il compte retrouver son ami que nous rencontrâmes justement à 3 kilomètres de là  ; le poursuivi devenait le poursuivant, j’espère qu’ils se rattrapèrent.
Le vent s’était calmé et nous enlevâmes, en une heure. les 24 ou kilomètres qui séparent Aix de Trets où nous nous lestâmes de pain trempé dans du café  ; le village était en fête, la fanfare jouait et nous dûmes mettre pied à terre pour traverser la foule endimanchée  ; dans le Midi on vit dehors plus que dedans et nous eûmes à constater souvent l’encombrement des routes dans la traversée des villages.
Après Trets le vent s’éleva de nouveau et ne nous quitta plus jusqu’au soir  ; la route monte assez longtemps, puis une fort belle descente nous amène jusqu’à Saint-Maximin (116 kilom.). La nuit est presque sur nous  ; nous avions l’intention d’aller coucher à Solliès-Pont, mais tout ce que nous pourrons faire sera d’arriver à Roquebrussanne ainsi qu’on nous l’avait prédit à Trets. Il nous reste à faire 20 kilomètres dont 3 ou 4 de montée, dure immédiatement avant Roquebrussanne. En attendant nous commençons par descendre jusqu’à Tourves où R... allume sa lanterne à acétylène, car la lune sur laquelle nous comptions ne manifeste pas l’intention de se lever de bien bonne heure.
Nous marchons tout doucement, il fait bon, l’air est frais, le sang se calme et nous éprouvons une intime sensation de bien-être. Nous entrons bientôt dans une gorge boisée où nous entendons sans la voir, l’eau ruisseller de tous côtés, nous avons certainement perdu là de bien jolis points de vue. Deux ou trois fois nous percevons un bruit de feuilles froissées  ; quelque animal troublé dans son repos et que la lueur de notre lanterne met en fuite. La montée dure commence, nous passons de 4m,40 à 3m,30 et c’est bien assez à la fin de la journée. Nous commencions à trouver notre gîte bien loin et bien haut lorsque la montée se transforme en plat, puis en descente faible et nous apercevons bientôt une lampe électrique. Nous entrons dans Roquebrussanne (136 kilom.) à 8 h. 1/2 et nous descendons à l’unique auberge du pays, chez M. Barbier.
136 depuis Avignon et 92 le matin de Saint-Étienne à Valence, cela mettait à mon actif, pour la première journée, 228 kilomètres. Je n’éprouvais pas une fatigue excessive mais j’avais faim et sommeil. Nous fîmes donc honneur au frugal repas, potage, omelette, pommes de terre et fromage qu’une servante peu amène nous servit dans une salle basse, enfumée. encombrée d’ouvriers étrangers, chantant et buvant.
Le patron nous honora de sa compagnie et nous documenta sur Roquebrussanne qui somme toute est un bien petit chef-lieu de canton. En fait de curiosités naturelles il y a parait-il, à peu de distance, une grotte ayant autrefois servi d’habitation et connue sous le nom de maison sans toit. Une source abondante y jaillit du rocher, et M. Barbier est persuadé que si cette grotte se trouvait aux environs d’une grande ville, elle serait certainement un lieu de grande attraction... et sans doute aussi, ajoutait mentalement le brave homme, une occasion de bonnes recettes pour un aubergiste. Nos bons villageois ont une façon toute particulière d’apprécier la beauté des sites agrestes.
Une petite chambre aérée par une petite fenêtre que nous laissâmes grande ouverte, deux petits lits avec paillasses bourrées de paille de maïs, une cuvette grande comme un bol et un pot à eau minuscule  ; un Anglais aurait trouvé le tout très unconfortable, mais les lits étaient propres et l’air pur qui entrait librement par la fenêtre, nous empêcha d’être incommodé par l’exiguïté du local. Nous ne fîmes qu’un somme à peine interrompu par le brouhaha qui s’éleva quand on mit les buveurs à la porte du cabaret entre minuit et une heure.

Lundi 16 avril.
Roquebrussanne, Méounes, Solliès-Pont, La Farlède,
La Cran, Hyères, La Londe, Cogolin, Sainte-Maxime,
Fréjus, Auberge des Adrets, L’Esterel, Agay, Saint-
Raphaël, Fréjus, Sainte-Maxime (196 kilomètres).

Le lundi matin à 4 h. 50 nous quittions Roquebrussanne après avoir soldé nos dépenses. (2 francs par tête pour la chambre et le souper  !) Nous entrons immédiatement dans le brouillard. Le temps devient incertain et la pluie nous menace  ; il pleut en effet ce jour-là entre Valence et Saint-Étienne ; mais nous échappons aux arrosoirs célestes. La diligence, respectable débris des temps passés, nous précédait de 20 minutes  ; c’est encore le seul moyen de transport qui relie Roquebrussanne à la Côte d’azur. Nous la dépassâmes à Méounes où la gorge devient pittoresque de plus en plus  ; elle atteint son maximum d’intérêt à Belgentier. non loin de là à droite se trouve une Chartreuse qui vaut, m’a-t-on assuré, qu’on se dérange pour aller la visiter.
