Givors Lautaret (1905)

vendredi 17 avril 2020, par velovi

Par Paul de Vivie, Le Cycliste, 1905, Source Archives départementales de la Loire, cote Per1328

380 kilomètres en 23 heures

L’excursion au col du Lautaret a réuni, le 25 juin dernier, au départ de Givors, un groupe de cinq cyclotouristes stéphanois, désireux de se rendre compte de leur degré d’entraînement.
Nous quittons Givors à minuit et demi  ; le ciel est couvert et la lune sur laquelle nous comptions ne se montre pas. Nuit noire  ; nous marchons en file indienne derrière l’unique lanterne du groupe. Premier arrêt à Saint-Jean-de-Bournay autour de la fontaine  ; quelques-uns y prennent un premier bain complet. Les collinettes qui séparent Saint-Jean de la Côte-Saint-André sont franchies à vive allure  ; par étourderie, j’y cueille une pelle, la seule de la journée pour tout le groupe  ; oubliant que nous marchons à 25 à l’heure, je mets pied à terre sans serrer d’abord les freins et la vitesse acquise projette violemment cycle et cycliste sur la voie du tramway, sans dommage heureusement ni pour l’un ni pour l’autre. On s’instruit à tout âge et ce me sera une leçon  ; car c’est la première fois que pareille chose m’arrive.
Entre La Frette et Rives, nous longeons une colonne d’artillerie qui était à Saint-Étienne il y a huit jours  ; ces braves gens voyagent à petites journées. On descend prudemment les raidillons de Rives à Moirans et on repart de plus belle jusqu’à Grenoble (102 kilom.) ; cinq heures viennent de sonner  ; deuxième arrêt autour d’un chocolat bien chaud. Quand nous remontons à bicyclette, le temps commence à se gâter  ; au Pont-de-Claix, il faut dérouler les manteaux et développer les tabliers  ; à mesure que nous nous enfonçons dans les gorges de la Romanche après Vizille, la pluie augmente. Nous n’avançons plus, les uns parlent déjà de bifurquer tant l’horizon est noir devant nous. À Séchilienne, la pluie devient déluge  ; force nous est de nous mettre à l’abri. Il est sept heures. Peu à peu, le ciel se dégage du coté de Grenoble et cela suffit pour que l’on nous assure que la pluie ne sera pas de longue durée. Elle cesse en effet après trois quarts d’heure d’attente et nous repartons gaiement  ; mais à Livet, nouvelle halte parce que nous sommes rentrés dans la zone de pluie qui remonte la gorge moins vite que nous. Enfin, au Bourg d’Oisans où nous arrivons à neuf heures et quart, halte prolongée à l’hôtel Guinard  ; le besoin d’un second déjeuner se fait sentir. D’ailleurs, la boue augmente le coefficient de roulement et entraîne une sérieuse dépense de calories qu’il s’agit de reconstituer au plus vite sous peine de voir baisser la pression et diminuer la vitesse de marche. Pour prévenir la fringale, chacun de nous a dans son sac des provisions variées, toutes rigoureusement végétariennes, sucre, fruits secs, gâteaux de riz, croquignolles, chaussons aux fruits ou à la confiture  : tout en pédalant, dès qu’on en sent le besoin, on plonge la main dans son sac, parfois dans le sac du voisin, puis l’on boit à la première fontaine  ; celui qui boirait du vin et mangerait du saucisson ou du poulet serait vite hors d’état de suivre le train et ignominieusement plaqué.
À dix heures enfin la pluie s’arrête, le ciel azuré et nous partons d’un pied léger à la conquête du col dont 37 kilomètres et 400 mètres d’élévation nous séparent. C’est la partie pénible de l’excursion. Nous avons jusqu’ici pédalé de compagnie  ; à mesure que la rampe s’accentuera et s’allongera, nous allons nous échelonner  : deux d’entre nous s’arrêteront même à La Grave où nous haltons un quart d’heure et d’où nous partons trois à midi précis pour être au col du Lautaret (2 057 mètres d’altitude) exactement à treize heures cinq minutes, en retard d’une heure seulement sur nos prévisions, malgré presque deux heures d’arrêt nécessité par le mauvais temps. Pendant ces derniers onze kilomètres, un vent contraire glacial nous a obligés à nous couvrir, et le thé bouillant qu’on nous sert est le bienvenu  : nous expédions quelques cartes postales.
Peu de monde là-haut  ; quatre ou cinq autos ont amené deux douzaines de citadins qui emmitouflés, errent sur l’étroit plateau sans voir autre chose que le brouillard dont les sommets sont enveloppés et qui de temps en temps nous arrose. Aussi, faute de mieux, vont-ils se poster sur la route pour nous voir redescendre. Ils ne nous virent pas longtemps, car le vent nous poussait, le sol était roulant et nous nous laissâmes emporter à la vitesse limite qui, sur cette pente là, oscille entre 35 et 40 à l’heure  ; les onze kilomètres furent négociés en dix-huit minutes malgré les deux tunnels sous lesquels nous eûmes la chance de ne rencontrer personne, mais que je persiste à trouver très désagréables et dangereux faute d’être suffisamment éclairés. Le soleil se décidait cependant à se montrer, et le vent qui remonte les vallées alpestres aux heures chaudes du jour, insensible le matin, devenait de plus en plus fort.
