Excursion de Pâques (596 kilomètres) (1901)

samedi 11 avril 2020, par velovi

Par Paul de Vivie alias Vélocio, Le Cycliste 1901, Source archives départementales de la Loire, cote Per1328_7

Un temps magnifique a favorisé notre première grande excursion de la saison, la première du XXe siècle, qui se trouve ainsi heureusement inauguré.

Le départ a eu lieu de la Digonnière, la veille de la fête, à 4 heures du soir, ainsi qu’il avait été convenu et nous sommes arrivés d’assez bonne heure à Valence (92 kilom), malgré un accident de machine assez grave qui a obligé, le lendemain, un des nôtres à renoncer au voyage.

À quatre heures et quart, le jour de la fête, nous partons  ; le temps est d’abord menaçant et un vent contraire assez fort s’élève qui nous gênera toute la journée, ne nous permettant pas d’utiliser nos grands développements. Nous traversons Livron, Loriol, Saulce, gros villages que nos précédentes randonnées dans le Midi nous ont rendus familiers, et en approchant de Montélimar, nous avons le plaisir de voir le soleil se dégager définitivement des nuages. Ça va chauffer. On évite le pavé de Montélimar en descendant à droite, devant la porte de la ville, vers les boulevards.

L’horizon, au Sud, est barré par une ceinture de collines qui refusèrent longtemps de laisser passer le Rhône, mais que celui-ci a fini par culbuter entre Châteauneuf-du-Rhône et Viviers en se frayant le passage connu sous le nom de Robinet de Donzère. Faute de ne pouvoir faire de même et culbuter l’obstacle, force nous est de le franchir et nous prenons le plus faible développement (3 m. 30)  ; depuis Valence, nous pédalons avec 4 m, 40 et au sommet nous reprenons 6 mètres  ; avec un bon mistral dans le dos, nous aurions fait les montées avec 6 mètres et, en plaine, le grand développement de 7 m. 50 nous aurait permis de marcher à 30 kilomètres à l’heure sans aucune fatigue. Avec le vent dans le nez, il faut déchanter et se contenter de faire du vingt.

Nous avons déjeuné à Livron de 5 h. 15 à 5 h. 45, et comme nous ne faisons ensuite que de courtes haltes, soit pour croquer des pommes, soit pour boire une gorgée d’eau fraîche, soit pour admirer un point de vue intéressant, nous passons un peu avant dix heures sous l’arc de triomphe d’Orange (96 kilomètres de Valence), d’où nous ne repartirons qu’à dix heures et demie. Le vieux théâtre romain parait fort délabré et la sécurité des spectateurs bien compromise entre ces murailles branlantes.

Nous achetons des gâteaux qu’on fait ici spécialement pour Pâques, des brassadors, si j’ai bonne mémoire, et qu’on expédie jusqu’à Marseille, nous dit le marchand pour rehausser à nos yeux la valeur de sa marchandise. Ils sont très bons ces gâteaux dorés, mais combien, le soleil aidant, ils nous altèrent  ! Voici bien à propos Courthézon et ses nombreuses fontaines où coule à profusion une eau fraîche et délicieuse.

Qu’un végétarien est donc heureux de trouver en telle abondance sa boisson favorite au moment précis où il en a besoin  !

À Sorgues, nous abordons 12 kilomètres de route défoncée à vous en donner le mal de mer  ; sauf quelques mauvais kilomètres avant Orange, et la traversée des grands bois dans la boue et la neige, nous n’avions eu jusque-là qu’à nous féliciter de l’état des routes, mais de Sorgues à Avignon, c’est à douter de l’existence des ingénieurs des ponts-et-chaussées.

Enfin le mauvais pas est franchi  ; nous longeons les murs pittoresques de la cité des papes (on va, dit-on, les jeter bas  ; ce serait une sottise) et, enfilant la route de Tarascon, nous traversons, à midi précis, la Durance sur l’interminable pont de Rognonas. Ah  ! par exemple, il fait chaud, et les noms des villages, Barbentane, Graveson, Maillane, patrie de Mistral dont la maison borde la route, nous annoncent bien que nous sommes dans le Midi, pourtant les cigales ne chantent pas encore et, chose bizarre, la végétation n’est pas plus avancée qu’à Andance et Saint-Vallier  ; les arbres sont en fleurs, mais pas de verdure encore, ni aux branches ni aux buissons.

Nous nous entendons héler  : M. A..., de Beaucaire, abonné du Cycliste, averti de notre passage, avait eu l’excellente idée de se joindre à nous et de nous piloter aux Baux.

