Du sud au Nord (1908)

lundi 16 mars 2020, par velovi

Par Paul de Vivie alias Vélocio, Le Cycliste, 1908, p. 136 à 138, Source Archives départementales de la Loire, cote PER 1328_10

1re journée, 11 juillet (Beaucaire, Orgon, La Roque dAnthéron, Pont de Mirabeau, Moustiers-Sainte-Marie, Castellane, 200 kilomètres).
En 1905, pour la Pentecôte, nous fîmes à trois une excursion, qui méritait, certes, d’être contée dans Le Cycliste, et qui ne le fut pas, par la faute de celui de nous trois que nous avions chargé de ce soin.
Nous étions allés, d’abord, de Saint-Etienne à Barcelonnette par Valence, Die et Gap, pour, le jour suivant, aller prendre, au col d’Allos, le Verdon à sa source, le descendre jusqu’au pont de Mirabeau, où il se jette dans la Durance, et aller, de là, coucher au Pertuis, déroulant ainsi, un ruban de route de 210 kilomètres, au bas mot, à travers des sites dont le souvenir ne cessa, depuis, de me hanter.
C’est pourquoi, profitant cette année des trois jours que nous apporta le 14 juillet, je résolus de refaire le col d’Allos, en le complétant par le col de Vars que je ne connaissais pas et en finissant par le col du Lautaret dont on ne se lasse jamais.
Et je partis de Beaucaire, le 12 juillet, à 3 heures, en compagnie de mon ami A., de Beaucaire, et d’un jeune cycliste de Maillane, patrie de l’illustre Mistral, où, soit dit entre parenthèses, la polymultiplication est très en honneur.
Nos polycyclettes étaient bien faites pour attirer l’attention des passants. A. montait une trois vitesses en marche dont deux directes et une rétro à roues de 50 centimètres et à pneus de 50 m/m  ; le jeune Roumanille était monté de la même façon, mais sur roues de 60 centimètres et pneus de 50 m/m  ; seulement le rétro était sur un développement moyen de quatre mètres, contrairement à l’habitude qui rejette toujours le rétro sur le plus faible développement.
J’avais choisi pour cette excursion mon n° 5 à trois vitesses en marche  : 2 m. 40, 3 m. 80 et 6 mètres, par trois chaînes directes et deux embrayages au pied  ; à défaut de ses pneumatiques Ordinaires de 50 m/m à toile apparente, qui sont pour le moment hors de service, j’avais emprunté à une petite motorette à roues de 50 centimètres, que je prépare, ses pneus de 55 m/m, et je semblais avoir, en guise de roues, deux bouées de sauvetage.
Ces pneus de moto, bien que souples dans une certaine mesure, diminuaient beaucoup le rendement de mon n° 5 et réduisirent sensiblement mon allure  ; mais, en compensation, quelle délicieuse sensation de sécurité et de confortable dans les descentes les plus scabreuses, sauf dans la boue cependant qui me gêna singulièrement.
Mais qui m’eût dit que j’aurais à souffrir du fait de la pluie et de la boue, quand, pédalant sous un soleil ardent et contre un vent d’Est dont la force alla croissant jusqu’au soir, je remontais la Durance par Orgon, Senas, ou A. nous quitta, Pont-Royal, La Roque d’Anthéron, Peyrolles et enfin le pont de Mirabeau, où nous fîmes halte un instant, pour manger quelques fruits.
Les propriétaires d’une petite voiturette, arrivés avant nous, déjeunaient déjà à l’ombre du rocher qui surplombe la route.
A neuf heures, nous nous séparons  ; Roumanille retourne à Maillane et je vais continuer à lutter contre le vent d’Est. J’ai déjà une centaine de kilomètres dans les jambes et Castellane est à 102 kilomètres du pont de Mirabeau.
Jusqu’ici la route n’a présenté aucune difficulté  ; çà et là cependant, entre Pont-Royal et Peyrolles, quelques légères montées qui ont permis à mon jeune compagnon de se rendre compte qu’avec son développement moyen rétro il ne peut pas tenir tête à mon développement moyen direct, et ceci me confirme dans cette idée que le rétropédalage, parfait lorsqu’on voyage seul et qu’on va, par conséquent à son allure, est gênant lorsqu’on doit suivre un cycliste pédalant en direct, toutes autres choses égales, à la condition pourtant qu’il s’agisse d’une côte un peu longue et non pas de quelques centaines de mètres qu’on enlève en emballant, ce qu’un cycliste énergique peut faire en rétro tout aussi bien qu’en direct.
Pour pénétrer dans la vallée du Verdon, j’ai à franchir quelques collines pelées, désertes, où des arbustes rabougris s’efforcent de jeter un peu de verdure  ; voici un modeste village, traversé par une eau claire et vive, qui me surprend agréablement et où je m’ablutionne ce pendant que le couple de chauffeurs qui déjeunait au pont me dépasse  ; puis je rentre dans le désert où jusquà Vinon, pendant dix kilomètres, je ne rencontre âme qui vive.
En 1905, nous avions suivi cette même route en sens inverse, avec vent favorable et le soir, nous filions à grande allure  ; elle m’avait laissé le souvenir d’une route facile et agréable, fraîche et ombragée. Ce n’est pas tout à fait la chose aujourd’hui  ; les arbres prennent pourtant de l’ampleur et projettent de temps à autre que ombre sur la route.
A Vinon, où l’on pénètre en grimpant, je verse le Verdon et j’essaie vainement de déjeuner dans un petit hôtel, que j’aurais pu dévaliser, car personne n’y répondit à mes appels  ; j’en fus réduit à me désaltérer simplement à une fontaine et à manger mes dernières pêches.
De Vinon à Gréoult, le sol n’est pas fameux, ça grimpe et ça descend dans les pierres et le sable et ça finit par un raidillon assez sec pour que j’aie pris, un instant, mes 2 m. 40, bien que la pente, d’après Dolin, n’y soit que de 6 %  ; mais le vent augmenta très nettement de 2 à 4 % le pourcentage de toutes les rampes où il me fut contraire ce jour-là.
Je n’étais pas loin de Vinon quand j’entendis derrière moi le ronflement connu du moteur Duffaux  ; bientôt une motorette me dépassa, puis une autre et encore une autre, suivies à peu de distance par un tandem muni, lui aussi, du petit cheval de renfort. Tout cela marchait fort bien, ma foi, et je crus un instant que mes amis de Marseille, à qui j’avais fait part de mon programme, venaient me remorquer. Il n’en était rien  ; cependant j’étais connu de ces excursionnistes que je retrouvai, le lendemain matin, à Allos, et qui m’y souhaitèrent bon voyage.
A Gréoult, je m’arrêtai, de dix heures et demie à onze heures, pour tremper un peu de pain dans du café très sucré  ; je venais de faire 23 kilomètres en une heure et demie  ; à ce tarif-là, il ne fallait pas compter aller coucher le soir plus loin que Castellane ainsi que j’en avais eu l’espoir un instant, d’autant plus que la montée et le vent allaient singulièrement s’accentuer et que ma moyenne qui, jusqu’à Gréoult, s’était maintenue à 16 à l’heure, tous arrêts compris, ne pouvait que s’abaisser après Gréoult.
Le paysage, heureusement, devenait de plus en plus pittoresque  ; à Gréoult même, la gorge où coule le Verdon se resserre et le site est charmant  ; un vieux château féodal dont les ruines ont grand air, vaste comme une caserne, domine le village et fait très bel effet de loin  ; entre le village et la rivière un établissement de bains s’est logé et des groupes de pensionnaires bâillent aux corneilles quand je passe à toute allure, car la descente m’entraîne.
Le cafetier, que ma bicyclette a beaucoup intéressé et qui a rarement vu des polymultipliées, ce que je comprends d’autant moins que cette région est mal desservie par le chemin de fer, qu’elle est accidentée, et que la bicyclette s’y impose comme moyen de transport, m’a annoncé une route sinueuse en rampe douce et convenablement entretenue.
Bientôt le Verdon s’éloigne à droite, je ne le reverrai qu’à Moustiers-Sainte-Marie  ; je vais remonter un ruisseau de peu d’importance, à en juger par le volume de ses eaux, où cependant j’ai pu, avant d’entrer à Allemagne, petit village qu’il ne faut pas confondre avec l’empire de Guillaume le Moustachu, prendre un bain presque complet, à cause de la simplicité de mon vêtement de tourisme  : un veston et des bas s’enlevant en un clin d’œil, et une culotte se retroussant jusqu’à mi-cuisse  ; en m’aspergeant de haut en bas, il entra pas mal d’eau dans la culotte, mais le soleil était si chaud que je ne m’en trouvai que mieux.
A Allemagne, je remarque un joli castel mi ancien mi moderne, perdu dans la verdure  ; toute cette région est riche en souvenirs des temps passés.
A Riez, dont, avec la carte sous les yeux, on devine de loin la position au confluent de deux petites vallées, les Romains fréquentèrent beaucoup et ont laissé des traces importantes de leur passage  ; je ne me détournai pas pour aller les voir, mais je mis pied à terre afin de jouir un peu plus longtemps de la fraîcheur et de l’ombre que de grands arbres répandaient sur les heureux habitants de cette oasis. Puis la montée, le vent et le soleil me reprirent et je trouvai pénibles les quinze kilomètres qui me séparaient encore de Moustiers.
L’arrivée dans ce chef-lieu de canton, accroché au flanc d’un énorme rocher jaune et gris, coupé de failles profondes, est pourtant d’un pittoresque achevé.
De très loin s’aperçoit cette montagne rocheuse dominant à pic, d’un seul jet de 400 mètres, le vallon fertile qui, de Moustiers, descend vers le Verdon dont je devine, à droite, la dépression, à mesure qu’une descente rapide, de quelques kilomètres, m’entraîne et me fait perdre, bien mal à propos, 150 mètres d’altitude, que je dois reconquérir en partie par une rampe assez dure avant d’entrer à Moustiers, où une halte s’impose.
Il est 14 heures  ; je me fais préparer, à l’unique hôtel, un léger repas, que j’absorbe lentement dans une salle à manger sombre et fraîche  ; puis je vais savourer encore plus lentement une tasse de café sur une terrasse qui fait face à l’étroite fissure que les eaux, crevant le rocher, ont creusée dans l’immense paroi verticale. Au-dessus de ma tête, une chaîne est tendue entre les deux lèvres de la fissure, singulier ex-voto dont l’origine est inconnue  ; très haut perchée sur une anfractuosité, une petite chapelle et, sous un rocher qui menace ruine, une maison où je ne voudrais pas demeurer, car elle sera un jour où l’autre réduite en miettes.
Les eaux sortent de la montagne à peu près comme à Vaucluse, à gros bouillons, et on s’est demandé d’où elles pouvaient bien venir. On a supposé, me dit le cafetier, qu’elles venaient du lac d’Allos. Tout est possible  ; il y a peut-être des cavernes souterraines à explorer par là. Ce n’est pas mon affaire  ; je n’ai jamais aimé ramper sous terre, et j’espère bien que ma dépouille mortelle s’envolera en fumée dans les airs au lieu d’aller fumer les fleurs d’un cimetière.

