Vers la Méditerranée (1899)

La journée du 15 Novembre 1899


Par Paul de Vivie alias Vélocio, Source Le Cycliste 1899 et 1900 Archives départementales de la Loire cote Per1328, également Le Cycliste Décembre 1957, Cyclo-Alpinisme à la Sainte-Baume, rétrospective Le Cycliste 1899

Développements utilisés :

3m30 de Saint-Étienne au col des Grands-Bois ; de La Massiglière à Riboux ; de Carpentras à Orange contre le mistral ; d’Andance à Daveizieux et de Bourg au col des Grands-Bois. 4m40 pendant une partie du chemin de halage ; pour les montées de Martigues à Sanary, la montée du Beausset à la caserne de gendarmerie, de l’hôtellerie au sommet de la montée entre Saint-Maximin et Rians et de Daveizieux à Bourg. 6 mètres de Rians à Pernes, 7m25 sur tout le reste du parcours.

11 novembre

Ce n’est plus le moment d’aller vers les Alpes, me disais-je à la fin du mois dernier, et pourtant, je voudrais bien profiter de l’été de la Saint-Martin pour clore par une dernière balade la série de mes excursions de l’année.

Un nom surgi tout à coup d’une simple communication faite par un lecteur du Cycliste et publiée dans un tout autre but, me tira de mes perplexités : la Sainte-Beaume ! Au fait pourquoi n’irais-je pas excursionner à mon tour vers cette montagne célèbre par la longue retraite de sainte Marie-Madeleine ?

J’irai donc vers le Midi où m’attiraient depuis quelques temps d’aimables invitations et où m’attirent constamment des souvenirs d’enfance.

Je dressai rapidement un itinéraire et me tins prêt à partir dès que le vent tournerait au nord et le baromètre à la hausse, ce qui eut lieu le samedi 11 novembre.

J’avais fait remplacer sur ma bicyclette le développement alpestre de 2m50 par celui de 7m25 de sorte que je disposais des quatre développements ci-après : 3m30, 4m40, 6m04 et 7m25 qui me paraissaient mieux répondre aux routes que j’allais aborder et qui me furent tous utiles.

Sur mon porte-bagage arrière j’amarrai un paquet de linge et mon manteau et je suspendis au guidon mon sac-musette où se mêlent les objets les plus hétéroclites. N’ayant pas en perspective de longues descentes je n’emportai pas mon frein spécial et me contentai de faire remplacer le patin en caoutchouc du frein ordinaire par un long patin de buis ; ma roue directrice était munie d’un compteur de tours et d’une lanterne, car je comptais bien voyager un peu de nuit tant le matin que le soir.

Le 11 novembre donc, à 11 précises du matin, je m’ébranlai et me mis en devoir de grimper malgré le froid et le brouillard au col des Grands Bois ; le vent m’était plutôt favorable ; cependant je marchais avec 3m30 plus lentement que de coutume puisque je n’atteignis le sommet qu’à une heure moins vingt, en retard de quinze à vingt minutes sur mon temps habituel. Mais je me mis aussitôt sur mon grand développement 7m25 qui me permit de rattraper le temps perdu et d’arriver à Andance à 2 heures sans incident digne d’être noté. Dès que je fus sur le versant du Rhône, le ciel gris et maussade fit place à un soleil resplendissant qui m’accompagna pendant tout le voyage.

J’avais gardé le développement de 7m25 malgré les quelques montagnes russes qui avoisinent Boulieu et j’allais, grâce au vent favorable dont la force croissait de minute en minute, en tirer un parti inespéré.

J’aurais pu passer le Rhône à Andance et aller rejoindre la grande route nationale, mais à tort ou à raison, je me figurai qu’il valait mieux rester sur la rive droite et je ne traversai qu’à Tournon. Je connaissais, pour l’avoir parcourue cet été, la route de la rive droite qui est vraiment très roulante et j’avais gardé de mon dernier voyage dans le Midi en 1889 une mauvaise impression de la route de la rive gauche qui, entre Andancette et Tain, est souvent barrée par des caniveaux très désagréables.

Ainsi qu’on le voit par le tableau de marche, je filais déjà grand train et mes prévisions en dépit des accidents de pneumatiques dont je devais être bientôt victime allaient être largement dépassées.

À Tournon, jour de marché, je suis forcé de ralentir considérablement ma marche tellement la route est encombrée de chars de toute espèce.

Dès que j’ai passé le Rhône il me semble que le vent m’emporte encore plus rapidement et sans y mettre du mien je file à 30 à l’heure, tant et si bien que j’arrive aux premières maisons de Valence alors que je croyais en être encore loin.

Le sol est bon et le paysage agréable : mais les montagnes s’éloignent et je vais bientôt rouler dans la plaine monotone.

Je traversais la ville tout doucement et longeais le tramway devant la gare, quand tout à coup je sens mon pneu arrière qui s’affaisse, j’ausculte le pôvre et, constatant une blessure assez grave, je m’informe de l’adresse du plus proche réparateur : on m’envoie rue Victor-Hugo, chez M. Jouvel qui, de la meilleure grâce du monde, met à ma disposition un de ses ouvriers. Un énorme éclat de fer encore piqué dans l’enveloppe avait fait un grand trou à ma malheureuse chambre à air : on l’obture et il faut recommencer l’opération pour un second trou qui n’avait pas tout d’abord été aperçu.

Bref, je perds là quarante précieuses minutes, et, quand je puis repartir, la nuit déjà me menace.

Je retourne vers la gare pour reprendre mon itinéraire où je l’avais laissé et pour tâcher aussi de retrouver un bouchon de valve que j’avais oublié après l’auscultation de mon pneumatique. Ce faisant, je traverse sans doute de nouveau la zone dangereuse où j’avais cueilli un premier éclat et j’en cueille un second dont la morsure ne se fera sentir qu’à huit kilomètres de là.

Je venais de traverser un petit hameau et je filais comme un homme pressé quand je sens pour la seconde fois ma jante d’arrière talonner. Ah zut ! je gonfle et j’entends l’air s’échapper comme l’eau d’une fontaine. Je renverse aussitôt ma machine sur le bord de la route et j’ai la chance, dans la demi-obscurité qui tombe, de mettre la main sur l’éclat de fer, cause de l’accident : je ne démonte donc que partiellement, répare au moyen de pastilles les deux ou trois trous dont je constate l’existence, regonfle et repars ; mais je me suis trop pressé et toutes les vingt minutes il va me falloir descendre pour pomper. Dieu fasse que jusqu’au soir il ne m’arrive pas de plus grosse avarie !

Je pédale de plus belle, talonné par la nuit, la lune heureusement se lève dans l’axe même de la route et facilite singulièrement ma marche : seule, la traversée des villages dans l’ombre des arbres et des maisons reste un peu difficile. Je passe ainsi très lentement à Livron, traverse la Drôme sitôt après et fais une courte halte à Loriol à six heures pour me lester d’un peu de pain trempé dans du café. Dans l’établissement où je me livre à cette opération prennent, en cartonnant, l’apéritif, quelques gros bonnets de l’endroit, bedonnants et bavards, et décorant volontiers de leurs titres respectifs, monsieur le directeur par ci, monsieur l’inspecteur par là.....

Chaque jour, à la même heure, ils font la même chose, et ils vivent heureux avec une désespérante régularité : en voilà qui ne cyclotouristeront jamais.

En sortant de Loriol j’enfile une montée assez longue et que mes 7m25 me font trouver dure, malgré le vent favorable ; à moi la selle oscillante et en quelques puissantes foulées j’enlève la côte en vitesse ; le sol en est mauvais et ma lanterne s’y éteint, je ne la rallumerai désormais que pour traverser Montélimar.

Coucherai-je à Montélimar ? Cela dépendra de l’heure à laquelle j’y serai ; j’ai quitté Loriol à 6 heures et 23 kilomètres me séparent de la ville au nougat, les abattrai-je en une heure ?

La route est déserte, droite et plate, le sol est généralement bon, un peu rugueux çà et là avec de larges plaques dartreuses qui me secouent à l’improviste. Je rencontre deux chauffeurs, c’est à peine si en tout mon voyage j’en ai rencontré six ; un instant je me rapproche des montagnes de l’Ardèche dont depuis Tain je m’étais éloigné. Pendant que, noyé dans l’ombre d’un buisson, je regonfle mon pneumatique qui, ainsi que je l’ai dit, m’oblige à repomper tous les quarts d’heure, passent deux voitures pleines de braillards et luttant de vitesse ; une chance que je ne me trouve pas à ce moment-là sur la route, je risquais un accrochage. À quelque chose malheur est bon et je remarque une fois de plus les relations secrètes qui existent entre des événements qui, à première vue, ne semblent avoir entre eux aucune corrélation.

À courir les routes de même qu’à courir les mers on devient fataliste ou si l’on veut providentiste. S’il m’arrive quelque jour d’être culbuté je me dirai sûrement que si j’avais été obligé à ce moment-là de regonfler mon pneumatique, cela ne me serait pas arrivé.