En arrivant au pied des Alpines, alors qu’il s’agit de conquérir les 250 mètres d’altitude qui nous séparent du sommet, nous nous sentons défaillir  ; le pain, les pommes, les oranges, les brassadors, tous les menus aliments dont nous nous sommes sustentés depuis Valence pendant 150 kilomètres, tout s’est évanoui, brûlé par les muscles, sucé par le soleil  ; la fringale, la hideuse fringale est à la porte de notre estomac. Que faire  ? La carte nous indique que nous sommes loin de tout village. M. A. nous tire heureusement d’embarras en nous conduisant à un café champêtre caché dans les oliviers à un kilomètre de là  ; un bol de lait, des œufs, des pommes, du pain, de l’eau et de la limonade, nous voilà rechargés pour 100 kilomètres.

On a comparé avec raison le moteur humain à un accumulateur électrique.

À deux heures, nous commençons l’ascension des Alpines, un des buts de notre excursion. Oh  ! ça ne ressemble pas à nos montagnes  ! C’est pelé, c’est aride, c’est rocailleux, c’est sec, mais cela vaut tout de même, d’être vu. La montée est assez longue et assez raide pour nous avoir fait prendre nos petits développements, ce qui ne nous empêche pas de battre en pleine rampe une automobile qui, épatée, manque s’asseoir sur sa béquille pour nous regarder passer. On redescend au milieu d’un amas d’énormes blocs de rochers jetés pêle-mêle les uns sur les autres, formant des amoncellements bizarres et dont on retire d’excellentes pierres de taille.

Deux bons kilomètres de forte descente, puis, par une remontée dure, nous arrivons aux Baux.

Rien de curieux comme ces ruines d’une petite ville très florissante jadis, puisqu’au XVe siècle elle comptait 3.600 habitants.

La ville était dominée par un château-fort, véritable nid d’aigle dont les murs éventrés, déchiquetés, dentellent l’extrême crête sud-est des rochers à pic qui, de ce côté, rendaient cette position inexpugnable. Une esplanade plus unie sans doute autrefois qu’elle ne l’est aujourd’hui, servait d’arène pour les courses de taureaux. On en a dallé une partie afin de recueillir les eaux de pluie qu’on retient ensuite dans une vaste citerne placée juste au-dessous du cimetière  !

C’est l’équivalent de nos barrages pour les 300 habitants qui vivent aujourd’hui tant bien que mal au milieu des débris d’une opulence disparue : quand la citerne est vidé, il faut aller chercher l’eau à dos de mulet, nu pied de la montagne.

Curieux de savoir comment les 3.600 habitants du XVe siècle s’alimentaient d’eau potable  ; j’imagine que pour ne pas être, en cas de siège, à la merci de l’ennemi, on avait creusé des puits très profonds qui ont été comblés ensuite.

Parmi ces ruines qui se confondent avec les rochers dont elles émergent, il y a ample matière à rêveries sur l’instabilité des choses humaines. Aussi le temps fuit-il sans que nous nous en apercevions, et il est plus de trois heures et quart quand nous redescendons par un raccourci très scabreux sur la route qui nous emmène, pieds au repos, jusqu’à Maussane. On a planté sur le versant méridional des pins d’Alep qui donnent au paysage un air de fraîcheur dont le versant nord est entièrement privé.

30 ou 35 kilomètres nous séparent encore de l’étang de Berre, mais le vent est moins fort et la route, sauf une montée de 900 à 1.000 mètres après Mouriès, est plate et très roulante, aussi nous suffit-il d’une heure et demie pour atteindre le deuxième but de notre voyage, le Pont Flavien, ponceau plutôt que pont romain jeté sur un torrent et sur lequel on passe aujourd’hui comme on y passait au siècle d’Auguste. Il n’a rien de rare si ce n’est d’avoir servi pendant 2.000 ans sans interruption à la circulation.

Nous continuons pendant quelques kilomètres dans la direction de Berre jusqu’à ce que nous trouvions un bout de plage assez abrité des regards indiscrets pour prendre un bain complet, agréable et hygiénique délassement  ; puis nous flânons jusqu’à six heures sur les bords de l’eau, avides d’aller plus loin et retardant le plus longtemps possible le moment de tourner bride.

Cependant il faut rentrer et nous avons 60 kilomètres à égrener pour gagner notre gîte. En repassant à Saint-Chamas, dont les cafés regorgent de consommateurs, Dieu que l’on boit d’absinthe dans le Midi  ! nous nous lestons de pain trempé dans du café  ; ensuite, couverts d’une noble poussière mais point fatigués, grâce au strict régime végétarien, malgré, les 200 kilomètres que nous avons dans les jambes depuis le matin, nous filons par Arles sur Tarascon, où nous mettons pied à terre à 9 heures et demie. Total de la journée  : 260 kilomètres.