Avant de quitter Moustiers, je remplis de figues fraîches, fruit délicieux, un de mes sacs-gamelles de guidon et je ne m’éloignai qu’à 15 heures et demie bien sonnées.
Environ kilomètres me séparaient de Castellane et le vent allait être plus fort et tout aussi contraire que le matin, sur une bonne partie du parcours.
Descente rapide et remontée de trois kilomètres plus rapide encore, au cours de laquelle j’ai parfois, même avec 2 m. 40 de la peine à résister aux rafales.
Le Verdon scintille à 200 mètres plus bas, se rapproche et soudain, à un détour de la route qui se fraye un passage entre deux rochers, je l’aperçois, dans l’ombre désormais, se tordant au pied des à-pics formidables qui vont l’emprisonner pendant vingt kilomètres, au moins, et qui constituent la partie vraiment curieuse de ces gorges presque inaccessibles, à cause des difficultés dont le lit de cette rivière-torrent est hérissé.
Dès l’entrée, et pendant quelques kilomètres, cela ressemble un peu au val du Fier, mais en beaucoup plus grandiose  ; la montée a cessé, le sol devient meilleur, sans cependant être bien roulant  ; à maintes reprises, je fais la réflexion qu’une chute pourrait devenir fatale, à cause de la profondeur du précipice où l’on risquerait de choir  ; puis la rencontre d’un hippomobile, à un endroit fort dangereux, sans parapet, jointe à l’obligation où je suis de me tenir à droite, c’est-à-dire du côté du vide, suscite en moi cette autre réflexion, qu’il serait bien désagréable de se trouver à un tournant nez à nez avec une automobile  ; les chauffeurs fréquentent peu par là, je n’en ai point rencontré, pourtant je vois des traces de pneus ferrés. Je vais donc très prudemment et voici une source qui m’invite à me rafraîchir et à contempler un instant le paysage. L’endroit est bien choisi pour faire halte  : tout à côté, une maison de cantonnier qui paraît de construction récente.
Je voudrais voir sur toutes les routes des maisons de cantonnier échelonnées de dix en dix kilomètres, reliées entre elles téléphoniquement, munies de boîtes de secours à l’usage des touristes de toute catégorie, disposant même de quelques couchettes et de quelques aliments.
Le jour où ce desideratum sera réalisé, et ce jour viendra certainement, car, je vous le demande, où un cantonnier serait-il mieux logé que sur la route même dont il a la charge, et, n’y a-t-il pas de quoi occuper largement un homme, du 1er janvier à la Saint-Sylvestre, à entretenir et surveiller dix kilomètres de route, surtout en montagne, où ces refuges nous seront les plus utiles  ?
Le jour donc où mon desideratum sera réalisé, cyclotourister deviendra pour tout le monde la façon la plus agréable et la moins coûteuse de villégiaturer, la plus instructive aussi pour les jeunes gens qui pourront, en deux mois, à peu frais, faire presque leur tour de France en s’arrêtant aux bons endroits.
Passer deux mois d’été sur la route, aussi peu vêtu que possible, manger en plein air, dormir le plus souvent en plein air aussi, ou bien, en cas de trop mauvais temps, dans le grenier d’une maison cantonnière, voilà ce que feront, dans quelque vingt ans, pour le plus grand bien de leur santé physique et morale, les enfants, innocentes victimes d’une génération d’arthritiques, qui naissent aujourd’hui de parents plus ou moins rachitiques, alcooliques, scrofuleux, tuberculeux, et qui sentiront la nécessité de chasser de leur organisme par l’exercice, par l’inspiration à pleins poumons de l’air vivifiant des grèves et des montagnes, par une alimentation plus saine, plus simple, plus sobre aussi, bref, par un retour décisif vers la nature, de détruire les germes infectieux, de se soustraire aux déchéances ataviques.
Tout à coup, au moment où je m’y attendais le moins, car je n’avais pas souvenance d’une pente aussi forte, la rampe s’accentue au point de me forcer à avoir recours aux poignées basses, à la selle oscillante et à mon plus, faible développement, et j’appuie que c’est une bénédiction  : le vent pourtant me laisse tranquille, mais le sol est sablonneux  ; j’abordais, comme je m’en rends compte aujourd’hui, sur les profils de Dolin, du bon 11 % et je m’explique la suée rapide autant qu’abondante qui succéda au doux farniente dont je jouissais depuis mon entrée dans les gorges.
Au-dessus de moi un talus de route attire mon attention, route nouvelle, semble-t-il, dont ma carte ne porte aucune trace. Je m’arrête un instant pour en reconnaître la direction et aussitôt accourent deux jeunes gens que mon n° 5 a intrigués et qui sont très surpris de voir un cycliste pédaler à la montée  ; ils ont aussi des bicyclettes mais ils font toutes les côtes à pied et n’ont pas même l’idée qu’on puisse les faire autrement, ils m’apprennent que l’on construit une nouvelle route qui rectifiera l’ancienne et évitera cette excessive déclivité.
De toutes parts on s’efforce de redresser le erreurs que commirent les ingénieurs du siècle dernier en se basant, pour le tracé des routes sur cet axiome, que la ligne droite est le plus court chemin d’un point à un autre.
Le jour où nous ne trouverons plus de rampes au-dessus de 5 % la question de la polymultiplication aura perdu quelque chose de son importance et l’on pourra ne pas descendre de 3 mètres, mais ce jour-là est encore loin de nous et je suis bien heureux aujourd’hui d’avoir 2m 40 pour démarrer et partir à bonne allure en plein 11 % devant mes jeunes gens ébaubis qui essaient un moment de me suivre au pas gymnastique. La rampe s’adoucit bientôt et je fais halte de nouveau au sommet de la côte pour manger quelques figues et me rafraîchir à une source d’eau exquise.
En passant, j’ai revu le théâtre d’une chute plutôt bizarre que je fis en 1905 et dont je me tirai du reste sans grand dommage. Je voulais, à la descente, dépasser une voiture qui n’y mettait aucune bonne volonté, et je m’étais déjà engagé entre elle et le talus herbeux quand j’aperçois une autre voiture qui va nous croiser  ; à ce moment même, la première voiture se met au pas. Pris entre la roue et le talus, je veux mettre à mon tour pied à terre et je pose délicatement le pied dans l’herbe, mais le terrain se dérobe, mon pied tombe dans le vide et je roule dans un champ de seigle à deux ou trois mètres en contre-bas  ; ma bicyclette, heureusement, ne vient pas aggraver ma chute et reste suspendue à un buisson. Je me relève en riant, remonte à bicyclette et repars à vive allure, décider à invectiver le conducteur de la voiture, cause première de l’incident  ; mais il mit un tel empressement à me faire place cette fois que ma colère s’évanouit, il avait eu sans doute plus peur que moi en me voyant disparaître. Certes, je me fusse tiré moins impunément d’une culbute de ce genre si j’avais été sur le bord de l’à-pic que je longeais tout à l’heure, mais il y a lieu de croire aussi que j’aurais regardé de plus près où j’allais poser le pied et même que je ne me serais pas engagé si hardiment entre la voiture et le bord du précipice. A force de courir les grands et les petits chemins, et d’avoir été exposé aux mille et un dangers de la route, on finit par acquérir une sorte de science intuitive de ce qu’on peut et de ce qu’on ne doit pas tenter en telle et telle occurrence. On prévoit les mouvements des gens et des bêtes que l’on va croiser ou dépasser et, suivant le cas, on accélère ou on ralentit  ; à d’imperceptibles indices on devine que tel virage va être dangereux et que tel autre virage, qui paraîtra plus difficile à un novice, peut être enlevé à toute allure. Nous serions souvent bien empêchés d’expliquer pourquoi nous avons passé ici à droite et là à gauche, pourquoi nous paraissons tantôt imprudents et tantôt timorés  ; un instinct obscur nous guide, une science nouvelle, la science de la route, s’est incorporée à nous, à notre insu, et nous a immunisés contre les accidents graves.
La Palud, que je traverse bientôt au cours d’une descente qui emmène bien et sans danger, est un village peu important, pas très propre qui ressemble aux villages de la Haute-Loire. Il y a là, pourtant, un joli site et il me semble y avoir aperçu, du coin de l’œil, des villégiaturistes  ; on continue à descendre autour d’un mamelon quelque peu boisé et je trouve soudain à un détour de route celle-ci barrée par une voiture  ; on n’est pas plus sans gêne  ! on pouvait ainsi charger plus facilement quelques fagots et l’on s’est mis en travers sans plus se soucier de ce qui pouvait survenir inopinément  ; mais je suis philosophe et ma bile ne s’échauffe pas pour si peu  ; je mets pied à terre et je passe sous le nez du cheval. Je traverse bientôt un ruisseau assez fort qui va se jeter, à peu de distance de là, dans le Verdon au milieu d’un amoncellement de rochers qui forment un chaos saisissant  ; on y voit une paroi de rocher absolument lisse et verticale de plusieurs centaines de mètres carrés qui aurait certainement déjà été accaparée par les maisons à réclames si l’endroit était plus fréquenté. Il l’est tout de même un peu puisque je rencontrai presque au même moment deux omnibus au grand complet. De la route on voit serpenter, autour des rochers, un sentier large comme un fil qui de loin m’a paru bien dangereux et qu’on est cependant obligé de suivre si l’on veut aller voir de près ce qui se passe entre ces murailles géantes où le Verdon et son confluent invisibles grondent formidablement.
J’ai tout le temps de contempler ce site impressionnant en gravissant lentement une côte insignifiante au sommet de laquelle je retrouve le Verdon que j’avais depuis longtemps perdu de vue. Je vois ses eaux plus verdâtres que jamais, bondir et écumer à cent mètres au-dessous de moi, mais je m’en rapproche rapidement par une descente agréable de quelques kilomètres. Pour se faufiler là, à côté du torrent, la route a dû se frayer un passage sous la montagne qui la surplombe parfois d’une façon inquiétante. Je m’arrêtai au débouché de ce défilé pour liquider mes figues et flâner un instant  ; j’avais une heure et demie de jour devant moi, et à peine 15 kilomètres faciles me séparaient de Castellane. Dans le ciel lumineux, des nuages roses flottaient, et le soleil, de plus en plus incliné vers l’horizon, frappait encore les cimes élevées, mais la nuit pénétrait déjà dans la gorge étroite que le Verdon n’avait creusée que pour lui, où l’homme a pourtant voulu pénétrer aussi en passant, comme le torrent, sous le rocher, non sans risques, car il m’a semblé qu’un énorme bloc qui surplombe la route se détache peu à peu de la montagne et pourrait bien, avant peu, jouer un mauvais tour aux touristes que leur mauvaise étoile conduira là le jour de l’effondrement. Je ne me presse pas, j’admire les alentours, je goûte encore l’eau d’une fontaine  ; c’est devenu chez moi une véritable manie, l’hydromanie  ; je déguste l’eau comme d’autres dégustent le vin.
Je dépasse enfin une automobile en panne, celle sans doute qui me précède depuis Moustier et que j’ai suivie à la trace de ses antidérapants, et je m arrête à 19 h. 1/2 à l’hôtel du Levant, au pied de l’énorme rocher qui écrase de sa masse, Castellane, la plus infime sous-préfecture de France.
Chambre Touring-Club, lit très propre, menu quelconque, exception faite pour le potage qui était excellent, et prix modéré  ; vaste garage et facilités pour partir à toute heure de la nuit  ; l’hôtel du Levant est donc à recommander aux cyclotouristes.
A une table voisine, dînaient deux couples de chauffeurs, à une autre table, deux jeunes époux qui venaient de Nice et qui semblaient faire, à bicyclette (monomultipliée hélas  !) leur voyage de noces  ; j’en étais au dessert, quand survinrent les trois automobilistes que j’avais laissés sur la route.
C’est peu  ; cependant, grâce au tourisme, l’hôtelier avait là dix hôtes qui, en l’absence de ses clients ordinaires, les voyageurs de commerce, lui ont fait, ce jour-là, sa recette  ; nous ne sommes donc plus quantité négligeable et les hôteliers intelligents doivent faire quelques efforts pour nous attirer chez eux.
Il ne m’est pas du tout désagréable de voyager seul  ; souvent même je le préfère, lorsqu’il s’agit, par exemple, d’excursions nouvelles  ; on voit mieux, moins de détails vous échappent, on se fatigue moins surtout, car on marche toujours à son allure et l’on s’arrête quand on veut  ; même quand il s’agit de randonnées, d’étapes-transport, l’expérience nous a appris que si, tout seul, vous faites dix, à deux vous ne faites plus que neuf, à trois plus que huit, et à là condition encore que vous soyez tous d’égale force. Cependant, le soir, à l’étape, et surtout à table, on aimerait retrouver un compagnon et causer des incidents de la journée, la solitude pèse  ; j’en sais réduit à écouter la conversation de mes voisins les chauffeurs  ; elle roule uniquement sur la façon dont il faut s’y prendre pour aller toujours plus vite, sur tel virage, telle rencontre d’autos où il convenait de faire comme ceci et comme cela  ; ni les uns ni les autres ne semblent s’être aperçus qu’ils ont traversé des sites merveilleux. Le couple cycliste parle trop bas pour que je l’entende  ; quant aux chauffeurs et chauffeuse qui font leur entrée quand je me lève ils sont bruyants et ont tout l’air de vouloir faire parler le champagne.