La route suit les nombreuses sinuosités du torrent, l’air est embaumé, les arbres ont revêtu leur printanière parure  ; la végétation est naturellement ici beaucoup plus avancée que chez nous où les arbres en sont encore à attendre leurs premières feuilles. Fâcheux que le soleil continue à se cacher derrière les nuages  ; le paysage eût été bien plus gai avec quelques rayons de soleil par ci par là.
Solliès-Pont où nous aurions dû passer notre première nuit, est un gros bourg situé entre plaine et montagne, déjà très poussiéreux et très animé  ; au village suivant, La Farlède, nous tournons brusquement à gauche dans un tout petit chemin auprès duquel, si l’on n’était pas prévenu, on passerait sans s’en douter et nous filions par La Grau directement sur Uyères. La Farlède est à égale distance d‘Uyères et de Toulon.
Notre chemin bien qu’étroit n’est pas mauvais  ; depuis Roquebrussanne je suis sur 6 mètres  ; la carte m’annonçant une montée entre La Crau et la route de Toulon, je crois utile de descendre à 4m,40, mais c’est une fausse manœuvre car, la montée est insignifiante et je reviens à 6 mètres.
Il est l’heure de se lester d’un premier déjeuner  ; nous obtenons un excellent café au lait dans un modeste établissement de l’autre côté de la ville et nous faisons emplette d’oranges et de pain pour le second déjeuner que nous ferons en cours de route. On a beau vouloir se dépêcher, dès qu’on s’arrête dans un café quelconque, on ne perd jamais moins de 40 à 45 minutes. Nous voyons passer plusieurs cyclistes et cyclettistes très corrects de tenue et montés sur des machines très à la mode  ; ils vont de notre côté et nous les rattraperons bien vite.
Le plus bel ornement d’Hyères est un hôtel qui borde la route et dont les prix doivent être sensiblement plus élevés que ceux de Roquebrussanne  ; la ville est un peu loin de la mer et je crains que malgré les montagnes qui l’entourent, elle ne soit guère à l’abri du mistral. La saison n’a pas été bonne, les visiteurs ont manqué  ; on parle de ces nobles étrangers comme un maraîcher de ses melons et de ses petits pois.
Il est fâcheux que la route en s’éloignant d’Hyères ne soit pas quelque peu relevée au-dessus du niveau de la mer  ; on aurait ainsi une vue agréable pour nous autres terriens qui avons toujours hâte de voir l’immense plaine liquide
Où sans cesse les flots sur les flots entassés
Roulent sous les vagues profondes.
Nous nous dédommageons du défaut de perspective en roulant grand train et nous atteignons bientôt le pied des monts des Maures que nous devons traverser de part en part.
Nous abaissons d’un cran nos développements, la rampe est d’abord assez faible, mais peu après avoir passé le point de jonction de la route qui mène au bord de la mer, on attaque environ 3 kilomètres de pente à 6 ou 7 % auxquels nous faisons l’honneur de nos plus faibles multiplications et nous montons allègrement, si allègrement qu’un motocycliste qui descend bon train ralentit pour se rendre compte de ce qui nous poussait. Il voit nos pignons et il comprend car nous l’entendons dire à sa compagne  : «  Ils ont deux multiplications.  »
Faut-il tout de même qu’on ait l’habitude de voir faire pédestrement des montées relativement faibles pour qu’on s’étonne à ce point de voir deux cyclistes grimper sans effort, en causant de choses et autres et en admirant le paysage  !
Nous admirions en effet le paysage qui est, à cette époque de l’année, très frais, très agréable, bien au point  ; au gros de l’été ça doit être plutôt sec. Avant d’arriver an sommet nous faisons une courte halte auprès d’un filet d’eau qui cascade sur le bord de la route  ; puis sachant que jusqu’à Cogolin la route descend presque sans interruption, je prends le développement de 7m,25 et je file à grande allure  ; mon compagnon me suit à peu de distance. Malgré deux légères remontées, je conserve, pendant tout ce trajet, la vitesse moyenne de 30 kilomètres à l’heure et je mets pied à terre à Cogolin à 9 h. 25  ; le sol est parfois médiocre et ne vaut pas celui de l’autre versant, je ne sais à quoi tiennent ces inégalités d’entretien et me borne à les constater. Mon compagnon moins multiplié me rejoint bientôt et nous vidons une bouteille de limonade  ; la montée puis la vitesse nous ont altérés.
Après Cogolin, route indifférente jusqu’au moment où nous côtoyons le golfe de Saint-Tropez  ; la mer nous apparaît et au même instant le soleil resplendit.
Bientôt se détachent au loin les maisons blanches de Sainte-Maxime. Constamment, de cette route en corniche, s’abaissant parfois au niveau de la nier et ne s’élevant jamais a plus de quelques mètres au-dessus, la vue est splendide  ; la côte fouillée, mordillée par les flots ne présente pas une seule ligne droite  ; les anses, les criques, les caps, les pointes se succèdent à l’infini  ; la montagne à gauche boisée partiellement s’abaisse mollement vers nous  ; de temps en temps nous traversons un ruisselet indépendant qui se jette dans la mer sans passer par les grands fleuves. Un chemin de fer à voie étroite traverse à plusieurs reprises la route qui se passerait bien de ce voisinage.