On se sent en somme entre les mains de quelqu’un plus puissant que soi et on se laisse aller, car si l’on devait toujours marcher avec la prudence pour guide on ne ferait pas du 25 et même du 30 à l’heure au clair de la lune, comme je le fais en ce moment sur une route que je ne connais ni d’Ève ni d’Adam.

La route est redevenue solitaire et muette, pas trop solitaire pourtant, car voici une ombre suspecte qui rase le buisson et que ma soudaine apparition a l’air de surprendre : il siffle comme pour avertir un complice. C’est assurément un maraudeur et la vue d’une roulotte échouée un peu plus loin me confirme dans cette peu charitable pensée.

Il est sept heures et j’entre à Montélimar ; j’ai donc abattu en une heure, arrêts compris, 23 kilomètres depuis Loriol ; il est encore trop tôt pour souper, allons plus loin. J’allume ma lanterne et je traverse, selon mon habitude, tout doucement la ville ; elle est peu éclairée et je n’y vois goutte ; je longe un promenoir, passe devant quelques cafés et j’ai la chance d’être rattrapé par un jeune cycliste qui répond très complaisamment à mes demandes de renseignements. J’apprends ainsi que Donzère, le village prochain, est à 14 kilomètres, qu’on y peut souper et coucher bien convenablement ; qu’Orange, que j’avais un instant espéré atteindre, est à 52 kilomètres de Montélimar, que la route est constamment fort belle et qu’on y a fait récemment une course de cent kilomètres. Je vais avoir à gravir une côte assez dure dite de Bel-Air, à mi-chemin de Donzère et à ce propos mon compagnon me demande quel est mon développement ?

— En ce moment j’ai 7m25, lui dis-je, mais j’en ai trois autres plus faibles à ma disposition.

— Eh bien, fait-il, je vous engage à prendre le plus petit pour faire la côte de Bel-Air.

Diable, murmurai-je in petto, y aurait-il vraiment sur une aussi belle route du 8 ou du 10 % ! Il doit exagérer, ce jeune homme, et il n’est pas pour rien du Midi.

Il exagérait, en effet, et bien qu’un peu dure pour 7m25 la côte de Bel-Air a cédé devant la selle oscillante et les bouffées de vent favorable qui soutenaient mon élan ; je l’ai sentie mais ne l’ai pas vue, ou du moins je n’ai pu me rendre compte au clair de la lune de son intensité ; peut-être est-ce un peu pour cela que je n’ai pas changé de multiplication.

Après cette côte, une série de descentes que je dévale vraiment un peu trop vite et j’atteins quelques maisons déjà plongées dans l’obscurité ; une femme est cependant là qui puise de l’eau à une fontaine, je mets pied à terre et lui demande d’abord si je suis bien à Donzère, ensuite l’adresse d’un bon hôtel. Elle m’indique l’hôtel Laurent à l’autre bout du village. J’y descends un instant après, il est 7 h. 45. 143 kilomètres me séparent déjà de Saint-Étienne et je crois fort que, sans les avaries survenues à mon pneu, j’aurais pu coucher ce soir-là à Orange à 180 kilomètres de mon point de départ, ce qui eût constitué une belle étape pour une demi-journée. C’est qu’un bon vent dans le dos est un fameux compagnon qui vous incite à marcher parfois plus vite qu’il ne convient. L’hôtel Laurent est un de ces bons petits hôtels que les cyclotouristes aiment généralement trouver le soir sur leur route, car j’ai remarqué que les vrais touristes d’âge mûr fuient les grandes villes et je ne sais guère que les tout jeunes gens qui, après l’étape, préfèrent le tohu-bohu de la ville au calme de la campagne.

À ma demande, on modifie un peu le menu, du souper qui devient presque exclusivement végétarien, et je mange en causant cyclisme avec des cyclistes de la localité qui se disposent à aller prendre part le lendemain à une course de fond sur le vélodrome de Montélimar. Grand bien leur fasse !

Ma machine à quadruple rangée de pignons les surprend fort, mais ils admettent volontiers l’avantage des multiples développements ; du reste, je m’aperçois que cette idée pénètre petit à petit dans les esprits. Encore quelques coups de marteau et le clou sera entré, et dans deux ou trois ans on ne verra plus une seule machine, hormis celles de course, qui n’ait au moins deux multiplications.

Après souper, je démonte pour la troisième fois mon pneumatique et après avoir patiemment trempé et retrempé ma chambre à air dans l’eau, je constate que l’air s’échappe de la réparation faite sur le bord de la route et je me promets de me presser moins une autre fois. Je prends toutes les précautions, d’autant plus que j’opère devant un nombreux public, et j’obture parfaitement ; la chambre repassée dans l’eau est plus étanche qu’oncques ne fut, et, de fait, je n’aurai plus un seul coup de pompe à donner de tout le voyage.

Que les pneus sont donc lunatiques ! En une seule demi-étape trois démontages et ensuite pendant cinq jours de voyage pas un seul coup de pompe ! La chance et le hasard sont-ils donc des dieux que l’on doive se rendre favorables par des libations et des sacrifices au moment du départ ?

Je dors bien, dans un excellent lit, bercé par les rafales du mistral qui me promet pour le lendemain de belles vitesses sans fatigue, car, je ne l’ai peut-être pas assez fait comprendre, grâce aux circonstances très favorables et à ma très grande multiplication, les 143 kilomètres que je viens de parcourir ne m’ont absolument pas fatigué. Il n’en eût pas été de même si j’avais été obligé de marcher avec 4m50 ou 5 mètres de développement, et ma pensée se reportait parfois à ma descente de Saint-Michel-de-Maurienne à Chambéry, qui avec 6 mètres aurait été un enchantement et qui fut une véritable fatigue avec 4m40.

Que la satisfaction de gravir aisément les côtes les plus roides avec nos faibles multiplications ne nous fasse pas dédaigner l’ivresse des grandes allures obtenues sans fatigue quand la descente nous entraîne ou que le vent nous pousse. Le véritable cyclo-touriste doit être toujours prêt à jouir des plaisirs que la nature tient en réserve pour lui : Vaincre les obstacles que nous oppose la nature et dire à l’orgueilleuse montagne : « Tu t’abaisseras devant moi ! » Fendre l’air avec la vitesse des oiseaux et dire à l’espace : « Tu n’existes plus pour moi ! »

12 Novembre

Le lendemain matin 12 novembre, à 6 heures et demie précises, j’enfourchai ma monture et quittai l’hôtel Laurent que je recommande chaudement. La cuisine y est bonne, les lits excellents, l’accueil très cordial et les prix modérés.

Le mistral s’était un peu calmé et il ne reprit toute sa force qu’un instant après le lever du soleil. Cependant j’avais mis bas la veste et pour m’échauffer je m’apprêtais à pédaler vigoureusement. Je comptais mes tours de pédale et j’arrivais sans effort entre 50 et 80 tours, c’est-à-dire à l’allure de 30 à 35 kilomètres à l’heure. À un endroit où la route descend légèrement, j’appuyais davantage et montai à 100 tours (du 43 kilom. à l’heure !) pendant plusieurs minutes. J’étais arrivé à ce chiffre la veille en descendant des Grands-Bois à Bourg-Argental. On a vraiment du plaisir à se sentir emporté à cette vitesse-là !

Je traverse un village pavé ; le soleil est levé ; le vent qui était entièrement tombé se remet à souffler et je me maintiens à l’allure moyenne de 25 kilomètres à l’heure, petits arrêts et ralentissements compris.

Je passe quelques villages dont un très pittoresquement situé au pied d’un rocher à pic ; on commence à voir des haies de cannes et de roseaux ; cela sent de plus en plus le Midi. Le temps est d’ailleurs superbe, tel qu’on peut le désirer dans ce pays du soleil.

Je ne dois pas être loin d’Orange, il est près de 8 heures, et à l’allure à laquelle j’ai marché, les 38 kilomètres qui me séparaient, au départ, de l’arc de triomphe de Marius doivent être derrière moi. Le voici, en effet, ce vieux débris des gloires romaines : je le contourne à droite et j’entre dans la ville que je ne fais, du reste, que traverser, l’ayant déjà visitée.

Après Orange, la route devient, s’il est possible, encore meilleure et le vent plus régulièrement favorable, aussi je m’en donne à cœur joie et j’abats régulièrement le kilomètre en moins de 2 minutes jusqu’à Sorgues où le sol devient plus rugueux, la circulation plus intense, où commencent à réapparaître les rails des tramways.

Me voici enfin aux portes d’Avignon, une heure dix minutes après mon entrée dans Orange ; ma moyenne a été de 30 kilomètres à l’heure entre ces deux villes, sans que j’aie été forcé de me démener d’une façon anormale, grâce à mon grand développement qui aurait pu, je crois, être augmenté sans inconvénient jusqu’à 9 mètres.