2e journée, 13 juillet (Castellane, col d’Allos, Barcelonnette, col de Vars, 130 kilomètres).
A 3 heures j’étais sur pied, et à 3 heures et demie je sortais de l’hôtel, on y voyait à peine, le ciel était couvert, l’air humide, le temps menaçant. La journée commençait mal et devait mal finir.
On s’éloigne de Castellane par une assez bonne route en rampe moyenne, juste ce qui convient à mon développement de 3m, 80. Les très courtes manivelles (15 1/2 centimètres) de mon n° 5 m’ont obligé de tenir proportionnellement plus faibles tous les développements   ; alors qu’avec les manivelles de 17 3/4 de mon n°1, je puis pousser 7 m, 40 et 4 m,30, avec manivelles plus courtes de 13 % je suis bien forcé de réduire mes développements de 13% pour trouver sur la pédale la même résistance  ; les manivelles plus courtes me permettent, par contre, de tourner plus vite et, l’événement m’a prouvé que, toutes autres choses égales, mon n° 5 me donne la même vitesse de marche que mon n° 1  ; j’ai même pu, avec mon n° 5, tenir pendant 10 kilomètres derrière une motosacoche à 36 à l’heure, tant et si bien qu’il m’est impossible de dire quelle est la longueur de manivelles qui me convient le mieux, et, à fortiori, de conseiller aux autres telle longueur plutôt que telle autre, pas plus que je ne conseillerai à mon voisin de renoncer aux développements qu’il s’est choisis et d’adopter les miens, sous prétexte qu’ils sont incontestablement meilleurs.
Les questions mécaniques et physiologiques sont trop dépendantes ici l’une de l’autre pour que ce qui convient à l’un paisse convenir à l’autre. S’il en était autrement, si une règle commune pouvait s’imposer à tous, les coureurs du Tour de France qui sont intéressés à tirer d’eux-mêmes tout ce qu’ils peuvent en tirer, et qui passent leur temps à rechercher le développement dont ils auront le meilleur résultat, tous les coureurs du Tour de France, ayant à effectuer le même travail, adopteraient le même développement. Or, nous voyons, parmi les premiers, les développements varier dans une proportion de 10 à 15 %. Mais trêve de considérations cyclo-techniques, et revenons au Verdon que je retrouve et que je traverse même après une trop courte descente. De l’autre côté du torrent, la route remonte pour redescendre encore, et, finalement, j’échoue sur un kilomètre de cailloux fraîchement épandus, où il est matériellement impossible de rouler, même avec des pneus de 55 mm.
A 5 heures, je traverse St-André-de-Méouilhes  ; la petite ville est déjà animée  ; une escouade cyclistes militaires vient d’arriver, des diligences sont attelées, attendant sans doute le premier train  ; cette gare dessert Castellane, à 19 km mètres, d’où la première diligence part à 2 heures du matin. On en est encore aux moyens transport du bon vieux temps dans ces parages  ; cependant, un chemin de fer est en construction par là, avec son cortège de baraquements et de terrassiers piémontais.
Après Saint-André, je ne sais trop où je pourrai déjeuner  ; mais il me resté une vieille croûte de pain dans mon sac  ; je m’en assimile les quelques calories, après l’avoir ramollie un moment sous un filet d’eau dont le murmure m’a invité à faire halte  ; je me sens altéré, conséquence de la forte chaleur que j’ai subie hier, et des innombrables suées que le vent contraire m’a values, et je bois, plus que jamais, à toutes les sources.
Aujourd’hui, j’aurai moins chaud  ; le vent est nul et plutôt favorable  ; le soleil brille par son absence, et, de temps en temps, je reçois des gouttes de pluie qui ne sont encore qu’agréables, et ne m’obligent pas à endosser ma pèlerine.
Depuis Castellane le paysage est gentil et c’est tout  ; cependant, on s’aperçoit à la fréquence et à l’importance des ruisseaux tributaires du Verdon, que les hautes montagnes sont proches  ; au loin, des sommets bleuâtres ou brumeux s’étagent avec çà et là des nuages accrochés à leurs flancs, présage de pluie. Souvent la route forme digue et d’énormes rochers amoncelés sur les talus la défendent contre les crues du Verdon qui doivent être parfois terribles à en juger par les traces qu’elles ont laissées. Un petit hôtel est logé par là entre la route et le Verdon  ; c’est le premier indice que cette vallée est fréquentée par les citadins assoiffés d’air pur. Puis une statuette de la Vierge auprès de laquelle nous vîmes, en 1905, se dérouler une interminable procession de jeunes filles que des véhicules de toutes formes avaient amenées là en pèlerinage de tous les villages voisins. Aujourd’hui, Notre-Dame de la Fleur est solitaire, mais le soleil dissipe à ce moment les nuages, et la nature prend des airs de fête.
A droite, très haut au-dessus de moi, j’aperçois le tracé d’une route qui descend dans ma direction, c’est la route directe de Nice à Barcelonnette à laquelle va bientôt s’accrocher la mienne par une légère montée pour finir en descente rapide jusqu’au Verdon que je retraverse pour la quatrième ou cinquième fois, mais auparavant j’ai eu le temps d’admirer le joli village de Thorame-Haute s’étalant au soleil dans un nid de verdure, au-dessus d’une falaise dont le Verdon ronge les pieds, un véritable site alpestre, mais tout mignon. Il doit y avoir, à n’en pas douter, des estivants à Thorame-Haute, et le chemin de fer ne tardera probablement pas à venir jusqu’ici, peut-être même jusqu’à Beauvezer, la véritable station d’été de la vallée du Verdon où les hôtels foisonnent, où l’on construit en ce moment même un immense bâtiment où plus de cent pensionnaires pourront facilement être logés. Je m’arrête à 7 heures dans un modeste hôtel tout au bout de ce village  ; il est temps de déjeuner  ; le ciel s’assombrit de nouveau et l’on m’annonce la pluie avant midi, fâcheuse perspective.
Le prix de la pension est ici à peu près, comme dans nos montagnes, de 5 francs par jour pour les individuels  ; les familles obtiennent des réductions  ; les communications ne sont assurées que par des diligences qui vont d’Allos à Annot et à Saint-André.
Un peu plus haut, à Villars, au confluent d’un ruisseau presque aussi important que le Verdon, j’ai vu d’autres hôtels et une demi-douzaine de landaus, tout comme en Suisse. Est-ce qu’il y aurait vraiment par là une telle circulation de touristes ? Sans doute on y vient de tout le littoral  ; cette vallée du Verdon est en effet la seule aux allures vraiment alpestres, avec quelque peu de neige tout en haut et de l’eau en abondance, qui s’ouvre sur le midi  ; il est naturel que de Marseille, de Toulon, de Nice, on y vienne fuir les chaleurs caniculaires qui, cette année pourtant n’ont encore rien eu d’excessif. La truite doit foisonner dans ces eaux vives et les hautes montagnes qui m’entourent doivent cacher dans leurs replis mille buts d’excursion, sans parler du lac d’Allos dont on dit merveilles.
Partout la France est belle et nous devrions l’explorer à fond avant d’aller, à la requête des syndicats d’hôteliers suisses, admirer de confiance des sites tarifés et cotés qui ne valent pas toujours ceux dont nous pouvons chez nous jouir gratuitement.
Colmar  ! Voilà une surprise&#8239 ! Une ville fortifiée par Vauban, sans doute, et qui n’a pas perdu un seul pan de ses murailles crénelées, percées de meurtrières, flanquées de tours qui permettaient de prendre à revers les assaillants  ; et, sur deux éminences de terrain, deux forts qui passèrent certainement, pendant longtemps, pour imprenables, et qu’on ferait bien aujourd’hui de désaffecter  ; on y pourrait loger pas mal d’estivants. Le village n’a pas éprouvé le besoin de s’étendre hors des murailles que la route contourne  ; la population y doit rester stationnaire et seul, l’afflux des citadins en mal de villégiature finira par faire éclater cette ceinture de maçonnerie.
Jusqu’ici, depuis Castellane, la montée bien que constante, puisque je me suis élevé de quelque cinq cents mètres, ne s’est point fait sentir et ce n’est qu’après Allos que la rampe s’accentuera sérieusement. Cependant, voici quelques passages assez durs pour m’engager à prendre 2m,40  ; la route domine maintenant le torrent et le paysage prend de l’ampleur. Je croise à ce moment un jeune couple cycliste, de vrais touristes qui se laissent aller en roue libre avec assurance mais à une allure raisonnable. Mon bagage, beaucoup plus volumineux que le leur, et sans doute ma toute petite bicyclette attirent sur leurs lèvres quelques réflexions que je ne puis entendre, mais que j’aime à croire bienveillantes. Les remarques des imbéciles me sont aussi indifférentes que les grognements d’un porc, ou les aboiements d’un chien, mais si des cyclotouristes s’oubliaient en d’idiotes plaisanteries, j’en serais affligé... pour eux.
Je traverse Allos, à 8 h. 1/4  ; j’y retrouve les cinq motorettistes qui me dépassèrent hier à Gréoult et qui semblent être, ici, au terme de leur excursion. Le lac d’Allos est à peu de distance un sentier y conduit, m’a-t-on dit, en moins de deux heures  ; c’est une promenade que je me serais offerte si j’avais pu la veille venir coucher au moins à Beauvezer...
Le soleil brille encore ici, mais dans la montagne il pleut  ; j’évite une première averse en me réfugiant sous un hangar, mais je suis bientôt forcé d’endosser la pèlerine que je garderai jusqu’au col  ; la rampe devient dure, la route étroite et le sol rocailleux  ; je laisse encore deux villages, derrière moi  ; à ma gauche, sur des sommets tachetés de neige, le tonnerre gronde et je songe un instant à m’abriter dans une maison de cantonnier qui se trouve là  ; la pluie cependant s’est arrêtée. Un cycliste est là, devant moi, à pied, un gamin s’apprête à pousser sa bicyclette  ; il voudrait bien, me dit-il, pouvoir grimper aussi comme je le fais, mais bien qu’il ait en rétro un petit développement de trois mètres l’effort est trop considérable. Je le comprends sans peine en voyant le système de rétro dont il est affligé. Que de cyclistes ont été victimes de changements de vitesse mal compris et ont ensuite décrié la polymultiplication parce qu elle les a éreintés  ! On ne s’entoure, en général, pas assez de renseignements quand on achète une bicyclette de tourisme  ; quelquefois aussi on part avant d’avoir appris à se servir des petits développements  : une de nos bonnes pédales de l’E. S. grimpant le 14 juillet de Martigny au grand Saint-Bernard, ne fut pas peu surpris de rattraper à Bourg- Saint-Pierre un jeune cycliste, muni d’une bicyclette à grand rendement de tous points semblable à la sienne et qui allait à pied tout comme un vulgaire monomultiplié  ; il avait pourtant un développement de 2m,6o, qui doit permettre même, à un vieillard de gravir en machine toute la rampe d’Orcières à l’hospice  ! Et ce cycliste avait vingt ans  ! L’expérience de la montagne lui manquait encore et la pratique de la polymultiplication également  ; l’une et l’autre lui viendront, sans doute s’il persévère, et l’exemple de notre ami qui, parti le matin même d’Annecy, arrivait, le soir par Genève, le Bouveret et Martigny au grand Saint-Bernard, lui aura été de quelque profit.
A peine me suis-je engagé dans les six kilomètres de lacets qui aboutissent au col que la pluie redouble  ; je reprends mon imperméable  ; j’entends tout à coup une automobile haleter au dessous de moi  ; elle me rattrape lentement  ; elle doit bien aller à 15 à l’heure quand je vais à 7  ; un peu plus haut, une autre automobile  ; elle descend celle-là, et je me demande comment ces véhicules aussi larges que la route elle-même ont pu se croiser. De temps en temps je revois, comme dans un trou toujours plus profond, la maison cantonnière de tout à l’heure  ; l’orage se promène d’un sommet à l’autre, comme une balle que des enfants se renvoient en jouant, et la pluie tombe dru.
En approchant du sommet, la route en devient molle et j’ai quelques dérapages dans la boue grasse. Enfin, je franchis le col à 2.250,mètres et un instant après je mets pied à terre à 10h. 1/2 devant le refuge. Les chauffeurs me complimentent, je commence à m’habituer à ces compliments de gens qui reculent devant le moindre effort physique et pour qui, gravir à bicyclette un col qu’ils ne peuvent atteindre qu’à grand renfort de leurs 16/24 H P devient chose extraordinaire, tandis quelle est à la portée de tous, femmes, enfants et vieillards.
La pluie continue, j’en profite pour déjeuner de quelques œufs et d’un peu de fromage  ; le soleil apparaît un instant, puis, des vapeurs s’élèvent du sol mouillé et forment de nouveaux nuages qui se résoudront en pluie l’après-midi et ainsi de suite  ; il n’y a plus de raison pour que ça finisse  !
Le cycliste qui me suit à pied arrive enfin 50 minutes après moi, au moment où j’allais repartir  ; nous causons un instant et je pars à 11 h. 40, persuadé qu’en une petite heure je serai à Barcelonnette. Il fallut joliment déchanter. Je ne tarde pas à m’enliser dans une terre glaise dont on a recouvert les cailloux et que mes pneus entraînent et viennent déposer sur mes chaînes, dans mes garde-boue où elle forme bientôt un frein assez puissant pour me bloquer sur une pente de 10 %  ! J’enlève mes chaînes, à maintes reprises je dégage mes garde-boue, mes freins, mes arrache-clous où la boue s’accumule et je ne descends pas bien vite, en choisissant autant que possible les parties dures de la route, ce qui m’entraîne souvent vers l’extrême bord du précipice. Quand la pente n’est plus assez forte pour m’entraîner ou quand la terre glaise ne peut être évitée, j’en suis réduit à pousser comme un simple monomultiplié. Cela me laisse le temps d’admirer les alentours qui sont impressionnants par leur caractère farouches  ; des à-pics formidables qui se terminent dans des abîmes dont on devine la profondeur sans pouvoir la mesurer du regard  ; les moindres ruisseaux ont creusé, dans ce terrain sans doute friable, des gorges étroites et profondes que la route traverse en des sites parfois très intéressants. Ce versant ne ressemble en rien à celui du Verdon  ; il est plus abrupt, mais plus boisé aussi et plus verdoyant.
Le petit village des Agneliers dont le clocher fait un très joli effet dans le paysage conviendrait pour une cure de montagne  ; on y serait tranquille loin des villégiaturistes à faux-cols et à manières. Sur un dernier pont je nettoie ma bicyclette, remets mes chaînes sur leurs pignons respectifs et je pédale tout doucement, car la boue grasse incite au dérapage, vers Barcelonnette que je traverse à 13 h. 1/2. Il m’a fallu 2 heures pour faire 20 kilomètres de descente rapide. Le sol se raffermit et je me hâte vers Condamine où la pluie survenant m’immobilise jusqu’à 15 heures  ; j’en profite pour manger quelques poires dont je viens de faire provision. C’est ici à Condamine que débouche la route du col de Parpaillon que nous dévalâmes en 1903 à pareil jour, la veille du 14 juillet, et presque à pareille heure par une pluie torrentielle. En 1900 nous arrivâmes à Barcelonnette sous une pluie battante aussi.
Je ne pourrai sans doute jamais voir la vallée de l’Ubaye que sous la pluie. Il y a des pays prédestinés au mauvais temps, tel le Vercors  ; aujourd’hui cependant un indigène qui semble s’y connaître m’affirme, après avoir examiné les sommets voisins, qu’il ne pleuvra plus de la journée. Il ne s’y connaissait guère, le pauvre homme  !
Je me remets pourtant en route en plein soleil sous le ciel bleu  ; la vallée de l’Ubaye est ici bordée de hautes montagnes  ; c’est une gorge plutôt qu’une vallée qui aboutit au col de Larche, le passage le plus facile de France en Italie pour les cyclistes, qui n’y trouvent pas de rampes supérieures à 6 %, bien que le col soit tout de même plus élevé que celui du mont Genèvre.
Je traverse deux fois coup sur coup la rivière et m’engage sur la route du col de Vars, qui débute bien, mais finit mal en tant que rampe  : c’est, le dit avec raison Dolin, une des routes les plus dures des Alpes françaises, on ne s’y est pas donné la peine d’arrondir le tracé on monte presque tout droit, et le 10/12 % est la règle tant d’un côté que de l’autre.
Avant Saint-Paul la route en un passage très resserré a été emportée  ; on la reconstitue et je passe tant bien que mal. Saint-Paul village d’agréable aspect, niché dans un épanouissement de la gorge, a le mérite de posséder un curé cycliste que j’ai, moi, la chance de rencontrer à l’intersection de deux routes au moment où je mettais pied à terre pour consulter un poteau mal placé comme le sont beaucoup de poteaux.
—  Ah, monsieur le curé, vous arrivez à propos pour me tirer d’embarras.
L’abbé qui montait une R. D. Hirondelle à cadre ouvert mit pied à terre avec empressement.
—  Quelle est la route du col de Vars, le poteau
en indique deux à droite alors que j’en vois une à ma gauche et l’autre à ma droite.
— Ce poteau est en effet bien mal placé  ; c’est à gauche qu’il faut aller et je vous avertis que la rampe est très dure.
— Bah, j’ai ce qu’il faut pour en venir à bout, un petit développement de 2 m. 40.
— Ah vraiment&#8239 !.. Je n’ai jamais vu de bicyclette comme la vôtre, on dirait une motocyclette transformée.
— Ce n’est pas tout à fait cela et la machine serait bien courte pour une motocyclette  ; mais elle a bien, en effet, des roues et des pneus de motocyclette, sur ces mauvaises routes ce n’est pas de trop. Vous avez aussi, je le vois, plusieurs
développements  ?
— Oui, 5 mètres et 2 m. 80.
— Et êtes-vous monté quelquefois au col de Vars  ?
— Non, jamais jusqu’au col ; je ne suis encore allé de ce côté qu’à la paroisse voisine, à Mélezen et je trouve les deux premiers kilomètres bien durs  ; allez-vous vraiment grimper là-haut à bicyclette  ?
— Mon Dieu oui  ; je tâcherai, si toutefois l’orage ne m’en empêche pas, fis-je soudain, en entendant gronder le tonnerre sur le grand Parpaillon.