Le lendemain avant l’aube, M. A... que nous avions laissé aux Baux, vient nous prendre à l’hôtel et quatre heures sonnent quand nous passons entre le pont de Beaucaire et le château du roi René. Nous allons via Boulbon voir je pont d’Aramon qui n’a rien de romain ni d’antique, puisqu’il a été inauguré l’an passé, mais qui n’en est pas moins remarquable.

Quatre pylônes, deux sur chaque rive, et entre eux, suspendu à des câbles, qui de loin paraissent des fils , un tablier de 270 mètres que le mistral le plus violent ne fait pas dévier d’une ligne. Voilà qui n’est pas ordinaire et le fameux pont de Beaucaire n’est plus que de la Saint-Jean, à côté de cette œuvre de belle hardiesse.

À Rognonas, nous fermons la boucle que nous venons de faire dans le Midi en reprenant la route suivie la veille, il ne nous reste qu’à pédaler en échangeant nos impressions.

Entre Sorgues et Orange, un brouillard froid, humide. intense nous enveloppe, mais le vent qui, avant le lever du soleil, menaçait de souffler du nord, tourne au midi, dissipe le brouillard et nous pousse franchement. Le retour ne sera donc qu’une bagatelle.

Aussi, après Piolenc, où de 7 h. 1/2 à 8 h. 45 nous faisons une longue halle, prenons-nous enfin nos grands développements  ; à Pierrelatte, à dix heures, M. A... nous quitte  ; il va visiter l’abbaye d’Aiguebelle à 18 kilomètres de là, puis il rentrera à Beaucaire par Pont-Saint-Esprit et Remoulins, ayant couvert dans sa journée quelque 200 kilomètres.

En passant à Orange, nous avons appris que trois cyclo-touristes stéphanois qui, primitivement, devaient se joindre à nous, sont venus y coucher la veille et qu’ils en sont repartis ce matin à cinq heures pour rentrer à Saint-Étienne. Peut-être les rattraperons-nous  ? Sans un pneumatique dont les lubies nous font perdre plus d’une heure, la chose eût été possible, car ils ne se pressaient pas.

À Livron, heureuse rencontre, un de mes collaborateurs du Cycliste  : l’Homme de la Montagne, nous happe au passage  ; il descend la vallée du Rhône jusqu’à Carpentras d’où il compte explorer les alentours du Ventoux et les Basses-Alpes.

Allons, allons, le cyclo-tourisme se réveille en France. Nous déjeunons et nous causons  ; les roues serves, folles ou libres, les polymultiplications, les freins sur jante et autres, tous les perfectionnements pour lesquels se passionnent aujourd’hui les cyclistes font les frais de la conversation.

Mais à deux heures, je me souviens fort à propos que j’ai donné rendez-vous à 5 heures à Andance à M. F., d’Annonay, que mon pneumatique a besoin d’un coup de pompe tous les 3 ou 4 kilomètres et que, pour peu qu’il survienne quelque incident, j’arriverai en retard.

Vite en selle et filons rondement. À l’entrée de Tain, la foule nous empêche de passer  ; on danse sur la route et il faut aller à pied pendant quelques centaines de mètres. Le soleil nous rôtit, nous passons sur la rive droite, où l’ombre des montagnes commence à ramener un peu de fraîcheur.

Bref, nous arrivons à 5 heures et quart à Andance. M. F. et sa jeune sœur, la plus intrépide cycliste que je connaisse, nous attendaient et nous gagnons, à la petite vitesse, Annonay, non sans avoir pris une douche en passant auprès d’un ruisseau, car l’hygiène ne perd jamais ses droits auprès d’un cyclo-touriste végétarien.

Nous aurions dû, pour rester fidèles à notre programme, regagner nos pénates le soir même, mais comment résister à l’offre aimable qui nous fut faite de nous asseoir à la table d’une charmante famille et de dormir sous le toit le plus hospitalier qui se puisse imaginer  ? Nous cédâmes à la tentation, sous la condition expresse que notre hôte et notre ami commun le docteur B., nous accompagneraient le lendemain matin à Saint-Étienne. Ainsi fut fait et, dès le mardi matin, sans être en aucune façon incommodé par les 596 kilomètres parcourus depuis le samedi soir, chacun reprit son travail accoutumé  : nous avions dépensé 12 francs par tête, environ 2 centimes par kilomètre.

Inutile de conclure, n’est-ce pas, en faveur de la bicyclette, comme mode de locomotion économique et en faveur du régime végétarien comme source d’énergie et d’endurance  ?

Excursions dominicales de Vélocio (Excursion de Pâques)
Source Archives départementales de la Loire, cote Per1328_7

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