Avec une roue libre, on aurait très bien pu faire les trois quarts du trajet les pieds au repos, à la condition de se contenter d’une allure un peu moindre. Obligé de choisir entre une Singer à roue libre et à deux développements et ma vieille Gauloise à quatre développements, j’avais préféré prendre pour mon voyage la machine qui m’offrait le plus de ressources en développements : j’aurais eu pourtant là une bien belle occasion d’appliquer la théorie du docteur Mathieu sur les intermittences d’action et de repos et de constater les avantages qui en résultent. Un très grand développement n’obligeant pas les jambes à de rapides mouvements, donne un peu l’illusion du repos sur les pédales, mais reste inférieur aux pédales indépendantes pour deux raisons : d’abord parce que les contre-pressions involontaires des jambes qui se laissent remonter détruisent une partie de la vitesse, ensuite parce que si quelques montées se présentent où il soit nécessaire d’appuyer sur les pédales, la grande multiplication peut devenir un obstacle insurmontable.

Entraîné par le Dieu de l’Erreur qui pendant ce voyage me joua plusieurs méchants tours, je me mets à tourner autour d’Avignon et à en inspecter les murs crénelés qui sont, je me plais à le reconnaître, en fort bon état et je passe ainsi devant la route de Tarascon sans que rien m’avertisse que là est mon chemin. Toutefois, quand je m’aperçois que je m’enfonce dans la campagne et que derrière les créneaux ne sont plus que des terrains vagues et des cheminées d’usines, je songe à m’informer et je fais machine en arrière jusqu’à la susdite route de Tarascon ; j’ai perdu là inutilement un quart d’heure.

Route assez bonne jusqu’à Barbentane, meilleure ensuite.

À Barbentane, à l’angle de la route qui conduit à la gare, je fais une halte au café Bonjean et suis heureux d’y retrouver en bonne santé les propriétaires auxquels je fus redevable il y a dix ans de soins vraiment dévoués, alors que revenant de Tarascon où j’avais bu quelque drogue sans doute frelatée, je tombai là comme si le choléra s’était abattu sur moi. Ce fut une nuit mouvementée et mon ami F... que j’avais emmené de Saint-Étienne à Aigues-Mortes, craignit un instant de perdre son compagnon et de rentrer comme le page de Marlborough, porteur de tristes nouvelles.

Je passe cette fois en excellente santé et je déguste avec plaisir quelques tranches de melon vert, eau parfumée dont j’arrose un de ces pains pâlots d’un usage courant dans le Midi et qui, quoique peu cuits, sont de digestion facile.

En quittant Barbentane la route à gauche va longer la Montagnette, amas de roches nues et parfois bizarrement découpées, succession de collines pelées où les moutons contents de peu trouvent difficilement de quoi vivre, quelques oliviers poussiéreux, et, çà et là, dans certains creux où l’eau sans doute s’amasse, des bouquets de cinq ou six arbres verts, coupant, seuls, la monotonie du paysage ; à droite des champs de vignes pour la plupart inondés en ce moment, remède préventif contre différentes maladies, s’étendent à perte de vue et continueront à s’étendre jusqu’à Arles.

L’eau fournie abondamment par les canaux dérivés de la Durance que j’ai traversée quelques kilomètres au-dessus d’Avignon sur un pont qui n’en finit pas, circule de tous les côtés au point d’inonder la route de temps en temps.

À Tarascon, où, enfant, j’ai vécu quelques années je me promène un instant au hasard par les étroites rues de la ville, je vais jusqu’au pont de Beaucaire, au pied du château du roi René, à l’église Sainte-Marthe, je m’imprègne de l’air que j’ai respiré autrefois et mes souvenirs se ravivent : je reviens enfin derrière les casernes de cavalerie prendre la route d’Arles au bout de laquelle m’attend une cordiale hospitalité de famille et le déjeuner dont le besoin commence à se faire sentir.

Les routes sont toujours plus belles et bien que rien ne me presse je file comme le vent sans éprouver la moindre fatigue ; je longe à peu de distance la chaîne des Alpines et de loin j’aperçois la ville ruinée et le château des Baux dont P. d’Allabille garde un douloureux souvenir, car il s’y cassa le poignet alors que, lancé à la poursuite de la caravane du docteur Vélo, il s’était attardé à visiter ces ruines d’une cité autrefois florissante, dit-on.

Bref j’entre à Arles à midi moins vingt, et, exactement 34 heures après avoir quitté l’octroi stéphanois, je m’arrête devant la barrière de l’octroi arlésien. Déduisez de ces 24 heures onze heures passées à Donzère, une heure d’arrêt pour réparation de pneumatiques et une heure pour quatre haltes d’un quart d’heure et il vous restera onze heures de marche effective pour les 251 kilomètres de Saint-Étienne à Arles.

C’est assurément bien mieux que je ne l’espérais.

Pour savoir dans quelle mesure l’aide du vent m’a facilité, il faudra que je refasse quelque jour le même voyage par un temps calme et, à première vue, j’estime qu’il me faudra, dans ce cas, au moins deux ou trois heures de plus ; c’est-à-dire que partant de Saint-Étienne à 3 heures du matin j’ai quelque chance d’arriver à Arles entre 4 heures et 5 heures du soir.

S’il fallait aller de Saint-Étienne à Marseille (305 kilomètres par Avignon, Salon, etc.), j’estime qu’en partant à 3 heures du matin on aurait encore le temps d’arriver avant 8 heures du soir sans fatigue anormale. Il s’agit simplement de pouvoir rester en selle sans souffrance, ce à quoi l’on n’arrive que par l’entraînement, et d’avoir des développements correspondants aux résistances : 3m30 pour passer la République, puis 7 mètres le plus souvent, 5m75 pour les moments où l’on se sentirait fatigué, 4m40 pour les montées douces de Loriol, Donzère, les Pennes et enfin 3m30 pour la rampe de l’Assassin qui est assez dure surtout à la fin d’une longue étape. Pour diminuer la résistance aux grandes vitesses il serait nécessaire de s’incliner fortement en avant, à l’instar des coureurs ; cette position n’est pas très commode mais on s’y fait d’autant plus gaiement que l’on sait qu’elle diminue d’un tiers la résistance de l’air.

Jusqu’à Arles il ne s’agissait pas précisément pour moi de tourisme et je ne voyageais pas pour voir mais simplement pour me transporter : ce n’est qu’à partir d’Arles que je vais entrer sur territoire inconnu et me trouver aux prises avec pas mal de difficultés.

Tout d’abord, sous prétexte que le plus court chemin d’un point à un autre est la ligne droite, j’imagine d’aller aux Martigues en suivant le chemin de halage du canal de Port-de-Bouc, au lieu d’aller passer par Istres. J’ai certes économisé de ce fait dix ou quinze kilomètres et quelques montées, mais j’y ai subi de telles trépidations qu’il a fallu la traversée de la Sainte-Baume pour me prouver qu’on peut trouver pire pour effacer de mon esprit la mauvaise impression qu’y avait laissée ce terrible chemin. À ne tenir pas compte de la trépidation et de la complète absence de vue, ce chemin au bout du compte est encore praticable et s’il n’y en avait pas d’autre on serait très heureux de le trouver ; mais vraiment c’est un peu long, 48 kilomètres pendant lesquels il faut suivre rigoureusement, sous peine d’une immersion immédiate, un sentier qui le plus souvent se réduit à une ornière !

Si j’en avais connu la longueur et les difficultés avant de m’y aventurer, je me serais abstenu, malheureusement, la personne qui devait me renseigner était absente et une fois engagé dans ce boyau il fallut bien aller jusqu’au bout !

J’y entrai à une heure et demie et je roulais consciencieusement pendant une heure avant de songer à me plaindre : cependant il y avait de quoi faire sortir de ses gonds la porte la plus rouillée ; parfois l’herbe couvrait tout et je sautais d’une motte à l’autre comme un ballon qui rebondirait sur un sol rocailleux ; d’autres fois des branches de buissons épineux se mettaient en travers de mes roues et me fouettaient les jambes : ma pauvre lanterne ne résista pas longtemps et je la vis soudain pendre lamentablement la tête en bas pleurant toute l’huile de son corps : je la relevai pieusement et la ficelai à la fourche et au repose-pieds, elle ne me causa pas d’autres soucis et je pus même m’en servir ultérieurement.

Au bout de cette première heure j’étais au mas Thibert et je m’aperçus que j’aurais très bien pu venir jusque là par une route courant presque parallèlement au canal mais qui justement à ce point s’en éloigne définitivement dans la direction de Port-Saint-Louis ; l’employé du chemin de fer qui me donna ce renseignement m’apprit en même temps que j’avais encore 34 kilomètres de canal devant moi ; la moitié m’aurait suffit d’autant plus qu’après le mas Thibert le chemin devint pire. J’avais conservé par négligence le grand développement et je jugeai convenable à ce moment de me servir de 4m40. De fait je m’en trouvai mieux, je ne sais pourquoi : le développement de 4m40 s’accordait mieux sans doute avec ma vitesse actuelle que le vent qui me poussait tendait à accroître mais que, à cause des incessants cahots et de l’eau menaçante, mon petit bon sens tendait à diminuer.