Le ciel restait à droite dégagé, bleu, plein de soleil tandis qu’à gauche du côté du col de Vars les nuages s’étaient amoncelés et la pluie zébrait l’horizon.
A Dieu vat. Il faut faire face à l’orage et me voilà pédalant dans le 10 12 %, espérant arriver assez tôt à Mélezen pour m’y abriter  ; vain espoir  ! j’avais fait environ deux kilomètres quand les premières gouttes de pluie m’atteignent, le temps d’endosser ma pèlerine et c’est déjà le déluge. J’avise une grosse pierre, j’y pose le pied droit, me mets en selle et place le pied gauche sur la pédale  ; ma pèlerine est assez large pour couvrir, tel un parapluie, presque toute la machine, qui, bloquée par le frein, ne peut reculer malgré la pente.
Ainsi calé sur le bord de la route je laisse tomber la pluie sans me mouiller et pour me distraire je croque mes poires  ; l’eau court sous mes pieds, le vent souffle, l’orage éclate sur les sommets et se promène, comme ce matin, au col d’Allos, d’une cime à l’autre  ; ma pèlerine, neuve heureusement, et bien imperméable, me protège admirablement et je m’applaudis de m’être arrêté ainsi.
La halte fut cependant un peu longue, trente minutes  ! La pluie cessa, le ciel redevint bleu et le soleil revint animer la nature, mais il était impossible de continuer à bicyclette  ; la route était détrempée, ravinée, et presque coupée par des ruisseaux habituellement sans importance. Il fallut aller à pied et mes pauvres sandales en virent de dures jusqu’au col que j’atteignis à 18 heures  ; j’étais parti de Saint-Paul à 16 heures moins dix  !
Par exemple je fus bien récompensé de mes peines par l’étonnant panorama que j’eus constamment sous les yeux et que je pus admirer beaucoup plus à l’aise que si j’avais été à bicyclette. Le torrent, que je remonte en traversant maintes fois ses affluents sur des ponts parfois bien primitifs, descend à gauche des champs de neige qui blanchissent encore le Parpaillon  ; au loin, derrière moi, se dresse une crête déchiquetée qui retient de grands amas de neige entre ses arêtes  ; à mes côtés, des prairies à perte de vue coupées par des ravins profonds où grondent les eaux grossies par l’orage  ; un de ces ravins est remarquable par ses parois abruptes qui contrastent avec les rives molles et fleuries des autres torrents. Cette ascension est beaucoup plus pittoresque que celle du col d’Allos.
Je passe enfin au col où coule un clair ruisseau et s’élève une petite chapelle, mais pas le moindre refuge. J’apprends un peu plus loin d’un pâtre que le refuge est beaucoup plus bas, 2 kilomètres au-dessous du col. Descendre à bicyclette dans l’eau, dans la boue, dans les pierres n’est pas facile, et je vais à pied d’autant plus que rien ne me presse puisque je viens de me décider, vu le mauvais état du sol, à passer la nuit au refuge.
M’y voici  ; j’y suis bien accueilli par la femme du cantonnier descendu ce jour-là à Guillestre pour en rapporter des provisions, une bonne femme un peu geignante et très occupée à pourchasser ses chats. Elle réside là-haut depuis vingt-cinq ans et les soucis ne lui manquent pas, car elle a la charge de l’auberge-refuge et d’un petit troupeau qu’elle ne peut surveiller que de loin en loin. Ce qui manque le plus à ces braves gens ce sont des enfants qui non seulement leur seraient une compagnie agréable, mais qui leur rendraient maints services. Combien le poète a
raison quand il s’écrie  :
Mon Dieu, préservez-moi, préservez ceux que j’aime,
Mes parents, mes amis, et mes ennemis même
Dans le mal triomphants,
De jamais voir, Seigneur, l’été sans fleurs vermeilles,
La terre sans moissons, la ruche sans abeilles.
La maison sans enfants  !

