Randonnée pascale 1913

mardi 4 juin 2019, par velovi

Par Paul de Vivie, alias Vélocio, Le Cycliste, Rétrospective 1913

Pâques tombant le 24 mars, tout allait bien ; mais le 23 fut un jour à ne pas mettre un chien dehors... Et nous ne fûmes que trois, le dimanche matin, à 3 heures. Il pleuvait encore comme il avait plu toute la nuit, comme il allait pleuvoir tout le jour.

Nous décidons de retarder le départ jusqu’à 6 h, d’autant plus qu’un boyau avait rendu l’âme ; nous réintégrons les bureaux du Cycliste.. À 6 h il pleut toujours... j’endosse mon caoutchouc — que je ne quitterai que ce soir à 18 h, à l’Hôtel Blanc, à Loriol — et en route. Mes deux compagnons, deux jeunes et vaillants cyclotouristes parisiens, sont pitoyablement montés pour affronter le mauvais temps ; ils ont des machines à boyaux, pas de garde-boue, un bagage réduit au strict minimum, trois vitesses par chaîne flottante — le pire des changements de vitesse dans ces conditions du fait de la projection de la boue sur une chaîne détendue. J’avais aussi le même changement de vitesse par chaîne flottante qui, grâce à mon garde-boue, ne m’a pas joué de vilains tours ; comme quoi il faut que tout perfectionnement soit entouré des précautions qui lui sont indispensables et protégé contre ses ennemis.

Nous nous ralliâmes une première fois à la République autour d’un lait chaud qui fut le bienvenu, et nous allions repartir quand nous voyons arriver, venant de la vallée du Rhône, notre but immédiat, un randonneur stéphanois dont la bicyclette est couverte d’une belle couche de neige.

— Mais d’où sortez-vous ? Où avez-vous trouvé tant de neige, alors qu’ici nous n’avons que de la pluie ?...

— Hélas ! s’écrie-t-il, de l’autre côté de la montagne, où je m’attendais à voir le soleil, je n’ai rencontré qu’une brume épaisse et une neige aveuglante ; j’ai lutté jusqu’à Bourg-Argental, et je rentre découragé...

J’avais bien envie d’en faire autant, mais je cède à l’enthousiasme de mes compagnons, enchantés de cette occasion, rare pour eux, de voir la montagne sous la neige.

Et certes ils ne furent pas déçus. Les bois étaient superbes sous leur manteau, et la terre était, à perte de vue, couverte de dix centimètres de neige, dans laquelle nous roulions très doucement.

R... filait devant quand un des boyaux de Cl... se décollant, nous obligea à nous arrêter un bon quart d’heure, dans une ferme, pour remplacer le chatterton. Il faut remplacer ce ruban toutes les fois que l’on change de boyau et Cl..., le matin même, avait négligé de le faire, si bien que son boyau glissa ; peu à peu, il commença à former hernie près de la valve. C’est là une précaution à ne pas négliger et que doivent prendre tous ceux qui viennent au boyau, sinon ils s’exposeraient à quelque accident.

Nous nous ralliâmes une seconde fois à Bourg-Argental, puis une nouvelle fois encore à la bifurcation de Boulieu, car à la descente, sous la pluie et dans la boue, de moment en moment plus épaisse, on pédalait un peu en égoïste. Nous naviguâmes alors de compagnie, sans être en aucune façon gênés par les cyclistes ou par les autos jusqu’à Andance, où le passage à niveau fermé nous arrêta quelques minutes à dix heures et quart ; jusqu’à Saint-Jean-de-Muzols, où un beau clou dans un collé de Cl... arrêta mes deux compagnons, qui n’allèrent ensuite pas au-delà de Valence... et bien ils firent.

À tout hasard, avant de prendre congé, je leur explique que si, dans le vrai Midi, c’est-à-dire après Donzère, je trouve le soleil, j’irai directement aux Baux, Hôtel de la Reine Jeanne, où je les attendrai jusqu’à 22 heures ; mais que si le temps, là-bas, est aussi mauvais qu’ici, je reviendrai sur mes pas jusqu’à ce que je les rencontre.

Puis, dépouillant la mentalité du randonneur par plaisir, j’endosse celle du randonneur par hygiène, et cela suffit pour que de morose, je redevienne gai et que je repédale avec plus d’entrain que jamais.

J’avais emporté deux cents grammes de pain complet, que je croquai lentement en mastiquant conscencieusement ; à Valence, j’achetai deux cent cinquante grammes de dattes et deux bananes avec quoi je m’alimentai jusqu’au soir.

À Livron, à Loriol, il pleut encore, puis j’ai un moment d’espoir, le ciel est moins chargé ; à Montélimar, la pluie cesse et le mistral commence à pousser vigoureusement, si bien qu’en trente-cinq minutes, j’enlève les quatorze kilomètres — dont trois de montée — qui me séparent de Donzère.

Il y a là une ligne de démarcation, très nette, entre la partie haute et la partie basse de la vallée du Rhône, et l’on a souvent constaté que beau temps en deçà des collines que le fleuve a éventrées entre Châteauneuf et Viviers, signifie mauvais temps au-delà. Aussi m’attendais-je presque à voir le soleil à Donzère, or je vis, ou pour mieux dire, j’y reçus une averse torrentielle, et aussi loin que les regards pouvaient porter on n’apercevait, sur tout le Midi, que brumes, nuages et horizons zébrés par la pluie.

Plus d’hésitation ; les abonnés du Cycliste qui avaient bien voulu m’annoncer qu’ils se joindraient à notre caravane n’ont pas dû se déranger à cause du temps aussi mauvais chez eux que chez nous ; il est d’ailleurs 15 h ; tournons bride et rentrons. Je gravis non sans peine, sur une petite vitesse, ce que je venais de dévaler en roue libre, à quarante à l’heure, puis je plaçai ma chaîne sur la moyenne vitesse et j’arrivai à Loriol à 18 h. Trente-six kilomètres en trois heures ; le mistral n’est pas un mince adversaire et, par surcroît, la pluie faisait son apparition de plus belle.

Je passai dans un bon lit de l’Hôtel Blanc, la nuit que je m’étais proposé de passer au clair de lune, et l’hygiène y trouva sans doute son compte, car jamais je ne pédalai avec autant d’entrain et de plaisir que le lendemain pour rentrer de Loriol à Saint-Étienne, où j’arrivais à 15 h, avec exactement trois cents kilomètres de plus à l’actif de ma chaîne flottante.

C’est faible, en tant que randonnée, mais en tant que promenade hygiénique, c’est parfait, et je classe mon excursion pascale de 1913 parmi celles dont on se souvient longtemps.

J’y ai d’ailleurs gagné quelque expérience du point de vue du bagage à emporter pour une randonnée de deux ou trois jours. Autrefois, je me chargeais d’un tas de choses, cette fois je n’emportai que trois mouchoirs dans une poche, du pain dans l’autre poche, ma sacoche à outils et, dans un petit paquet roulé derrière la selle, ma pèlerine et une chambre à air. Je regrettai seulement, à cause de la pluie, de n’avoir pas emporté mes jambières caoutchoutées. Simplifions et allégeons.

Velocio.

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