Pour passer d’une rive à l’autre il y a çà et là des ponceaux mobiles, sortes de ponts-levis qu’on ouvre pour le passage des bateaux. Fatigué par l’état toujours pire du chemin, je me hasardai une fois à traverser un de ces ponts pour voir si de l’autre côté le chemin n’était pas meilleur ; il me parut pire et je restai sur la rive droite. À quelques kilomètres de là quelle n’est pas ma surprise d’apercevoir sur la rive gauche un petit troupeau de taureaux sauvages que ma présence paraît inquiéter et qui me lancent des regards menaçants, un peu plus loin ce sont des chevaux, puis encore des taureaux.....

Et j’y pense ! ce sont les monades de la Camargue et de la Crau, qui fournissent les taureaux de combat aux corridas du Midi. Ce n’est pas tout à fait le taureau espagnol, mais c’est tout de même un animal à peu près sauvage qu’il n’est pas agréable de rencontrer sur un chemin de halage.

Et moi qui avais envie, un moment avant, de passer sur la rive gauche ! J’y aurais fait vraiment de belles rencontres !

Cette pensée me fait trouver moins désagréables les cailloux et les ornières et j’arrive enfin sur un chantier de radoub où je puis obtenir quelques renseignements plus consolants ; je trime depuis deux heures et je suis, paraît-il, presque au bout de mes peines. Bientôt le sol du chemin de halage va devenir meilleur et à Fos je pourrai reprendre la route. Dieu soit loué !

En effet, après quelques kilomètres, le sol devient si bon que je reprends le grand développement et file à toutes voiles ; mais avant d’atteindre cette route convoitée, il me faut avaler encore de bien mauvais passages dont quelques-uns me contraignent même à mettre pied à terre.

Enfin m’en voilà hors ! de l’autre côté du pont je trouve la route et je file... comme si le diable m’emportait.

Ah ! je n’engage, certes, personne à suivre cette voie pour se rendre d’Arles à Port-de-Bouc, à plus forte raison pour se rendre aux Martigues. Mieux vaut cent fois faire le tour par Istres. Cependant d’autres cyclistes y ont passé avant moi puisque j’y ai vu des traces figées dans la boue.

Le soleil est déjà très bas et je le vois presque atteindre la ligue bleue étincelante que forme à l’horizon la Méditerranée qui m’apparaît enfin.

J’ai au cœur, depuis longtemps, depuis mon enfance, l’amour de cette mer, sur lequel est venu se greffer plus tard l’amour de la montagne, de sorte que je serai parfaitement heureux le jour où je pourrai vivre entre ces deux splendeurs de la nature, avec, pour trait d’union, la bicyclette.

J’étais donc venu revoir la Méditerranée et j’en saluai avec émotion la première apparition lointaine, puis je piquai droit sur les Martigues. La route est bonne, monte et descend à peine : seulement, on la charge sur un assez long parcours au point de ne pas laisser, soit à droite, soit à gauche, le plus petit passage et force m’est d’aller passer dans un champ d’oliviers. J’arrive à 4 h. 30 dans la ville aux trois noms, postée comme une sentinelle à l’entrée du vaste étang de Berre dont on parle sérieusement de faire une rade de guerre, il est assez grand pour cela et des navires réfugiés là ne courraient aucun risque d’être capturés.

Mais il y a si longtemps qu’on en parle que je crains bien que ce ne soit une blague que les Marseillais font à leurs bons amis li Martigaou.

Je descends à l’hôtel du Touring que M. Bernard tient depuis vingt-cinq ans et qu’il maintient au premier rang ; on y est bien traité, la table est bonne, les chambres sont propres et les W. C. très convenables ; le Midi ne brille généralement pas sous ce rapport et le détail vaut d’être noté.

À peine arrivé je dépose mon bagage et je repars ; je veux profiter des dernières lueurs du jour pour aller, comme qui dirait en pèlerinage, jusqu’au petit hameau de Saint-Pierre perdu à quelques kilomètres dans les collines de peu d’élévation mais très tourmentées, qui s’étendent au sud entre les Martigues et la pleine mer.

J’ai vécu là toute une année (j’avais dix ou onze ans) auprès du curé de Saint-Pierre, chargé de m’enseigner un peu de latin et de grec et surtout de me laisser vivre au grand air pour le grand bien de mes poumons qui en avaient besoin. J’en avais gardé cette douce souvenance dont parle la chanson et depuis longtemps je me promettais d’y revenir.

Je servais la messe, sonnais quelquefois l’angélus et accompagnais le prêtre dans ses visites aux malades. Je me rappelais vaguement l’église, le clocher, le cimetière, quelques maisons qui avoisinaient la cure, un moulin à vent, un chemin de traverse qui conduisait aux Martigues.

Sauf le moulin à vent que la concurrence des minoteries marseillaises a fait sans doute disparaître, je retrouvais tout et mes souvenirs se précisèrent instantanément. Voila les deux cyprès à l’entrée de la cure ; ils sont plus petits que ceux que j’y avais laissés, ils doivent être d’une autre génération ; le clocher et l’église sont bien plus humbles que je ne les voyais à 35 ans de distance, ils paraissent bien délabrés ; l’étroit plateau qui s’étend devant l’église est toujours aussi nu, aussi rocailleux, aussi parfumé de senteurs sauvages qu’il l’était à l’époque où j’y venais contempler le ciel étoilé.

Eh, ne sont-ce pas là les débris d’une cabane en pierres plates que nous édifiâmes autrefois pour les poules de M. le curé !

Les souvenirs endormis se réveillent et voltigent, essaim tumultueux, autour de moi.

La nuit me chasse trop vite de mon observatoire et le vent devient froid ; j’aurais aimé entendre sonner l’Angélus du soir, mais il faudrait attendre trop longtemps et l’on ne peut même pas me servir une tasse de café dans les deux débits de boissons du hameau.

Je rentre aux Martigues à toute petite allure, sous les pâles rayons de la lune et les froides caresses du mistral qui me joue le vilain tour de me désarçonner au moment où je m’y attends le moins.

La route qui dessert les quelques hameaux semés au sein de ces collinettes est remarquablement roulante et bien entretenue : elle descend jusqu’à Carry-le-Houet, le port de pêche le plus important entre Martigues et l’Estaque et remonte ensuite vers Gignac ; on s’efforce de boiser tous les versants incultes et la verdure éternelle des pins donne au pays un aspect moins aride, bien qu’en réalité il n’y ait pas une goutte d’eau de plus qu’autrefois.

Le manque d’eau, voilà ce qui dépeuple certaines régions du Midi, vastes étendues de terrain que je traverserai les jours suivants et qui m’ont laissé une si triste impression.

Martigues n’est pas le soir une ville très gaie ; cependant, à deux pas de l’hôtel, un Music Hall fait entendre ses flonflons et le beau sexe s’y rend en foule ; je flâne quelques instants çà et là sans voir rien de saillant et finis par m’attabler devant un assez bon repas peu végétarien, heureusement qu’à Arles j’avais pu me conformer strictement à mes principes et une infraction de temps à autre ne tire peut-être pas à conséquence.

13 Novembre

Le lendemain dès 6 heures je suis debout prêt à partir, mais j’ai toutes les peines du monde à réveiller le garçon, et 15 minutes se passent avant que je puisse sortir.

Ce n’est pas que j’aie une bien forte étape à faire ce jour-là, mais s’il me reste du temps pour flâner, je préfère flâner au grand air que dans mon lit.

Je me sens très dispos et la fatigue plutôt morale que m’a causée le chemin de halage a disparu ; quant à celle qui pourrait résulter des kilomètres parcourus, elle est quantité absolument négligeable ; c’est le mistral qui a eu toute la peine ; il me pousse encore quelque peu, mais il a perdu presque toute sa force et je ne le retrouverai plus qu’au retour où il m’obligera à faire en chemin de fer 140 kilomètres que j’aurais bien préféré faire à bicyclette.

La route côtoie assez longtemps l’étang de Berre, puis pénètre dans la gorge qui aboutit au col de l’Assassin ; à ma droite se découpent très nettement les sinuosités des collines derrière lesquelles se cachent le Sausset, Carry-le-Rouet, l’Estaque, et le soleil se lève derrière elles ; à ma gauche se détache une chaîne de collines où les parties boisées succèdent à des parties rocailleuses blanchâtres, que de loin on prendrait pour des murs et l’illusion, pour mes faibles yeux de myope est si forte, que plus loin je prendrai pour des rochers tout le village des Pennes, tellement la teinte des murailles ressemble à celle des pierres de la montagne dont elles sont faites en définitive.

Depuis quelque temps la route monte lentement et j’ai pris le développement de 4m40 avec lequel je pourrai, sans difficulté, gravir la rampe de l’Assassin, assez dure, qui commence à la jonction de ma route avec la route d’Avignon à Marseille.

Le sol est bon, mais en approchant de Marseille quelle cohue, que de mauvais pavés, que de cris ! La descente qui continue sur le pavé me secoue tellement que je crois prudent de resserrer les attaches qui fixent sur ma machine mon petit bagage et de donner aux écrous un tour de clef. Il doit y avoir sûrement quelque moyen d’échapper à cet atroce pavé, mais je ne le connais pas et je n’ose me hasarder dans les rues latérales. Cependant, au bout d’un moment le supplice est trop fort et je m’échappe à droite, sur du macadam.