Deux cyclistes de l’E. S. m’avaient vaguement promis de se trouver ce même jour au col de Vars  ; je demande de leurs nouvelles  ; ils ne sont pas passés, à mon retour j’ai appris qu’ils avaient préféré aller recevoir l’orage au petit et au grand Saint-Bernard  ; ils n’en ont pas été moins mouillés pour cela, mais ceux des nôtres qui ont eu le plus de malchance sont les deux malheureux que leur mauvaise étoile conduisit
au glacier du Rhône  ; non seulement ils furent trempés jusqu’aux os, mais malgré deux tentatives pour s’éloigner de Brigue ils ne purent atteindre Fiesch et finalement durent rebrousser chemin devant la pluie torrentielle et persistante.
Il n’était d’ailleurs, pas passé de cyclistes ce jour-là au refuge et je croyais bien y être absolument seul jusqu’au lendemain quand une auto venant de Saint-Paul s’arrête à la porte  ; un officier de la douane en descend avec les chauffeurs qui boivent sur le pouce un verre de je ne sais quoi et repartent promptement afin d’être à Guillestre avant la nuit... mais j’y arrivai avant eux.
L’officier, qui avait simplement voulu faire une promenade en automobile et qui m’avoua ne s’être pas senti très rassuré à certains passages de la route de Saint-Paul au col, s’en retourna pedibus cum jambis à Saint-Paul.
Un instant après descendit une limousine qui ne s’arrêta pas et qui probablement aussi comptait coucher à Guillestre où j’arrivai aussi avant elle.
Ces chauffeurs ont toutes les audaces, il est plus exact de dire, toutes les témérités. Ils s’engagent avec leurs immenses voitures dans des routes de montagnes étroites, mal entretenues, qu’un orage peut, à l’improviste, rendre impraticables et ils vont avec sérénité, à belle allure certes, longeant parfois d’effroyables abîmes où, si le bord du chemin miné par les eaux s’effondrait sous leurs roues, ils feraient une chute de quelques centaines de mètres, les virages les obligent à manœuvrer, et quand deux autos se croisent, ma foi, je vous déclare que si j’étais embarqué dans celle qui est forcée de passer sur le bord du précipice j’aimerais mieux me faire d’abord débarquer. Bien plus, il passe dans des routes comme celle du col des Aravis à Flumet des autocars alpins bondés de voyageurs qui n’ont pas la frousse, vrai  !
J’ai connu, en ma prime jeunesse, un ancien conducteur de diligences qui avait fait assez longtemps le trajet Digne-Barcelonnette et qui me décrivait, à m’en faire frémir, les dangers qu’il avait courus sur ces routes de montagne à pentes terribles, avec, de tous côtés, des à pics formidables, des torrents coupant la route, toute la lyre, quoi. Eh bien, le brave homme n’oserait plus aujourd’hui se décerner un brevet d’intrépidité en voyant des auto-cars deux fois grands comme sa diligence dévaler, à des allures autrement plus vives que celles de ses haridelles, les cols du Parpaillon, d’Isoard, de Vars et tutti quanti.
Cela n’arrive pas, il est vrai, sans quelques accidents. Dimanche dernier, 26 juillet, deux de mes amis de l’E. S., qui revenaient du col du Rousset à Lyon par le pas de l’Echelle et grimpaient allègrement au col de Romeyer, virent tout à coup au-dessus d’eux une grande limousine sauter dans le ravin, qui n’était là, par miracle, profond que d’une dizaine de mètres, où elle se mit néanmoins en capilotade. Ils précipitèrent leur marche et eurent bientôt l’explication de cette manœuvre insolite que, de loin, ils n’avaient pas bien comprise. La limousine avait été momentanément abandonnée sur la route, freins mal serrés sans doute, et les chauffeurs étaient descendus un instant  ; seule la femme de l’un d’eux était restée dans la limousine qui, soudain, s’était mise en marche d’elle-même sur cette pente de 8 %. Le premier tournant débouchait malheureusement sur le ravin et la voiture ne trouvant pas le moindre parapet pour la retenir, plongea gentiment dans le vide. Je vous laisse à penser quelles minutes d’angoisse terrible la pauvre femme vécut quand elle se sentit entraînée. On la retira des débris de la carrosserie sans grosses blessures apparentes, un filet de sang à la tête, quelques côtes cassées et une agitation fébrile que son mari ne parvenait pas à calmer.
A 19 heures et demie, le léger repas que j’avais demandé fut prêt  ; je le complétai par une omelette au rhum dont je sentais presque le besoin, car j’étais un peu frileux, et que je fis goûter à mon hôtesse qui ne connaissait pas cette manière d’accommoder les œufs et qui la trouva très à son goût. J’espère qu’elle en aura augmenté son bagage culinaire.
Et je songeais à demander mon lit quand un cabriolet amena deux habitants de Saint-Paul, qui, sans dételer, repartirent à pied aussitôt du côté de Guillestre  ; il était plus de 20 heures, la lune s’était levée, le temps était froid, le ciel clair, mes poumons me semblaient heureux de respirer l’air pur de ces hautes altitudes, cette arrivée tardive m’intriguait aussi et je ne demandai pas mon lit.
La bonne femme, toujours geignant et toussotant, m’apprit que ces messieurs venaient à la rencontre de leurs parents de retour d’Amérique et qu’ils s’étaient donné rendez-vous au refuge.
C’est depuis très longtemps la coutume des montagnards des Basses-Alpes et principalement des vallées de l’Ubaye et du Queyras, de s’expatrier et d’aller chercher fortune en Amérique  ; on entend par là, plutôt l’Amérique du sud que les Etats-Unis. La plupart trouvent en effet, là-bas, la fortune qu’ils auraient vainement poursuivie dans leur pays natal, auquel ils restent pourtant tellement attachés qu’ils reviennent y mourir, non plus dans les masures paternelles mais dans de très beaux hôtels qu’ils font construire à leur retour et qui étonnent aujourd’hui les touristes surpris de voir à Barcelonnette et surtout à Aiguilles, au fond du Queyras, des villas toutes modernes, luxueuses, entourées de tout le confort imaginable, à côté de misérables chaumières, et des fils de famille en flanelle blanche, le stick aux doigts et le monocle à l’œil, faire la belle jambe entre un perron de marbre et un tas de fumier.
Les deux promeneurs sont rentrés  ; ils désespèrent de voir arriver leurs parents que le mauvais temps aura sans doute retenus à Guillestre et se font préparer à souper, quand la porte s’ouvre et un homme entre seul, ayant devancé à pied les voitures, qui amènent sa famille. Ses deux frères se précipitent, l’étreignent sans mot dire et l’embrassent avec effusion  ; scène touchante de famille où je devine entre ces trois âmes simples une véritable, profonde et inaltérable affection et qui ne se renouvellera pas à l’arrivée de la femme et des enfants déjà grands, dont la tenue, le langage, la façon d’être et de parler, sentent déjà le faisandé de la civilisation.
En un instant la maison est pleine de bruit, d’allants et de venants  ; voyageurs, cochers réclament à boire, à manger  ; l’hôtesse ne sait où donner de la tête.
Ils sont partis de Guillestre à 17 heures et il est plus de 21 heures ; il n’y a pourtant que 17 kilomètres, mais la montée est presque continue et la route abîmée par la pluie est une fondrière. Le valet d’écurie qui avait été chargé du cheval de renfort à dû faire toute la route à pied, il paraît harassé et couchera au refuge.
Enfin, j’assiste à l’entassement de tout ce monde dans les trois voitures et au départ pour Saint-Paul. Tout redevient silencieux et je vais dormir, fenêtre ouverte, dans un bon lit.