Sainte-Maxime est un village peu important, mais assez fréquenté par les étrangers pendant l’hiver pour qu’on y ait construit un grand hôtel où nous reviendrons coucher le soir même. Dans un tout petit port quelques barques de pêcheurs se balancent  ; au sud en face, on aperçoit les maisons de Saint-Tropez.
Entre dix et onze heures, à l’extrémité du cap Sardineau, nous faisons une longue halte  ; il fait assez chaud pour que nous entrions jusqu’à mi-jambe dans l’eau admirablement claire qui clapote entre les rochers  ; pendant ce bain dont nous éprouvons un sensible délassement, nous mangeons le pain et les oranges que nous avions en réserve.
Nous nous attardons paresseusement  ; non loin de nous, des pécheurs à la ligne essaient de prendre quelques poissons, des bateaux glissent à faible distance, nous entendons passer sur la route qui nous domine mais dont nous sépare un rideau de pins et de broussailles dans lesquels nous avons caché nos montures, des groupes de cyclistes, des automobiles  ; nous en rencontrerons encore plusieurs fois  ; il serait difficile de trouver un terrain plus favorable aux promenades.
C’est avec un soupir de regret que nous nous arrachons à la douceur du repos, mais sitôt en selle nous nous sentons enflammés d’une ardeur nouvelle et nous pédalons plus énergiquement qu’auparavant.
Notre intention était de gagner Saint-Raphaël par le chemin qui suit constamment le bord de la mer, mais un cycliste nous apprend que le pont jeté sur l’Argens a été emporté et qu’on ne peut pas passer.
Nous devons donc nous contenter de contempler de loin Saint-Raphaël et par un assez long détour à gauche nous filons sur Fréjus  ; route plate sans intérêt.
Voici que de toutes parts surgissent du sol des colonnes, des arcades en ruines, débris de monuments romains qui sont comme les parchemins d’une vieille cité  ; la campagne autour de Fréjus est parsemée de ces témoins encore hautains malgré leur décrépitude, de la prospérité gallo-romaine.
Nous traversons la ville sans nous arrêter, pressés d’attaquer l’Esterel que l’Homme de la Montagne a exploré à fond cet hiver, et dont il avait eu l’obligeance de dresser à mon intention une carte détaillée où se détachait en rouge l’itinéraire le plus intéressant.
On commence à grimper dans Fréjus même, puis on redescend pour remonter et cela dure ainsi pendant quelques kilomètres jusqu’à ce que l’on arrive à la rampe continue d’environ 5 kilomètres qui vous hisse à l’altitude de trois cent et quelques mètres  ; nous avons pendant cette grimpée en plein soleil, entre midi et une heure, terriblement sué, ayant eu le tort l’un et l’autre de conserver un développement (4m,40 et 4m,8o) trop fort pour la circonstance.
Deux ou trois kilomètres de plat suivent la montée et, juste au moment où l’on a envie de se rafraîchir, une source sacrée se fait entendre sous d’épais ombrages. Ah  ! certes, j’en ai profité et cette eau fraîche fut un baume délicieux pour mon épiderme surchauffé.
Comme il est fatigant à la montée de régler son pas sur celui d’un compagnon et qu’on marche mieux quand on marche à sa propre allure, j’avais pris les devants et j’arrivais à l’auberge des Adrets avec quelques minutes d’avance que j’utilisai pour faire rapidement préparer un déjeuner végétarien.
Il y avait là 4 automobiles, deux hippomobiles et une bicyclette  ; nous dînâmes à côté du cycliste qui venait de Cannes et montait jusqu’à Lyon. Le service était bien fait, la cuisine appétissante et le prix fut modéré (2 fr. 50 si j’ai bonne mémoire).
Nous restâmes là de 1 h. 30 à 2 h. 50. Passèrent pendant ce temps, plusieurs autos allant de Cannes à Fréjus, qui régulièrement capitulaient devant un raidillon d’à peine 150 mètres qui commence justement devant la gendarmerie, laquelle forme avec l’auberge toute l’agglomération des Adrets sur ce point, car le village de ce nom est très éloigné de là.
Je remarquai à ce propos combien peu compatissants les uns pour les autres sont Messieurs les chauffeurs. Ceux qui déjeunaient à côté de nous dressaient l’oreille et se précipitaient sur la route dès qu’ils entendaient le halètement d’une voiture et si la pauvrette mettait à grimper quelque hésitation, les lazzi partaient comme fusées, malveillants, cruels, rosses, accompagnés d’expressions bizarres, tirées de l’argot spécial à ce genre de locomotion.