Respirons et renseignons-nous sur le plus court chemin pour aller au vieux Port où j’ai l’intention de déjeuner de coquillages. Je n’en suis pas loin et j’ai le temps de prendre quelques notes.

Il a fallu que je vienne à Marseille pour trouver la chose la plus absurde au point de vue de la circulation. Alors que les voitures doivent, comme partout en France, tenir leur droite, les tramways tiennent leur gauche ! Vous pouvez voir d’ici la confusion qui résulte de cette idiote réglementation ! Quand une voiture veut dépasser celle qui la précède, elle risque d’abord de se trouver nez à nez avec un tramway ; si elle échappe à cette collision, il faut qu’elle croise la première voie du tramway et qu’elle aille trotter un instant sur la seconde voie, au risque de s’accrocher aux voitures qui vont en sens inverse, puis quand elle juge le moment venu de reprendre sa main, il faut qu’elle retraverse les deux voies du tramway.

J’ai vu se produire les incidents les plus abracadabrants. Une énorme pyramide de sacs de farine traînée par 4 ou 5 chevaux évoluant pour passer devant un autre énorme char arrêté, barrant la route à un tramway qui, heureusement, put s’arrêter, passant sur la voie opposée au moment où une voiture faisait exactement le mouvement inverse et tournait autour des sacs de farine comme ceux-ci tournaient autour du tramway, un carrousel quoi ! J’avais pendant ce temps mis pied à terre et pris le trottoir et j’admirais avec quelle philosophie charretiers, voituriers et cochers acceptaient un état de choses aussi contraire au simple bon sens.

À mesure que j’approche de la Cannebière, la circulation devenant intense, je dois, à plusieurs reprises, mettre pied à terre. Enfin, me voici en présence d’un assortiment de coquillages, praires, clovisses, moules, huîtres et oursins, et un flacon de vin blanc, coût : 3 francs et plutôt du malaise que du bien-être pour l’estomac. Que j’aurais donc agi plus sagement en déjeunant, suivant mon habitude, d’une assiettée de riz. On est toujours plus ou moins victime des vieux préjugés qui, au moment où on s’y attend le moins, surgissent comme les diables des boîtes à surprises et nous font faire des sottises.

En me retrouvant sur la Cannebière une folle envie m’était venue de manger à la façon d’autrefois et j’y cédai. Oh ! je n’en fus pas malade, mais, je le répète, à quoi bon imposer à l’estomac humain la digestion d’aliments qui ne lui conviennent pas ? et cela simplement pour satisfaire à quelque dépravation du goût ?

Je continuai lentement ma route à travers Marseille et atteignis bientôt une large avenue macadamisée où je repris quelque vitesse ; je tourne à droite puis à gauche et me voici à Sainte-Marguerite d’où je n’ai plus qu’à suivre, sans erreur possible, la route de Cassis qui a des passages très mauvais, d’autres très bons et qui dans son ensemble mérite d’être qualifiée de passable. Je reprends 4m40, c’est un développement convenable pour la montée de 4 ou 5 kilomètres qui m’amène à travers bois d’abord, ensuite à travers des champs de bruyères rosés à un sommet assez élevé. On a de là-haut une jolie vue sur toute la route qu’on a laissée derrière soi ; une église perchée sur un mamelon au pied duquel j’ai passé m’apparaît dans le lointain et bien au-dessous, mais je ne vois pas la mer dont une colline plus élevée me sépare. Il est regrettable que cette route n’ait pas été tracée en corniche sur tout le littoral. Pour descendre, je me mets au grand développement ; mais le sol pavé de véritables rochers ne me permet pas les grandes allures ; j’arrive devant une borne qui porte l’inscription Octroi ! sans doute pour avertir les lapins que ces bruyères nourrissent, qu’ils auront des droits à payer en passant d’une commune dans l’autre.

Pristi ! que le chemin devient mauvais à mesure que je me rapproche de Cassis ; des monceaux de pierres, des ornières, des virages brusques, il faut ouvrir l’œil et le bon.

Mais aussi quel magnifique spectacle se dégage tout à coup de ces sommets dénudés : la haute mer étincelante de lumière avec çà et là quelques voiles blanches, les anfractuosités de la rive où se brisent les vagues et un rocher immense fait comme une proue de monitor pénétrant fièrement dans les flots qu’il rejette à droite et à gauche, blancs d’écume : je suis pendant plusieurs minutes cloué sur place ; qu’il ferait bon de vivre avec de tels horizons constamment sous les yeux !

Quand on atteint la route de Cassis à la gare, le sol devient bien meilleur et l’on arrive dans une sorte d’oasis : l’eau coule abondamment sous de grands arbres, les gens ont l’air heureux de vivre : je pénètre jusqu’au cœur de la petite ville, jusqu’au port admirablement abrité des vents froids du nord et de l’ouest mais par cela même trop encaissé et mal odorant.

Cassis est la tête de ligne des stations hivernales, à l’usage des valétudinaires et des rentiers, échelonnées sur la Méditerranée ; encore peu fréquentée, les prix sont modérés et je crois que l’on peut y vivre à l’hôtel à raison de 4 ou 5 francs par jour, c’est à la portée des petites bourses. Il y a de jolies excursions à faire en bateau jusqu’aux criques dites calanques creusées par la mer au pied des rochers, mais la vue est très bornée à moins qu’on ne consente à grimper sur les collines qui environnent le petit port.

Après Cassis, ma route regrimpe et je reviens à 4m40 ; avec ce développement ces montées successives ne me sont en aucune façon pénibles ; je traverse une région très boisée et j’atteins bientôt la route d’Aubagne à La Ciotat : à la jonction même des deux routes commence une descente magnifique au milieu des bois ; avec 7m25 je roule à un train de prince : les tournants ne sont pas trop brusques et, surprise agréable, voici une fontaine : c’est, ai-je appris plus tard, de l’eau de la Durance, mais je n’y regarde pas de si près et je m’y rafraîchis, car il fait chaud tout de même.

La Ciotat où je m’arrête à peine ne m’a pas laissé une impression aussi favorable que Cassis ; c’est poussiéreux, ensoleillé, blanc et crayeux, il y a de la vue, par exemple, et du vent aussi, sans doute, quand il se met à souffler ; je vais suivre quelque temps le bord de la mer puis m’élever jusqu’à Saint-Cyr où je juge à propos de déjeuner sommairement, après quoi je file sur Bandol.

Il faut monter encore et de nouveau j’ai recours à 4m40 ; ce n’est ni long ni dur, seulement le sol est plutôt médiocre et la descente sur Bandol rendue dangereuse par un S roide et ensablé ; aussi le T. C. F., toujours plein de sollicitude pour nous, a-t-il pris le soin de faire placer un poteau au bon endroit. À propos de poteaux du T.C. F, je me souviens d’en avoir vu deux, quelque part, entre Orange et Avignon qui devaient se rapporter à un danger bien invisible car ayant, dès le premier poteau, ralenti mon allure afin d’être prêt à toute éventualité, je suis ainsi arrivé jusqu’au second poteau sans avoir aperçu autre chose qu’un caniveau assez semblable à beaucoup d’autres et qui ne m’a pas paru bien terrible. Mais au fait prudence est mère de sûreté et nous aurions mauvaise grâce à nous plaindre de cette abondance de biens. Très riante, la baie de Bandol et c’est à cette station que j’aurais donné la palme si je n’avais vu ensuite Sanary de qui j’ai pu dire : omne tulit punctum.

Je m’arrête un instant à Bandol chez le barbier qui s’appelle Marius ; tout le monde par là s’appelle Marius en l’honneur du vainqueur des Cimbres et des Teutons : pour se reconnaître aisément, même entre eux, tous ces Marius doivent sans doute se numéroter.

Les poitrinaires affectionnent Bandol et c’est bien un des plus jolis coins de terre qu’on puisse voir, un de ceux où il doit être fort agréable pour ceux dont les jours sont comptés de venir saluer une dernière fois la nature. Ave, natura, morituri te salutant !

Je fais exactement le tour de cette mignonne baie et je m’enfonce une dernière fois dans les terres pour franchir un monticule d’où je descends en pente douce, pieds au repos, sur Sanary où je vais farnienter pendant 4 heures.

Sanary qui s’appelait autrefois Saint-Nazaire et qui n’a pas perdu au change porte bien son nouveau nom et rit au soleil en se mirant dans les flots de la grande bleue. C’est grand comme un éventail, déployé devant une plage amoureusement arrondie par la mer ; les blanches façades des maisons ensoleillées en forment le fond et les palmiers aux troncs rugueux et aux panaches ondoyants en seraient à la fois les nervures et les plumes s’il étaient de belle taille. Bah ! les petits poissons deviendront grands et les petits palmiers de Sanary grandiront aussi, bien qu’ils ne soient pas espagnols.

Sanary est une station plutôt nouvelle et ne jouit pas depuis bien longtemps de cette réputation d’oasis enchanteresse qui lui valut l’honneur d’être choisie cet hiver par un mien ami Stéphanois que son docteur envoyait se reposer pendant cinq ou six semaines dans le Midi.