3 journée, 14 juillet (col de Vars, Briançon, col du Lautaret, Grenoble, 170 kilomètres).
L’étape ne sera pas longue  ; inutile de partir de bien grand matin, je m’étire délicieusement sur mon lit et me baigne dans le bon air frais du matin, en attendant le moment d’aller faire mes ablutions à la fontaine qui coule inlassablement devant la porte et dont le bruit monotone a bercé mon sommeil.
A cinq heures, je descends  ; l’hôtesse est déjà au travail  ; quant au cantonnier je ne l’aperçois pas  ; il n’est guère jaloux cet homme  ; peut-être bien qu’il y a vingt-cinq ans, il l’était davantage et ne laissait pas sa femme aussi seulette la nuit comme le jour.
Je déjeune et je pars à 6 heures après avoir soldé mes dépenses  : 3 francs pour le bol de lait à l’arrivée, le repas du soir, la chambre et le café au lait du matin, prix modéré s’il en est.
Le valet d’écurie avait bien raison de dire que la route était une fondrière  ; oncques ne vis-je rien de tel et la descente du col d’Allos était hier du nanan. Je me hâte d’enlever mes chaînes et je descends très lentement, tantôt roulant, tantôt poussant ; dans une forêt d’arbres clairsemés que la route traverse en zigzaguant, le sol naturellement est encore plus mou et les automobiles d’hier soir y ont laissé de larges traces qui me permettent de constater qu’à un certain tournant à droite, où je dérapai moi-même, une d’elles a failli chavirer, la roue, au cours d’une S assurément involontaire, ayant franchi un énorme bloc de rocher d’au moins 3o centimètres de hauteur. L’avertissement dut être salutaire, car je retrouvai les deux autos arrêtées à Vars, les chauffeurs ayant compris que de telles routes étaient tout de même trop dangereuses entre chien et loup.