Nous nous mîmes en selle et, mon compagnon sur sa roue libre, moi sur mes repose-pieds, nous nous laissâmes aller, persuadés que la descente allait être aussi régulière que l’avait été La montée. Ah, ouiche  ! nous n’avions pas fait 500 mètres qu’il fallut appuyer ferme sur les pédales et il y eut plusieurs raidillons à franchir avant d’arriver à une série de plongeons plutôt dangereux à cause de la brusquerie des tournants et de l’intensité de la pente. Un tricycle à pétrole nous croisa, grimpant à très vive allure, son conducteur enfoui sous une immense fourrure qui le faisait ressembler à un ours, puis survint, ronflant et teufteuffant une automobile qui échoua devant un raidillon et qu’on fut obligé de ranger sur le bord de la route en attendant un secours problématique.

Cependant nous continuons à descendre et nous arrivons à un point qui nous parait être celui où débouche l’itinéraire spécial tracé par l’ l’Homme de la Montagne  ; je descends, chercher un poteau et n’en vois pas d’abord, mais j’aperçois tout à coup dans l’herbe au pied d’un arbre une plaque bleue portant l’indication que je cherchais  : Les Trois Termes, Agay. Une étrange façon de placer un poteau indicateur  ! Je me hâte d’ajouter que partout ailleurs dans l’intérieur de l’Estérel nous avons toujours trouvé les plaques indicatrices placées bien en vue et certes, elles sont nécessaires car les passants y sont clairsemés. Il est 3 h. 20  ; nous sommes à l’altitude 53, il s’agit de grimper en 3 kilomètres à l’altitude 280 environ, au col des Trois-Termes, par un sentier forestier qui n’a rien de bien roulant. Ce fut plutôt dur  : le soleil était bien chaud, le précipice à droite bien profond, mais nous entrions dans une région toute nouvelle qui nous empoigna tout de suite.
On rencontre des touristes qui vous disent  : L’Estérel  ! mais je le connais comme ma poche, je l’ai traversé de part en part, il y a des bois, des rochers, des ravins, c’est magnifique  !
Et ils ne le connaissent pas, ils sont allés de Fréjus à Cannes ou de Cannes à Fréjus par la route nationale, ils ont bu et mangé à l’auberge des Adrets, ils ont aperçu quelques arêtes de rocher, la pointe du mont Vinaigre et ils croient avoir vu l’Estérel  ! Ils en ont fait le tour, voilà tout  ; mais ils ne savent rien du charme tout à fait inédit qui se dégage de cet extraordinaire chaos, de ce bizarre amoncellement de montagnes éventrées, déchirées, torturées, séparées par des gorges profondes, étroites, d’où émergent des rochers fantastiques par-dessus lesquels on aperçoit la mer, le littoral, la ville de Cannes blanche au bord des flots azurés.
Se promener du col de Notre-Dame au col des Lenstiques par un beau clair de lune, cela doit impressionner l’âme étrangement. Alors que nous descendions, avec prudence, les deux kilomètres à 10 % qui du col des Lenstiques nous amenèrent dans le lit du Mal Infernet, nous fûmes aperçus par un correspondant du Cycliste, M. Touchebœuf, que la beauté des sites de l’Estérel retenait depuis huit jours à l’Hôtel Sube et qui, pédestrement, son kodak à la main, circulait du matin au soir dans ce massif peut-être unique au monde.
Resserrez, comprimez la Suisse, de façon à la loger toute entière entre Cannes et Fréjus et vous obtiendrez l’Estérel, me disait, quand je le revis à Lyon, M. Touchebœuf, et c’est tout à fait cela, une Suisse en miniature.
On dit que l’Estérel fut à une certaine époque un repaire de bandits  ; ils n’auraient certainement pas pu trouver de plus sûre retraite et la maréchaussée dut avoir rudement de la peine les en déloger.
Une fois dans le lit du ruisseau nous n’avons plus qu’à le suivre jusqu’à Agay  : on passe Gratadis d’Agay, maison de garde, où pour la première fois depuis notre entrée dans le massif nous trouvons à qui parler et nous nous retrouvons à 5 h. 25 au bord de la mer à Agay  ; il nous a fallu 2 heures pour faire environ 25 kilomètres
mais nous nous sommes arrêtés souvent et il faudrait pas conclure de là que les chemins forestiers sont impraticables. Ils ne sont pas même difficiles et tout cycliste pourra, à la condition d’être prudent, passer partout où nous avons passé  ; les voitures y passent aussi, ce qui m’a semblé à certains endroits bien dangereux.
Après Agay, malgré la carte qui m’indiquait clairement le chemin à suivre, je m’engage sur la route en construction qui sera la nouvelle Corniche et que le Touring Club de France subventionne si largement qu’il aura bien le droit de s’en attribuer la paternité, mais qui pour le moment est naturellement impraticable  ; néanmoins pédalant quand même à travers ornières, moellons, sable et cailloux, j’entraîne mon compagnon et nous finissons par mettre le pied sur une route convenable qui nous conduira à St-Raphaël. Nous aurions dû à douze cents mètres de l’hôtel d’Agay passer de l’autre côté du chemin de fer  ; nous y aurions trouvé un chemin passable et nous aurions vu des carrières de porphyre très importantes.
Bien que nous ne sentions pas un souffle de vent, la mer vient se briser avec fracas sur les rochers, fâcheux présage pour le lendemain.