Ce sont là ordonnances auxquelles je ne ferai jamais la sourde oreille à la condition que le docteur me permette de partir sur ma bicyclette.

Mon ami D..., initiale sous laquelle les vieux tricyclettistes d’antan reconnaîtraient facilement un de nos compagnons dans cette joyeuse excursion, de 1888 aux Grands-Goulets où le petit vin blanc de Pont-en-Royans me joua un bien vilain tour, mon ami D... ne pratique pas encore la bicyclette, ce en quoi il a tort, et il était parti tout simplement avec sa jeune femme et sa fillette, ce qui est évidemment préférable.

Je le trouvai parfaitement installé à l’hôtel de la Tour et j’en reçus l’accueil le plus stéphanois qui se puisse imaginer : c’est, dans l’échelle de la cordialité, quelques degrés plus haut que le légendaire accueil écossais dont on fait un si gros morceau.

Deux Stéphanois qui se rencontrent à trois cents kilomètres de la noire cité font de suite une paire d’amis.

Mais en face de Sanary, à l’autre extrémité du croissant formé par la mer, derrière le Brusq, hameau de pêcheurs très exposé aux coups du mistral et dont on a vainement essayé de faire une station hivernale, perdu dans une véritable forêt de pins maritimes, sur l’extrême bord des falaises, s’élève une délicieuse villa où m’attend, sine die, M. G..., abonné au Cycliste de la première heure et pouvant se dire lui-même cycliste préhistorique, M. G... ayant en effet débuté sur le vélocifère, fut naturellement un des premiers adeptes du vélo Michaux, adopta dès son apparition le grand bi, essaya même du bi Renard à roue de 3 mètres de diamètre (pas longtemps par exemple !), se convertit au tricycle Salvo, puis au Cripper et touché enfin par la baguette magique de la fée Bicyclette, a, depuis dix ans, fait connaissance avec les meilleures marques étrangères et françaises à pleins, à creux et à pneus ; cela fait, en nombre rond, au bas mot, quarante ans de pédale, sans solution de continuité. Combien y a t-il au monde de cyclistes qui puissent montrer un pareil actif ?

C’est un plaisir que de causer cyclisme avec des cyclistes de ce calibre-là et je dois à la modeste revue que je dirige et qui, le mois prochain, entrera dans sa quatorzième année, quelques bons amis tels que, M. G... , grâce auxquels les agréments d’une excursion sont fréquemment doublés par le plaisir de serrer des mains cordiales et d’entretenir, par l’échange d’idées, d’impressions, de projets et de souvenirs puisés aux mêmes sources, émanant d’aspirations identiques, notre commune passion pour le cyclisme et pour le tourisme.

Je vais donc surprendre dans son agréable chartreuse, M. G... dont j’accepte sans façon l’hospitalité et j’ai passé là, dans un intérieur charmant, au sein d’une famille chrétienne admirablement unie, une soirée délicieuse : je me suis endormi, bercé par la plainte monotone de la mer et par les dernières rafales du mistral expirant.

14 Novembre

Le lendemain, dès l’aube, je parcourais, guidé par mon hôte, les alentours de la propriété.

Sa situation pittoresque, la vue dont on y jouit, la proximité du rivage, le farouche qui se dégage des falaises rongées par les lames, l’indéfinissable impression que laisse dans l’âme la contemplation de la haute mer, tout ce qui fait la nature belle, attrayante et captivante avait, il y a 25 ans, lorsque le hasard amena en ces lieux, pour la première fois, M. G..., exercé sur lui une telle fascination, que huit jours après il achetait toute l’extrémité du cap et s’y construisait la confortable résidence où nous revenons bientôt prendre le déjeuner du matin.

Au cours de cette promenade, nous avons été victimes d’un abus contre lequel s’est élevé déjà le Touring-Club, bien fait pour exaspérer le plus paisible touriste et lui faire crier, après Proudhon : la propriété c’est le vol ! Nous suivions le bord de la mer quand nous avons soudain trouvé le sentier barré par un mur formidablement hérissé de tessons de vaisselle et par une porte solidement fermée. Impossible de passer, il nous fallut rentrer dans les terres pour contourner la bicoque de ce propriétaire imbécile qui mériterait qu’on promulguât sans tarder une petite loi déclarant propriété nationale tous les rivages français sur au moins 100 mètres de largeur.

Les douaniers ont à la vérité le droit de passer et on doit leur remettre les clefs de toutes les portes barrant le sentier dit de la douane ; ne valait-il donc pas mieux empêcher purement et simplement de barrer ledit sentier ?

Les douaniers sont en nombre dans le pays, bien que les recettes annuelles de la douane ne s’y élèvent pas à la moitié de rappointement d’un seul douanier.

Mon ami D... et sa charmante femme nous ont invités à une bouillabaisse, spécialité de l’hôtel de la Tour ; l’heure s’approche et je prends congé de M. G... qui, maternellement prévoyante, garnit mon sac de trois belles pommes que je serai bien heureux d’y trouver le lendemain matin.

Tout doucement, à bicyclette, nous nous dirigeons, M. G... et moi, vers Sanary et, chemin faisant, mon compagnon me parle des vieux souvenirs qui se dégagent de tout ce qui nous entoure.

Ce doit être chez moi quelque maladie non encore cataloguée dans les gros in-folio de la Faculté, mais je ne puis passer en quelque endroit que ce soit, sans évoquer les générations disparues, les civilisations d’autrefois. Or, où trouver une région plus riche en traditions plus ou moins amplifiées par la légende que ces rivages méditerranéens qui virent passer tant de peuples divers de mœurs et de langages : Phéniciens, Gaulois, Barbares, Romains, Sarrazins, et avant eux combien d’autres, perdus dans la nuit des temps, ont ici vécu, aimé, lutté, souffert et joui du bonheur de vivre !

Au loin, barrière infranchissable opposée au froid aquilon, s’élève la chaîne de la Sainte-Baume, qu’il est dans mon programme de franchir le lendemain.

Reynier ! nous tournons à gauche sans que l’idée me soit venue, tant je me trouvais bien dans ce petit coin de terre et en si agréable compagnie, d’aller à 5 ou 6 kilomètres de là voir la Seyne, la rade de Toulon, Tamaris et autres lieux qui attirent d’habitude l’attention des voyageurs.

Le dîner fut peu végétarien mais substantiel, et la bouillabaisse exquise bien que pimentée.

À 2 heures précises je pris congé de mes amis et piquai droit sur les gorges d’Ollioules qui sont classées parmi les curiosités du pays et qui méritent d’être visitées bien qu’elles ne rappellent en rien les gorges du Fier, de la Bourne, du Trient et tant d’autres que les Alpes recèlent en leurs replis.

À Ollioules, l’eau coule à pleins bords de tous les côtés, aussi les jardins y sont-ils merveilleusement fertiles. Ces pays vivent de l’exportation des fleurs et des fruits.

Je constate, à mes dépens, dans les gorges, un phénomène qu’on m’avait pourtant annoncé et auquel je ne songeais plus. En m’asseyant sur le parapet, je prends un bain de siège complet ; les pierres sont mouillées comme s’il avait plu pendant une journée et pourtant depuis bien des jours il n’est pas tombé une goutte d’eau, c’est tout simplement la rosée qui me joue ce vilain tour, une rosée tellement abondante, qu’elle forme, dans certains bas-fonds où le soleil ne fréquente guère, de véritables ruisselets. Avec de telles rosées on peut, à la rigueur, se passer de pluie.

Après les gorges, un peu avant d’arriver à Sainte-Anne, on voit à gauche de la route des roches d’aspect curieux, semblables à de gigantesques bulles de savon solidifiées ; on serait tenté d’aller les crever pour voir ce qu’il y a dedans.

Avant le Beausset dont on aperçoit de loin les maisons, ma route oblique à droite et prend franchement la direction de la montagne ; après s’être enfoncée dans un dernier vallon, elle va grimper pendant plusieurs kilomètres.

La rampe est régulière et moyenne (du 5 % environ) ; le développement de 4m40 s’y trouve bien à sa place. On découvre, à mesure qu’on s’élève, une vaste étendue de pays vallonné et bientôt, par dessus les collines que j’ai déjà laissées derrière moi, j’aperçois à l’extrême horizon la mer scintillante qui m’attire et dont je m’éloigne à regret.

La route est très belle, très déserte aussi, à tel point qu’on a jugé convenable d’établir un poste de gendarmerie à cheval sur les routes qui se croisent sur le plateau que j’atteins bientôt. Tout est boisé autour de moi et l’aspect du pays est assez agréable. J’avais conquis l’altitude bien modeste de 400 mètres et je me croyais déjà à Riboux et même au sommet de la Sainte-Baume quand, de suite après avoir passé la gendarmerie, je me sens emporté par une descente qui n’en finit plus, très belle du reste, au milieu de bois plus compacts encore que sur l’autre versant et qui me serait très agréable si je ne devais reconquérir immédiatement l’altitude que je perds intempestivement.

Cela dure ainsi pendant trois ou quatre kilomètres et j’avais perdu déjà 200 mètres d’altitude quand je mets pied à terre devant un poteau tout neuf sur lequel se détachent blanc sur bleu ces mots :

La Massiglière,

Riboux : 7 kilomètres.