Je croise un troupeau d’au moins cent bêtes à cornes qui ont piétiné la boue de telle sorte qu’on ne peut plus s’en dégager, et j’arrive dans un petit hameau qui se tient comme en équilibre au flanc de la montagne ; je regrette, en le traversant, de n’avoir pas des échasses. Par surcroît, une contrepente m’oblige a pousser rudement, la boue faisant plus que jamais office de frein.

Cependant, le paysage devient intéressant  ; la gorge se creuse à ma gauche profondément et, par échappées, j’aperçois au loin de hauts sommets où les glaciers étincellent, le ciel est libre de nuages et le soleil est déjà haut  ; l’eau ruisselle de tous côtés, sous la route même un gros ruisseau prend sa source et tombe en cascade, dans le torrent.

Vars n’est pas beaucoup plus important que le hameau qui le précède et, comme lui, est accroché à la montagne, prêt à descendre avec les prairies qui l’entourent au premier glissement de terrain. Les deux autos sont là alignées sur le bord de la route et je me demande dans quel infime auberge les chauffeurs ont du passer la nuit  ; Vars ne m’a pas semblé posséder des hôtels bien confortables. Toujours à pied, je continue d’autant plus forcément que je vois la route s’élever par une série de contrepentes. Il y a là, par contre, un peu moins de boue et je me reprends à espérer que je finirai la descente autrement qu’à pied. L’orage d’hier a dû se cantonner dans la haute montagne. Aussi, le sol devenant décidément plus ferme, je me décide à remettre mes chaînes à leur place et à nettoyer pour la ne fois ma machine. Pendant que je me livre à cette opération assez longue une des deux autos me dépasse  ; c’est celle qui amena hier au refuge l’officier des douanes. Je la suis à 500 mètres, mais je m’aperçois bientôt qu’elle ne marche pas, qu’elle n’ose pas marcher et que malgré moi, je gagne rapidement du terrain  ; à un virage aigu elle est même forcée de s’arrêter pour manœuvrer et je la dépasse.

Ma petite bicyclette courte avec ses roues basses, ses gros pneus, la position haute du double guidon, la selle oscillante qui me permet me tenir les mains hautes et très en arrière avec son frein puissant à contrepédales sur la jante arrière, son autre frein à serrage continu ou instantané sur la jante avant, mon n° 5 est le vrai type de machine qui convient à des descentes aussi scabreuses que celle du col de Vars où la pente oscille, constamment entre 10 et 14%. J’y suis comme dans un fauteuil. Je prends une telle avance sur l’auto que je ne l’entends même plus mais ce n’est pas l’heure de s’amuser à matcher des chauffeurs.. J’ai sous les yeux, depuis un moment, un panorama d’une ampleur,d’une variété de de vues, tant en hauteur qu’en profondeur, tel que je ne crois pas qu’on puisse trouver son égal  ; de plus, la route court comme sur une arête entre deux ravins de for t belle venue et je ne puis admirer ce site incomparable qu’à la dérobée pendant quelques rares lignes droites. Mais voici après quelques lacets fort raides une sorte de balcon circulaire où je mets pied à terre. Il y a là vraiment de quoi arracher des cris d’admiration à des barbares, et il faut être chauffeur pour ne pas s’arrêter au moins une fois pendant les six derniers kilomètres de la descente du col de Vars.

Devant et au-dessous de moi s’étale un coin de la vallée de la Durance où se trouvent groupées. toutes les beautés de là nature sauvage à peine retouchée par la main de l’homme, juste pour la rendre encore plus séduisante  ; il y manque pourtant, à mon gré, une vaste et profonde forêt sur le versant opposé, trop aride, sec, rocailleux.

Une assez grande étendue de terre cultivées où les futures moissons jaunissantes sont encadrées dans beaucoup de verdure, me sépare du fond de la vallée et je devine plutôt que je ne vois la Durance, fleuve d’or pour les plaines provençales  ; à ma droite, Guillestre au débouché de l’étroite gorge du Guil farouche, plus loin, le rocher de Mont-Dauphin où tonnent les canons du 14 juillet, inondés de soleil, donnent une impression rassurante et empêchent d’être écrasé par les formidables cimes du Pelvoux qui se dressent menaçantes en face et au-dessus, bien au-dessus de moi, laissant entrevoir dans leurs échancrures des coins de glaciers.

Pour être de modeste envergure le tableau que je vois en me retournant ne dépare pas l’ensemble, et la fissure que s’est taillée dans les rochers le ruisseau dont je viens de descendre le cours a grand air.