Saint-Raphaël  ! villas, palmiers, fleurs et parfums, telle est l’impression principale qui se dégage de mes souvenirs quand je pense à cette charmante oasis que nous traversâmes un peu vite, car la nuit nous talonnait. Mon compagnon s’y arrêta un instant pour expédier quelques cartes postales et nous fûmes en un clin d’œil à Fréjus où la nuit entra en même temps que nous.
Nous délibérâmes. Coucherons-nous à Fréjus ou irons-nous malgré la nuit jusqu’à Ste-Maxime. à 25 kilomètres de là  ? Errare humanun est.
Il est 7 heures, nous irons jusqu’à Sainte-Maxime et pour parer à toute éventualité nous emportons un pain d’une livre. Tel accident pourrait en effet se produire qui nous obligerait à manger et peut-être à coucher en plein air, car il n’y a pas de village intermédiaire et, en pleine nuit, il ne nous serait pas possible d’aller à l’aventure quémander un gîte.
Ce sont là des éventualités devant lesquelles des végétariens ne doivent pas reculer. Elles ne se produisirent pas ce soir-là et après une heure et quart de marche monotone dans la nuit noire sur cette route que nous avions suivie quelques heures auparavant en pleine lumière, nous revîmes pour la seconde fois Sainte-Maxime à 8 heures 1/4 du soir, un peu tard pour chercher un hôtel. Nous nous informons auprès d’un couple qui fait les cent pas sur la route. Étrangers eux-mêmes, ils ont eu de la peine à se loger au petit hôtel  ; ils nous engagent à aller au grand hôtel  ; nous y grimpons, et on nous y accueille très cordialement malgré l’heure tardive.
Nos cinq cents grammes de pain sont avantageusement remplacés par un potage, une omelette, quelques légumes et nous obtenons une très belle chambre avec vue sur la mer.
Un phare lointain à feu intermittent, des falots de bateaux de pêche dansant sur les flots, d’autres petits phares à feu fixe, les étoiles scintillantes, la lune qui se lève énorme à l’horizon, il y avait là de quoi me faire rêver de longues heures, mais il faut songer à l’étape du lendemain et réparer par le sommeil l’organisme fatigué (mais non surmené, entendons-nous bien) par les 196 kilomètres parcourus depuis le matin et que mon compteur fidèle avait enregistrés.

Mardi 17 avril.
Sainte-Maxime, Plan de la Tour, Col de Vignon, La Garde-Freinet, Mayons, Gonfaron,Flassans,Brignoles, Saint-Maximin, Rians, Jonques, Pertuis (136 kilomètres).

Nous fûmes, dans la nuit, éveillés par le claquement des volets  ; le vent s’élevait et, déjà violent, faisait autour de la maison un ronflement formidable. Bon  ! me dis-je, voilà ce coquin de mistral qui va nous rendre bien pénible notre troisième étape  ! si encore nous l’avions eu pour nous le premier jour  !
Je ne puis décidément pas aller dans le Midi, sans avoir le mistral devant ou derrière moi  ; quand il est derrière, le mal n’est pas grand, mais devant  ! c’est une autre affaire, j’en appelle à ceux qui eurent à lutter contre lui.
La lenteur des apprêts du déjeuner, l’espoir de voir la violence du vent s’atténuer, l’appréhension de nous exposer à ces rafales qui courbaient les arbres, soulevaient les flots et faisaient danser les barques comme des coquilles de noix, firent que nous ne quittâmes l’hôtel qu’à 6 heures 1/2.
En arrivant sur le port nous faillîmes être renversés, nos bérets s’envolèrent et peu s’en fallut qu’ils n’allassent à l’eau. Grâce à nos plus faibles développements, nous pûmes cependant avancer et sitôt entrés dans la montagne, la situation devint tolérable. Notre objectif immédiat Plan de la Tour est assez vite atteint  ; la route est bonne, très peu montante et le vent ne nous arrête que par moments  ; je juge même à propos de remonter bientôt de 3m,30 à 4m,40.
Immédiatement après Plan de la Tour commence la grimpée sérieuse jusqu’au col du Vignon. Un abonné du Cycliste qui fréquente beaucoup par là en hiver m’avait signalé comme très intéressant le trajet Sainte-Maxime-Gonfaron  ; nous ne fûmes pas déçus  ; il y a là un coin des Maures qui mérite d’être vu. En somme, tous les habitants des régions qui avoisinent les Maures et l’Esterel sont bien heureux  ; ils ont la mer et la montagne, que leur faut-il de plus  ? La bicyclette assurément, mais ensuite  ? Qu’ils vivent simplement, sans ostentation, qu’ils foulent aux pieds ces stupides satisfactions d’amour propre, de vanité qui rendent esclaves et malheureux la plupart des hommes. Leur sol fertile leur fournit presque gratuitement en fruits et en légumes plus qu’il ne leur faut pour leur alimentation  ; ils n’ont donc qu’à devenir végétariens et les voilà du même coup devenus riches, puisqu’ils n’auront plus de besoins, heureux, raisonnables et bien portants.