Je suis au débouché d’un chemin qui ne me semble pas trop mauvais, surtout après la description qui m’en avait été faite, et à trois kilomètres environ de Cuges ; un bonhomme qui passe à cheval sur un âne m’apprend qu’il est 4 heures moins dix ; ma montre que j’avais laissée choir l’avant veille me refuse depuis tout service et j’en suis réduit à prendre le temps sur le soleil et dans les poches des passants.

Je m’informe encore auprès du brave homme s’il me sera possible d’arriver avant la nuit au sommet de la Sainte-Baume et s’il est facile de trouver par là-haut son chemin. Il se met à rire.

Ne l’essayez pas me dit-il en patois, vous vous perdriez. — Bah ! Je voudrais bien voir ça !

J’ai placé ma chaîne sur mon faible développement. 3m30, et ma veste sur le guidon, car malgré la fraîcheur qui se fait déjà sentir je vais sans doute en suer une. Eh bien, non, ça n’a pas été très pénible ces sept kilomètres d’ascension en pente de 6% entremêlés de quelques descentes, de parties presque plates et, dès le début, de deux ou trois raidillons carabinés ; le sol est passable et l’on peut grimper à raison de dix kilomètres à l’heure sans fatigue.

La fumée d’un feu allumé dans une clairière me fait craindre un instant un commencement d’incendie, fléau de ces bois inflammables comme étoupes ; je croise un groupe de magnanarelles, femmes et jeunes filles chargées de la cueillette des olives ; elles emportent dans des cabas la récolte de la journée, mais elles me paraissent tenir des propos moins poétiques que ceux que Mistral a mis sur les lèvres de sa Mireille. Un bien petit métier, à tout prendre, que celui de cueilleuse d’olives ; on fait cela à temps perdu, car les olives peuvent attendre et la cueillette dure jusqu’à fin décembre.

Je m’élève lentement mais sans arrêt et je trouve longs les sept kilomètres annoncés qui, je l’ai vu le soir même, ont en effet neuf mille mètres ; seulement les cantonniers n’étant tenus d’entretenir ce chemin que pendant sept kilomètres, les Ponts et Chaussées ignorent les deux autres. Les touristes ne peuvent malheureusement pas afficher une aussi dédaigneuse ignorance.

Je remarquais depuis un moment que la route de passable tournait au médiocre et même au mauvais quand j’arrive à un point où elle se partage en deux ; le jour déclinait rapidement ; j’écarquille en vain les yeux ; je n’aperçois aucune maison, aucun être humain à qui je puisse demander un conseil.

Ma mauvaise étoile me fait tourner à gauche et me voilà engagé pendant plus d’un kilomètre dans un chemin qui se fait plus sauvage et devient pire à mesure que j’avance.

Enfin, aux dernières lueurs du jour, j’aperçois deux maisons qui se confondent presque avec les rochers : j’y cours. La première est inhabitée, de la seconde sortent à la fois deux roquets qui aboient, un enfant qui piaille et un patriarche qui en un patois vaguement compréhensible pour des oreilles pourtant provençales mais déshabituées depuis longtemps de l’harmonieuse langue des félibres, m’apprend ce que je savais trop : que j’ai pris le mauvais chemin et qu’il me faut revenir sur mes pas pour arriver à Riboux qu’en mon innocence je supposais encore être un bourg d’une certaine importance.

Je reviens donc sur mes pas et la nuit cette fois m’accompagne, la lune aussi heureusement. Comme je suis maintenant sûr d’arriver et que j’ai renoncé, folle prétention, à passer la montagne le soir même, je ne me presse plus et je me laisse envahir par les impressions qui se dégagent de tout ce qui m’entoure ; je suis en pleine solitude et en plein silence, le ciel revêt sa nocturne parure d’étoiles et une vague clarté flotte encore le long de l’arête anguleuse de la montagne.

Je repasse au croisement où le Dieu de l’erreur s’est encore une fois — et ce ne sera pas la dernière — joué de moi, et peu de temps après je distingue vaguement à ma gauche quelques maisons et une sorte de chapelle bien modeste. Ce ne peut être que Riboux et je suis en effet à Riboux ; mais quel déchet de ce que j’attendais à ce que je découvre !

Je m’approche, d’une fenêtre vaguement éclairée ; une femme est là entourée de trois jeunes enfants, elle s’exprime heureusement en un français autrement intelligible que le patois du patriarche de tout à l’heure et j’apprends que je trouverai dans sa maison le souper et le gîte que je suis venu chercher si loin. Je prends place au foyer où vient bientôt s’asseoir un hôte momentané de Riboux, un chasseur, non pas de casquette, mais un enragé Nemrod d’Aubagne qui, pour avoir le plaisir de tirer quelques grives et quelques lièvres ou lapins se condamne à vivre dans cette thébaïde. Le maître de céans arrive à son tour, et en attendant l’heure du souper, nous causons.

Riboux est la commune de France la moins peuplée, quoique son territoire soit très vaste ; elle ne compte actuellement que 22 habitants ; faute de neige en hiver et de pluie au printemps, les terres y sont devenues presque arides et l’exode continu de ses habitants est la conséquence de cet état de choses.
Il y a 30 ans, Riboux comptait encore plus de 80 habitants ; ce n’était pas excessif, mais on pouvait encore avec cela constituer un Conseil municipal présentable.

Les 22 survivants mènent là-haut une existence assez monotone à laquelle mon hôtesse qui est de Cuges eut quelque peine à s’habituer, aujourd’hui elle ne parle de la ville et de ses attraits qu’avec le plus profond dédain.

Maï dig’oun poou, siès ouno mountagnardou, lui répondent ses amies de Cuges lorsqu’elle entreprend de leur démontrer le bonheur de sa nouvelle vie.
Je lui demandai qui était le patriarche qui m’avait remis dans le bon chemin et si la maison d’où il était sorti faisait partie de la commune.

— Té ! Pardi, vous étiez chez le maire, et vous auriez pu y coucher, car il loge aussi ; le vieux, c’est son oncle.

Ainsi ma première visite avait été pour M. le Maire ! En ai-je du flair ?

Il n’y a pas d’école à Riboux ; il y a pourtant une chapelle dont le service est confié à un vicaire de Signes, lequel n’y vient officier que tous les quatre ou cinq ans, à l’occasion d’une naissance, d’un mariage ou d’un enterrement.

Riboux est en somme à trois heures de marche de tout lieu habité ; les seuls visiteurs qu’on y voie sont quelques chasseurs ; on y vit pourtant un jour arriver de grand matin une demi-douzaine de cyclistes Toulonnais qui se rendaient, comme moi, à la Sainte-Baume, et quinze jours avant mon passage, un tricycle à pétrole y avait grimpé.

Le souper me rappela le menu de la Grande-Chartreuse : une délicieuse purée de pois chiches, de la morue, des noix, des pommes et des figues mi-sèches, du pain excellent et de la piquette, le tout, sauf naturellement la morue, provenant de la propriété de l’aubergiste.

Mon estomac de végétarien se trouva fort bien de ce repas que certains estimeraient trop sommaire et j’allai de très bonne grâce au grenier m’étendre sur la paille où, roulé dans un drap, sous une bonne couverture, je dormis comme un bienheureux.

Si vous allez jamais à Riboux, même chez M. le Maire, ne vous attendez pas à trouver d’autres matelas que la paille fraîche étendue dans le grenier à l’usage des voyageurs.

Le souvenir de la fameuse auberge de Peyre-beille me trotta bien un instant dans la cervelle, mais le sommeil en eut vite raison.

15 Novembre

Dès cinq heures le lendemain j’entendis remuer les casseroles et je descendis à tâtons ; l’hôtesse me préparait du café qui fut le bienvenu, et, après avoir réglé ma dépense (1 fr. 50 pour le souper, le coucher et le déjeuner, et l’on se plaint que la vie est chère en France !) j’entamai une étape qui comptera parmi les plus pénibles que j’aie jamais faites.

On m’avait engagé la veille à me laisser guider par deux bûcherons piémontais qui logeaient momentanément dans une des maisons abandonnées de Riboux et qui partaient chaque matin pour leur chantier situé dans la direction que j’avais à suivre.

Comm’aco, vous perdress pas, m’avait dit la bonne femme.

J’emboîtai le pas derrière les deux Piémontais qui emmenaient une petite vieille chargée sans doute de leur préparer leur polenta : ils baragouinaient un patois provençal mêlé d’italien auquel je ne comprenais goutte et me paraissaient tenir le milieu entre l’homme et la bête de somme.

Je rêve un état social où les moindres des citoyens, chargés des plus infimes emplois, seraient sinon docteurs es sciences humaines, du moins dignes de l’être et à même de discuter, en leurs moments de loisir, en un langage élégant, de omni re seibili ; en abattant les sapins et les chênes, en poussant la charrue, en cassant les cailloux sur les routes, bûcherons, laboureurs et cantonniers se distrairaient par le souvenir des plus beaux passages des poètes anciens et modernes, réfléchiraient aux questions les plus abstraites et se tiendraient ainsi toujours prêts à jouir des impressions que la nature par un spectacle incessamment varié tient en réserve pour les esprits cultivés.