J’ai déployé ma carte et mes provision, toujours des poires de Condamine, sur le mur et j’en prends bien soin à mon aise, quand l’auto arrive et file heureuse d’en avoir presque fini avec les virages en vis de Saint-Gilles. Je la vois disparaître au bout d’une ligne droite au-dessous de mon balcon et je me remets en route à mon tour, car l’admiration est d’autant plus intense dans une âme de cyclotouriste toujours prête à vibrer qu’elle ne s’éternise pas devant un beau spectacle, et nous ne nous endormons jamais sur le rôti. La vie est une succession de sensations variées  ; plus on en éprouve plus on vit.
J’entre à toute vitesse dans la ligne droite qui du balcon, me semblait en palier, mais qui n’en a pas moins 10% de pente, et c’est une sensation peu banale de filer, freins ouverts, dans du 10 %  ! La ligne droite est malheureusement trop courte  ; à moi les freins, encore des virages. Bon, me dis-je, je vais rattraper mon auto. Je la rattrape, en effet, avant Guillestre où je la laisse en train de se tromper de route, si bien que j’arrive bien avant elle sur la grande route de la Durance. Quand elle me dépassa quelques kilomètres plus loin, ce fut à cent à l’heure et je n’essayai pas de suivre  ; j’étais d’ailleurs occupé à prendre ma tenue de travail, c’est-à-dire à me mettre aussi nu que possible afin d’amener au contact de l’air et du soleil, ce grand purificateur, le plus d’épiderme possible.
J’ai bien envie de développer ici mes idées contre l’absurdité des us et coutumes qui nous forcent à étouffer sous des vêtements plus ou moins ridicules nos malheureux pores par où pourtant, tous les hygiénistes nous le diront, nous respirons, ou plutôt nous devrions respirer aussi activement que par les poumons, mais cela m’entraînerait trop loin et mon récit de voyage n’est que trop long déjà.
La route de la Durance est aujourd’hui merveilleuse, large, ombragée, roulante, avec cela pas de poussière à cause de la pluie de la veille et un joli vent qui remonte la vallée et qui me pousse, par conséquent.
Huit heures ont sonné quand je traversais Guillestre. Deux heures pour 17 kilomètres de descente à 10/14%  ! Bast  ! j’ai du temps, pourquoi me presser. Nous ne courons pas toujours la poste à l’E S. quoi qu’on en pense.
A Mont-Dauphin je rentre sur une route connue et cependant je ne la reconnais plus, tant le beau temps et le soleil la métamorphosent. Je passai là en 1903, en allant au col du Parpaillon  ; le temps était gris, maussade, le sol mou, le vent contraire  ; la pluie tombait par intervalles et le trajet Briançon-Embrun s’était classé dans ma mémoire parmi ceux qu’on peut se dispenser de refaire, tant l’imagination qui exagère tout dans un sens comme dans l’autre, me le dépeignait plus triste encore. J’en reviens aujourd’hui sous une toute autre impression et le trajet col de Vars-Briançon a été vraiment le clou de mon excursion  ; jamais la nature ne me parut plus belle et parée de plus de séductions.
Dès la première montée un peu dure, je m’aperçois que la roue libre de ma petite vitesse est devenue folle, la boue a dû s’y introduire et bloquer les cliquets. Après les péripéties de la descente dans l’eau et dans la boue, j’aurais dû donner quelques soins à ma monture qui me rappelle ainsi à l’ordre. Ce ne fut heureusement pas long, un coup de brosse dégagea mes roues libres et quelques gouttes de pétrole rendirent aux cliquets la liberté de leurs mouvements.
De l’autre côté de la Durance qui à ce moment roule ses eaux troubles près de moi, sur le flanc abrupt de la montagne, une route grimpe rudement en ligne droite et me rappelle qu’il y a de bien jolies excursions à faire dans le massif du Pelvoux, du côté de Vallouise, de Dourmillouse d’où revint enchanté, il y a quelques années, un des doyens de l’E. S., en m’engageant à y aller. Je le lui promis, mais, hélas  ! je n’ai plus le temps d’aller partout où je me suis promis d’aller  ; un lustre à peine me sépare de la soixantaine et la raison m’engage à écourter dès maintenant mes étapes et à ne pas faire de trop vastes projets.
Les moindres descentes avec l’aide du vent m’entraînent à des allures délicieuses, puis j’enlève bon train la montée de la Bessée, au grand ébahissement des indigènes que mon n° 5 déconcerte par ses minuscules dimensions. Les autos se succèdent sans interruption dans un sens ou dans l’autre. Je passe, en un site très pittoresque, sur la rive droite de la Durance et j’arrive enfin en vue de Briançon. Merveilleux point de vue  ; plusieurs passes qu’on devine dans l’enchevêtrement des montagnes, débouchent là, col d’Izoard, col des Rochilles, col du mont Genèvre, et enfin col du Lautaret où je vais grimper.
A 11 h. 1/2 j’arrive au Monétier et je descends à l’hôtel Allier dont j’ai gardé un bon souvenir depuis mon premier passage dans cette région, en 1899  ; mais ce n’est plus l’hôtel d’autrefois  ; il s’est modernisé en élevant ses prix et en diminuant la valeur nutritive de ses menus.
Le vent, qui m’avait été favorable jusqu’à Briançon, est devenu contraire et sa force s’accentue au point de m’obliger à prendre 2m,40 pour finir la montée du Lautaret où je passe sans m’arrêter à 3 heures. Le ciel s’est obscurci soudain, le tonnerre se fait entendre, quelques gouttes de pluie m’atteignent et des nuages s’accumulent sur les sommets. Encore un orage en perspective  ! Les prairies sont très belles  ; cependant, je me souviens d’avoir vu plus belles encore, il y a un mois, les prairies du Mézenc dont les fleurs ont un coloris plus délicat.
Je descends rondement à la Grave où je retrouve le soleil  ; mais les glaciers restent à demi-cachés par les nuages et l’on aurait de la peine à suivre, au bout de la lunette, les alpinistes, s’il y en a, qui grimpent en ce moment sur la Meije. Quelques curieux l’essaient pourtant pendant que je savoure un café bien chaud sur la terrasse de l’hôtel. J’ai traversé les deux tunnels à pied, c’est le parti le plus sage.
C’est bien la cinquième ou la sixième fois que je parcours la vallée de la Romanche et je ne me lasse pas de revoir ces sites si connus, si vantés et qui, chose rare, ne perdent ni à être connus ni à être vantés. Je m’attarde à revoir ces sources, les ombrages où je me suis arrêté précédemment et je revis les heures passées tant et si bien que la nuit m’aurait surpris avant Grenoble si un incident n’était venu secouer ma torpeur.
Je venais de traverser le Freney au milieu d’une grande affluence de promeneurs, quand je vois à vingt mètres une jeune femme toute mignonne monter à bicyclette et s’enfuir à vive allure comme s’il s’agissait d’un match  ; je la suis de loin d’abord, puis, curieux de voir de près sa machine, je me rapproche insensiblement  ; mais le tunnel du Freney au sol toujours visqueux arrête mon élan, me force à mettre pied à terre, tandis qu’un cycliste, aux formes rebondies celui-là, me dépasse et rattrape la cyclettiste  ; d’autres cyclistes entrent derrière moi sous le tunnel et hèlent les deux autres  ; ce sont, à n’en pas douter, des cyclotouristes en excursion. La contre-pente s’accentue  ; le cycliste dodu qui monte une rétro-directe de Terrot reste bientôt en arrière et la jeune femme accélère son train  ; elle veut manifestement me lâcher aussi. Bah, me dis-je, la descente des Commères n’est pas loin et je vous damerais-là le pion, ma belle dame, car nous savons faire les descentes à l’E. S.
Je me contente donc de suivre à 50 mètres pour ne pas paraître indiscret me promettant de passer en coup de vent au moment opportun. Mais, va-t-en voir s’ils viennent, Jean  ! Dès le début de la pente rapide, ma cyclettiste emballe furieusement, se couche sur son guidon et la voilà partie, en roue libre, à 40 à l’heure, prenant les tournants à la corde, se glissant aussi bien que les meilleures pédales féminines de l’E. S. entre les obstacles, sûre d’elle-même, sans l’ombre d’une hésitation. J’en étais estomaqué et j’avais de la peine à ne pas me laisser distancer  ; un tunnel se présente où elle pénètre en bolide alors que je freine prudemment, puis elle vire à angle droit à la fin des 3 kilom. 1/2 à 8 %, sans ralentir, toujours couchée sur son guidon pour offrir à l’air moins de résistance.
Vraiment, c’est la première fois qu’une cyclettiste me plaque de cette façon  ; dans la ligne droite qui suit ce dernier virage, j’éperonne ma monture et j’arrive enfin à la hauteur de la jeune femme que je m’empresse de complimenter sur sa vigueur à la montée et sur son sang-froid à la descente.
— Question d’habitude, répond-elle modestement, et d’entraînement. Je sors tous les dimanches avec mon mari et nos amis et toujours en montagne.
— J’ai bien aussi l’habitude de la montagne, mais vraiment, quand je vous ai vue commencer à une telle allure la descente des Commères, j’ai eu quelque inquiétude.
— C’est que j’avais parié que je lâcherai mes compagnons à la montée du Freney d’abord et à la descente ensuite...
Je regardais derrière moi, il n’y avait pas le moindre cycliste en vue.
— Et vous les avez en effet bien lâchés et de loin. Mais vous faites sans doute de longues courses  ; je vois que vous avez une machine à plusieurs vitesses.
— Oh  ! seulement 2 vitesses : 3m,50 et 5 mètres il m’en faudrait une troisième de 6 à 7 mètres ainsi j’ai été lâchée à la descente du Lautaret par mes compagnons qui ont 7 mètres.
— Mais vous venez de prendre une revanche brillante et votre mari lui-même a capitulé  ; il aurait tremblé en vous voyant descendre à cette allure.
— Il y est habitué et nous nous entendons à merveille, nous sommes toujours prêts à partir dès que nous le pouvons, et nous ne trouvons rien de plus agréable qu’une excursion à bicyclette.
— Vous avez bien raison et je le félicite d’avoir si bien su choisir sa compagne  ; un bon cycliste doit, avant toutes choses, se préoccuper de trouver une femme qui partage ses goûts, qui ne soit pas trop pot-au-feu, qui soit toujours prête à sauter en selle, comme je vous y ai vue sauter au Freney, quand il lui propose de partir. Sinon l’indifférence, l’ennui, la désunion règnent bien tôt à son foyer et le mariage qui aurait dû faire deux heureux fait deux victimes.
— C’est plus vrai que vous ne le pensez, ce que vous dites là  ; ainsi nous connaissons à Grenoble des ménages qui ne s’entendent pas parce que la femme aime mieux se promener dans les rues en belle toilette avec ses amies et le mari courir les routes avec nous.
Nous échangeâmes encore quelques paroles sur différents sujets  : alimentation, vêtements, manière de pédaler, et je vis avec plaisir que nous étions du même avis  ; je lui demandai enfin si avec 3m,50 elle avait pu gravir la rampe des Commères  ; elle m’avoua qu’elle n’avait pas pu en venir à bout entièrement  ; il lui aurait fallu un plus petit développement.
A Bourg-d’Oisans nous nous séparâmes, elle, mettant pied à terre pour attendre ses amis et moi comprenant enfin que si je voulais arriver à Grenoble avant la nuit, il ne fallait plus bâiller aux corneilles. Je passais devant la gare au moment ou un autocar y débarquait des voyageurs qui se hâtaient de prendre place dans un train sur le point de partir. Une façon de voyager qui me serait bien insipide.
A Livet, je dus endosser ma pèlerine pour recevoir une averse qui fut heureusement de courte durée et j’entrais à Grenoble à 19 h. 1/2. Mon excursion était terminée et je laissais au P.-L.-M. le soin de me ramener dans la nuit à Saint-Etienne, que je quitterai le 15 août pour retourner encore une fois vers le Haut-Vivarais au Mézenc, au Gerbier où je tiens à constater, de visu, la réouverture du chalet dont l’abandon nous causa, le 7 juin dernier, une si fâcheuse déconvenue et qui depuis..., mais attendons d’y avoir déjeuné à notre tour.
Vélocio.

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