Mais pédalons ferme, la route devient chemin, puis sentier, nous passons à gué deux ruisseaux et nous attaquons une rampe de plusieurs kilomètres qui circule avec maints détours, crochets et ricochets sur les flancs d’une montagne couverte de châtaigniers. Le mistral nous pousse parfois, mais parfois aussi nous attaque avec tant de violence qu’il nous désarçonne  ; je me souviens d’avoir été jeté, homme et bicyclette pêle-mêle, dans un buisson très épineux dont les caresses ont été fort cuisantes et dont sans bien chercher je retrouverais encore aujourd’hui la marque sur mes mollets et sur mes bras.
Du col, nous jetons un dernier regard sur la mer dont on aperçoit un lambeau et nous continuons après avoir pris un grand développement  ; nous allons bientôt descendre et nous serons à l’abri du vent  ; le paysage est toujours captivant, par intervalles l’œil découvre de grands espaces et plonge vers la plaine du Luc.
À cinq cents mètres de la route de Grimaud au Luc qui va être la nôtre pendant quelques kilomètres, notre chemin se transforme en une sorte de sentier muletier fortement incliné et nous arrivons à la bifurcation tellement lancés, que nous manquons le virage à droite et filons sur la Garde-Freinet. Une fois dans le village, la carte à la main, nous sommes complètement désorientés et il nous faut un long moment avec pas mal d’explications quémandées à droite et à gauche pour comprendre que nous avons fait fausse route.
Je tiendrai bientôt le record des erreurs de route et l’Homme de la Montagne qui se trompe rarement, peut-être jamais, ne peut s’empêcher de sourire quand je lui conte mes mésaventures. Celle-ci ne fut pas bien méchante et nous coûta à peine un kilomètre et une montée.
De la Garde-Freinet nous n’avons qu’à descendre en pente douce sur la bonne route de Luc puis à gauche sur celle de Gonfaron tout aussi bonne, meilleure même quoique plus étroite, où la pente se change en palier puis en faibles montagnes russes  ; nous sommes et nous avons été depuis Plan de la Tour, dans des parties boisées peu habitées et peu fréquentées  ; aussi roulons-nous à une bonne allure malgré le mistral qui ne nous gêne pas toujours.
Mais à quelque distance de Gonfaron, ce coquin nous prend en face et nous couvre de poussière  ; or, à ce moment même, nous étions en train de tailler une bonne croupière à un présomptueux voiturier qui depuis Mayons faisait assaut de vitesse avec nous  ; nous avions eu heureusement le bon esprit de prendre le développement de 4m,40 et la lutte contre le vent nous en fut facilitée. À Gonfaron, dont l’aspect à mesure qu’on en approche est très pittoresque, nous avions une telle avance que nous eûmes le temps de faire d’abondantes ablutions auprès d’une fontaine à l’entrée du bourg avant de voir poindre à l’horizon notre adversaire. Que cette eau fraîche nous fit du bien  ; j’en ressens encore un mois après l’agréable sensation sur l’épiderme échauffé par la course et séché par le vent.
Quand nous traversons la place de Gonfaron, vaste et régulière, le mistral nous décoche une de ces bourrades dont il est coutumier et nous force à mettre pied à terre. On n’a pas idée de semblable violence  ! Le besoin d’un second petit déjeuner devant, selon toute apparence, se faire bientôt sentir, nous achetons du pain et des oranges et par une route montante et exposée de tous les côtés au vent et au soleil nous nous dirigeons sur Flassans  ; nous avons pris nos plus petits développements 3m,30 et nous marchons sans trop de peine à 10 à l’heure.
Mon compagnon m’avait fait remarquer la veille que nous n’avions eu pendant les deux premiers jours que de bien rares occasions où ce faible développement avait pu nous être utile  ; le mistral vint juste à point le troisième et le quatrième jour pour nous prouver que les faibles développements peuvent être utiles ailleurs qu’en montagne.
Nous montons longtemps puis nous redescendons vivement sur Flassans par quelques raidillons où le sol devient médiocre  ; je ne saurais rien dire du paysage qui m’a paru triste, parce que, le plus souvent, je tenais les yeux fermés à cause de la poussière. À Flassans (50 kilom.) nous entrons sur la route de Draguignan à Aix qui est belle et roulante malgré de fréquentes montagnes russes. En allant, ce jour-là, de Brignoles à Flassans, au lieu d’aller de Flassans à Brignoles, nous aurions marché sans effort à 40 à l’heure, tandis que nous avançons péniblement à 12 ou 15, si péniblement qu’à 1.500 mètres de Flassans, au croisement d’une route, nous nous réfugions à un pré en contre-bas où le vent ne nous atteint pas et nous croquons oranges et pain avec plus d’appétit encore que nous ne le fîmes 24 heures auparavant près de Sainte-Maxime. Qu’on est donc heureux d’être végétarien  !
Les kilomètres succèdent aux kilomètres et nous arrivons à Brignoles à midi et demi. R... un peu las s’y arrête avec l’intention de prendre le train jusqu’à Saint-Maximin, mais après avoir bien déjeuné à l’hôtel du Touring, il continuera bravement par la route, toute trace de fatigue ayant disparu.