On retraverse la Grave  ; des alpins montaient la garde autour de leurs petits canons alignés sur les bords de la route  ; la Meije s’obstinait à demeurer voilée de brume, à peine apercevait-on çà et là des lambeaux du glacier inférieur  ; par contre dans les cascades du Saut de la Pucelle, de la Grande-Pisse et d’autres de moindre importance, bondissaient furieusement des milliers de chevaux-vapeur en liberté que l’industrie emprisonnera un jour ou l’autre dans ces énormes tubes qu’on voit déjà serpenter aux flancs des montagnes.
Rentrés à peu près dans notre horaire, nous nous octroyons, chacun à son gré, quelques instants de flânerie que les uns consacrent à un repos contemplatif, d’autres à de nouvelles ablutions, ceux-ci à l’escalade d’un rocher surplombant un abîme ceux-là — grâces leur en soient rendues — à descendre à fond de train la dangereuse rampe des Commères pour aller faire préparer au Bourg-d’Oisans un substantiel repas  ; devant lequel nous nous retrouvons à 15 heures plus qu’au complet, puisqu’un Grenoblois s’est joint momentanément à nous. À 15 heures et demie, nous repartons à la queue leu-leu, laissant au plus volumineux des nôtres le soin de nous servir de coupe-vent  ; nous couvrons la première heure 28 kilomètres, malgré les chiens très agressifs et les promeneurs très nombreux  ; à 17 heures et quart, nous entrons à Grenoble que nous traversons sans arrêt  : nous ne sommes plus que deux  : nos trois compagnons reviendront par le train.
Nous nous proposions de continuer sans précipitation, mais une halte auprès d’une fontaine nous ragaillardit et nous pédalons de plus belle  ; il ne faut rien moins que les raidillons de Moirans à Rives pour mettre un frein à cette noble ardeur. Que ce passage est donc dur  ! avec le développement de 3m, 25 il faut terriblement appuyer sur les pédales, et notre plus faible vitesse, 2m,70, aurait été plus de circonstance. Enfin, nous passons  ; au haut de la dernière côte après Rives, il est 19 heures bien sonnées  ; nous reprenons nos grands développements, et pressés par le désir d’arriver avant la nuit noire à Saint-Jean-de-Bournay, nous enlevons vivement la monotone route de la plaine de Bièvre, virons à la Frette et mettons pied à terre à 20 heures précises à l’entrée de la Côte-Saint-André. Nous liquidions notre dernier pâté aux cerises en nous désaltérant à une fontaine quand un brave homme s’approche, nous interroge, et surpris d’apprendre qu’après une si longue étape nous voulons rentrer le soir même à Givors, il nous offre avec insistance une bouteille de vin. Nous le remercions  ; ce n’est certes pas le moment de nous départir du régime végétarien, mais à qui fera-t-on comprendre qu’on ne peut venir à bout de si belle excursions qu’en s’abstenant rigoureusement de viande et de vin ?
À cause de l’obscurité croissante, il nous faut une heure pour franchir les 19 kilomètres faciles qui nous séparent de Saint-Jean-de-Bournay où nous haltons vingt minutes  ; le temps de nettoyer et de recharger une lanterne à acétylène qui ne marche bien qu’à la condition qu’on en ait soin, et d’absorber une boisson chaude, car le froid crépusculaire nous a saisis  ; il est urgent de prendre des précautions quand on soumet l’organisme à un travail intensif. À 22 heures, nous ne sommes qu’à la Détourbe  : d’après notre programme nous devrions être à Givors  ; mais à quoi bon nous presser, puisque le train qui doit nous ramener n’y passe qu’à minuit et demi. Nous avons cueilli au passage un fantassin qui, dans la nuit, sans lanterne, regagnait la caserne à tire de pédales  : il nous engage à éviter la route énervante par Pont-Evêque que nous suivons habituellement et par un détour à gauche, nous emmène directement dans le centre de Vienne. Cette route, autant que nous en pouvons juger dans l’obscurité, doit être très pittoresque et nous la recommandons. Elle passe en corniche autour de Pont-Evêque qu’elle domine d’assez haut et nous conduit droit au pont sur le Rhône, Malgré l’heure avancée, la route, après Sainte-Colombe, est encombrée de gens qui reviennent d’une fête où ils n’ont certes pas bu que de l’eau pure  : nous nous frayons difficilement un passage en essuyant maints quolibets. Enfin, dégagés, nous nous permettons encore du petit 20 à l’heure  ; plus n’est question d’avancer l’allumage, les moteurs en ont assez, les yeux se ferment et la lanterne elle-même clignote. Heureusement voici Givors, quelques tressauts sur de mauvais pavés et nous entrons dans la cour de la gare à 23 heures et demie, exactement 23 heures après en être sortis avec 380 kilomètres dans les jambes, sans fatigue anormale, puisque le lendemain chacun s’attelait à la besogne habituelle, prêt à recommencer dimanche suivant. Voyez-vous, il n’y a encore que le moteur humain bien alimenté pour vous mener loin, longtemps et non seulement sans fatigue, mais encore avec profit pour la santé.
Vélocio.

Profil Dolin La grave-Lautaret

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