Quant à moi, pressé d’arriver à Saint-Maximin où je veux m’arrêter un instant, je me hasarde à prendre 4m,40 et j’essaie d’aller un peu plus vite. La route très plate s’y prête et, malgré un demi-bain pris dans un ruisseau merveilleusement limpide qui borde la route à un certain point et qui descend des montagnes de Roquebrussanne, je suis à Brignoles à 2 heures moins dix. Depuis Tourves, avec 4m,40 , ça m’a paru plutôt dur, car la montée est constante.
En passant j’ai salué de loin la Sainte-Baume, la vraie cette fois et la basilique majestueuse m’est apparue de loin toujours aussi imposante.
Un bon déjeuner végétarien qu’on m’apprête complaisamment à l’Hôtel du Var, bien qu’il soit un peu tard, me remet de toutes mes fatigues et je vais à Saint-Mitre rendre visite à M. M..., ami et collaborateur du Cycliste d’antan, de ce bon vieux temps où le robuste tricycle Quadrant détenait tous les records du tourisme. Nous secouons un instant la poussière du temps passé, nous parlons même de Marius, le grand Marius dont la gloire plane encore sur toute la Provence. C’est à Fourrières, à très peu de distance de Saint-Maximin, que les légions anéantirent les Cimbres et les Teutons, grâce à un mouvement tournant que le général romain fit exécuter autour
de la montagne de Sainte-Victoire par une partie de ses troupes qui, au moment psychologique, prirent l’ennemi à revers.
En commémoration de cet heureux événement, on éleva à Pourrières (étymologie  : Champs putrides, pourritures) un trophée où Marius était représenté debout sur un bouclier creux en forme de tuile, soutenu par trois hommes. Or, aujourd’hui Marius a disparu et il ne reste que les trois hommes portant le bouclier, si bien qu’on dit plaisamment dans le pays, à la confusion des habitants de Pourrières, qu’à Pourrières on se met trois pour porter une tuile  !
Les plus grands événements historiques finissent ainsi bien souvent en plaisanteries.
En quittant à Brignoles mon compagnon je lui ai donné rendez-vous à 4 h. 1/2 sur la route de Bians à la hauteur de Saint-Mitre  ; nous nous y rencontrons à l’heure dite  ; je prends congé de M. M..., et nous nous hâtons vers Rians ; j’ai repris 3m,30 à cause de la montée et du vent alliés contre moi  ; cependant la violence du mistral a diminué et nous pourrons bientôt reprendre nos allures et nos multiplications normales.
Les lecteurs du Cycliste ont déjà fait avec moi, il y a quelques mois à peine cette même route, je n’en parlerai donc pas. À mesure que le vent faiblissait notre vitesse s’accroissait  ; nous primes une légère collation à Jouques et nous nous arrêtâmes à Pertuis, hôtel Dauphin, à 8 h. 1/2. Nous y fûmes très bien traités quoique végétariens et le lendemain malgré l’heure matinale de notre départ, le beau-frère du patron voulut bien se déranger pour nous faire admirer le point de vue magnifique que, du bout de la promenade, on a sur la vallée de la Durance  ; la lumière faisait malheureusement défaut. — Ah  ! si le soleil se montrait il serait braveu, nous dit, avec un accent du meilleur crû, notre aimable guide, dont la conversation était émaillée d’expressions provençales très pittoresques.
Nous recommandons sincèrement cet hôtel à nos camarades du T. C. F.
Mercredi 18 avril.
Pertuis, Cavaillon, Fontaine-de-Vaucluse, Avignon, Saint-Rambert-d’Albon, Andance, Boulieu, Bourg-Argental, Saint-Etienne (150 kilomètres).

Nous quittons Pertuis à 5 h. 20 et commençons naturellement par filer à gauche au lieu de tenir la droite, coût  : 2 kilomètres de rabiot, que nous rattrapons en poussant l’allure jusqu’au maximum. J’ai 7m,25 et R... 6m,60, avec cela une bonne route et pas de vent nous marchons à près de 30 l’heure jusqu’à la hauteur de Mérindol. En passant à Lauris nous constatons combien est explicable l’erreur que je fis en novembre dernier et si je n’avais pas été sur mes gardes, nous nous serions certainement trompés de nouveau. Sitôt après la descente qui traverse le village, il faut tourner à gauche sous un angle très vif et prendre une route qui tout d’abord ne paraît pas aussi bonne que celle qu’on abandonne.
À Mérindol le mistral se lève et va rapidement crescendo, si rapidement que de 7m,25 il faut descendre à 6 mètres, puis à 4 m40.
À peu de distance de Mérindol, à la hauteur de la borne 13 nous tournons à droite et nous nous engageons dans un ravin où bientôt il nous faut mettre pied à terre  ; abandonnant alors dans les broussailles nos bicyclettes, nous allons visiter une gorge très curieuse que l’Homme de la Montagne m’avait signalée et qui vaut bien qu’on lui consacre une heure quelque pressé que l’on soit. Imaginez une montagne ouverte du haut en bas comme un fruit mûr qui se fend et ne laissant entre les parois de cette gigantesque coupure qu’à peine le passage d’un homme et d’un homme pas trop gros  ! Quand il pleut, le passage devient naturellement impraticable  ; mais en temps normal il n’y a pas une goutte d’eau  ; ce jour-là un oiseau n’aurait pas trouvé de quoi se désaltérer.
Dans ce coin bien abrité on ne sentait pas le mistral, mais en revenant sur la route, nous sommes assaillis de la belle façon par ce coquin dont la violence s’accroît de minute en minute  ; à Cavaillon où nous sommes à 8 heures et demie, il est terrible. Et moi qui m’étais imaginé que Cavaillon était abrité du mistral par le mont Saint-Jacques  ! À mesure que je m’en approchais je m’attendais toujours à entrer dans la zone de protection où j’aurais pu souffler un instant, mais je t’en fiche  ! plus je suis près plus je suis bousculé. Au café où nous allons déjeuner on nous dira même que la veille il était matériellement impossible de se tenir sur la place, on était enlevé. Les cyclistes, nous dit-on, ne sortent pas ici par un temps pareil. S’ils avaient de petits développements, ils sortiraient tout de même.
À 9 heures nous reprenons la route et le train qui doit nous ramener d’Avignon à Valence ne partant qu’à une heure et demie nous avons le temps d’aller voir la Fontaine de Vaucluse. On nous assure que la route par Lagnes est très facile à suivre  ; vous ne pouvez pas vous tromper, affirme le cafetier.
Nous ne nous en sommes pas moins trompés deux fois et nous avons constaté de nouveau combien les renseignements donnés de bonne foi par les gens du pays manquent de précision parce que ceux qui les donnent, connaissant la route sur le bout des doigts, la voient devant eux toute droite au moment où ils parlent et ne supposent pas qu’un étranger va se heurter à des difficultés qui n’existent pas pour eux.
Or, cette route de Cavaillon à Vaucluse est, ainsi que je m’en suis rendu compte depuis sur la carte, très entortillée et c’est merveille que nous n’ayons pas erré davantage à droite et à gauche.
La Fontaine de Vaucluse était archi-pleine et l’eau atteignait le légendaire figuier  ; c’est la première fois que je la voyais ainsi. C’est un merveilleux spectacle et fait pour impressionner que cette masse d’eau qui sort tranquillement de dessous terre comme d’un verre qui déborde et qui se transforme immédiatement en une torrentueuse rivière. Les photographies que l’on vend auprès de la source expriment peu l’imposante réalité de ce phénomène naturel.
D’où vient cette eau  ? des neiges du mont Ventoux  ? Est-ce le déversoir de quelque immense lac souterrain  ?

Il y a là de quoi tenter la curiosité des explorateurs du sous-sol de la France à qui l’on doit depuis quelques années tant d’intéressantes découvertes.
Notre voyage est à son terme  ; nous filons vivement sur Avignon par la route la plus directe que le mistral nous rend parfois facile, parfois pénible.
L’Isle-sur-Sorgues me laisse comme d’habitude une impression de fraîcheur malgré sa poussière de plâtre  ; une dernière montée à Châteauneuf-de-Gadagne et nous sommes en vue du Château des Papes.
À midi et demi nous entrons dans la ville, une heure après, le train nous emporte jusqu’à Saint-Rambert-d’Albon, d’où nous rentrons entre dix et onze heures du soir à Saint-Étienne par la voie habituelle, Andance et Bourg-Argental. Pendant que nous nous réchauffions au beau soleil de la Provence, il avait plu dans nos montagnes de sorte que la traversée des grands bois que j’avais trouvée détestable en partant, fut épouvantable au retour.
Par deux fois mon compagnon fut obligé de mettre pied à terre dans une boue atroce  ; je le suivais à quelques mètres et je pus éviter les ornières qui l’avaient fait choir. Sa lanterne à acétylène nous éclairait assez bien, malheureusement elle s’éteignit avant que nous fussions sortis de ce mauvais passage et nous arrivâmes de très méchante humeur sur le plateau que balayait le vent d’ouest glacial.
Pour comble de malheur mon pneumatique depuis Bourg-Argental se dégonflait et m’obligeait à des arrêts de plus en plus fréquents pour pomper.
On eut dit qu’il ne réintégrait qu’en rechignant son domicile et qu’il manifestait son mécontentement d’être arraché si vite aux belles routes et à la douce température du Midi.
Sunt lacrymae rerum  ! Jusqu’au prochain automne c’en est fait pour cette année des excursions dans le Midi, sauf pourtant un ou deux raids dominicaux jusqu’au bord de la mer. Il va trop y faire chaud et l’heure est venue d’orienter son guidon vers les Alpes et de remplacer le développement de 7m,50 par celui de 2m,50.
Vélocio.

Signature de Vélocio, 1892
Signature de Vélocio, 1892
source Archives départementales de la Loire, cote Per 1328_3

Voir aussi :