Riches de santé physique et morale, réduisant leurs besoins matériels à si peu de chose que le même territoire pourrait nourrir trois fois plus de bouches et que la patrie serait par conséquent trois fois plus forte, car la véritable puissance d’un pays réside dans sa population, travailleurs robustes, guerriers infatigables, législateurs consommés, ces intelligences toujours en éveil commandant à des corps toujours exercés et entraînés auraient tôt fait de résoudre les problèmes sociaux qui font trébucher à chaque pas nos hommes d’État gavés de gibier faisandé et nos économistes bourrés de langoustes à l’américaine.

Mes Piémontais me paraissent avoir le corps exercé et entraîné et leurs besoins matériels ne pèsent guère qu’une demi-livre de pâtes alimentaires par homme et par jour ; pourquoi n’ont-ils pas en même temps l’intelligence aussi ouverte et le langage aussi développé que les simples bergers des temps homériques ?

Et au fait pourquoi ne suis-je pas moi-même capable de comprendre ces hommes simples ?

Nous suivîmes quelque temps un chemin convenable où je pouvais pousser ma machine, mais, après quarante minutes de marche, un brusque crochet à gauche nous engagea dans un sentier fort roide où il me fallut mettre une première fois la bicyclette sur l’épaule. Trois cents mètres plus loin ce fut bien autre chose, le sentier s’arrêta ou du moins prit une direction qui n’était plus la notre et par laquelle la femme s’éloigna et, après quelques explications inintelligibles, entremêlées de grands gestes me désignant le sommet de la montagne, mes deux gaillards s’engagèrent à travers bois, buissons et rochers, sur le flanc même du ravin en me faisant signe de les suivre.

Placez devant vos yeux une pente de talus à 45 degrés pour le moins, encombrée de broussailles, de troncs d’arbres coupés, d’arbustes épineux, semée de feuilles, de débris de rochers où le pied glisse et se tord et voyez-moi là-dedans avec ma bicyclette tantôt sur l’épaule droite, tantôt sur l’épaule gauche, le plus souvent passée autour du cou comme un carcan, les roues s’accrochant çà et là, les épines me caressant les mollets ! Je m’efforce de ne pas perdre de vue mes guides qui, bientôt arrivés au pied des arbres qu’ils ont commencé à couper m’expliquent autant que je puis les comprendre que je n’ai qu’à continuer jusqu’à ce que je rencontre un sentier qui vient du Pied de la Colle et qui me conduira au sommet.

Ainsi livré à moi-même, je fais encore quelques pas et je commence par m’asseoir, car j’ai déjà besoin de repos ; je n’ai jamais tant sué de ma vie.

Je trime depuis une heure avec ma bicyclette sur le dos et je n’ai certainement pas parcouru un kilomètre.

Ce que je la trouve lourde cette Gauloise à 4 multiplications ! Chargée de bagages elle ne pèse pas moins de 22 kilos et ce qu’elle est encombrante ! Ah ! J’ai apprécié pendant cette escalade les machines légères et j’ai regretté de n’avoir pas une bécane de 10 kilos.

Le soleil radieux se lève à l’horizon au-dessus de la mer qui m’apparaît au loin ; cette vue à laquelle je ne m’attendais pas me rend des forces.

Sursum corda ! Je reprends mon fardeau et... pan, je me laisse sottement choir sur le genou et une bosse grosse comme une noix, qui s’élève aussitôt à l’endroit qui a porté, me fait craindre d’être immobilisé. Il n’en est heureusement rien, l’articulation est indemne et j’en serai quitte pour la douleur. J’applique sur la bosse une compresse d’arnica et je recommence à zigzaguer sur le flanc de la montagne, sans perdre de vue certain rocher derrière lequel je dois trouver le fameux sentier.

Si encore j’avais de bons yeux ! mais, myope à l’extrême, obligé de porter des lunettes que la buée de la transpiration obscurcit à chaque instant et que je suis obligé de défendre contre les branches qui veulent absolument me les enlever, je me vois en butte à toute une série de petites misères spéciales à l’état de quasi-cécité qui m’afflige.

De temps en temps, je plante là ma machine et je vais reconnaître le terrain. Ah ! que je serais vite au sommet si je n’étais handicapé par ma monture ; l’escalade, en somme, pour un homme libre de ses mouvements, n’a rien de difficile.

Au cours d’une de ces reconnaissances j’aperçois une ligne qui serpente entre deux renflements et semble se diriger vers le sommet. Je tiens enfin mon fil d’Ariane et me crois au bout de mes peines. Je cours reprendre mon fardeau que je ne retrouve pas sans quelques tâtonnements et après de nouveaux efforts entremêlés de chutes et de glissades, je mets enfin le pied sur un semblant de sentier vaguement tracé et que je perds plus d’une fois. Inutile de dire que je ne puis y faire rouler ma bicyclette.

Du fond du ravin d’où j’ai fini par émerger, monte jusqu’à moi le bruit des coups de cognée ; les Piémontais travaillent ; à cela près, calme et silence complets, au loin la mer étincelle.

À mesure que je me rapproche du but, le sentier s’élargit et tout au sommet forme presque une terrasse.

En y arrivant, je découvre tout à coup devant moi, ou pour mieux dire au-dessous de moi, un panorama grandiose. La montagne, coupée dans toute sa longueur, se termine par un à pic formidable ; une paroi verticale d’au moins 400 mètres de hauteur, où je ne puis découvrir la moindre coupure, me sépare de l’hôtellerie que j’aperçois là-bas sur un plateau assez étendu.

Directement sous moi la splendide forêt de la Sainte-Baume, unique dans tout le Midi, et que les efforts de l’homme n’ont su augmenter, à tel point, qu’on se demande pourquoi des arbres que l’on ne trouve que dans le Nord ont pu pousser, croître et atteindre leurs superbes dimensions dans un terrain où peuvent à peine vivre des chênes nains et des pins maritimes, et pourquoi ayant pu croître là sous la grotte de la Sainte-Baume, ils ne peuvent pousser à 100 mètres plus loin.

Mais par où descendre ? À ma droite, la montagne paraît plus escarpée et plus fermée, tandis qu’à ma gauche se détache un sentier bien tracé qui, selon toute apparence, doit être celui que je cherche.

Après un instant de repos, je m’y engage et je ne tarde pas à apercevoir une minuscule chapelle. Des bouteilles cassées et des débris de vaisselle indiquent clairement que, pendant la belle saison, on vient faire par là des parties de plaisir ; l’endroit n’est vraiment pas mal choisi, seulement il ne faut pas venir y chercher de l’ombrage et de l’eau ; les rochers blancs, lavés par la pluie, ressemblent assez à des éponges grossières percées de trous dans lesquels s’engouffre l’eau du ciel qui doit s’amasser dans d’immenses réservoirs intérieurs au sein de ces masses calcaires d’où elle s’échappe en flots énormes sur des points privilégiés : telles la fontaine de Vaucluse et celle de Fontaine-l’Évêque qui pourraient porter bateaux en sortant du rocher.

Du balcon qui contourne la chapelle du Saint-Pilon la vue est encore plus belle et plus étendue que de la terrasse où je m’étais d’abord arrêté ; en se penchant sur le parapet on aperçoit au-dessous de soi, à une belle profondeur, les deux corps de logis construits à l’entrée de la célèbre grotte ; la forêt revêtue de sa parure automnale fait un très bel effet ; à gauche, quelques maisons brillent au soleil ; c’est le Plan d’Aups, guère plus riche en habitants que Riboux, le pays étant de ce côté tout aussi aride que de l’autre côté.

Une route est en construction qui franchira la montagne entre Gemenos et Le Plan d’Aups, si bien que dans quelques années aller de Toulon à la Sainte-Baume ne sera plus qu’un jeu pour un cycliste polymultiplié tandis qu’aujourd’hui à moins d’aller faire le grand tour soit à gauche, soit à droite, il n’y a pas de basse multiplication qui tienne, il faut porter sa machine sur le dos pendant deux heures au moins.

Une fois cette route ouverte je me demande qui pourra bien aller passer à Riboux ; les braves gens qui m’hospitalisèrent à si bon compte vont se trouver complètement isolés du reste du monde.

Je le suis passablement moi-même en ce moment et je me demande, non sans quelque inquiétude, car le soleil monte et mon estomac baisse, à quelle heure je pourrai déjeuner à l’Hôtellerie. Les pommes dont Mme G... a eu l’amabilité de me munir se trouvent là bien à propos pour me permettre d’attendre et j’en croque deux tout en repaissant mes yeux du paysage étonnant qui se déroule autour de moi, et ma pensée des souvenirs tant d’histoire que de légendes qui surgissent de tous côtés.

C’est là-bas dans la plaine, non loin de Saint-Maximin dont, avec de bons yeux, on doit pouvoir de là-haut apercevoir la basilique, que Marius tailla en pièces l’armée des Cimbres et des Teutons ; c’est ici même sur le Pilon où je me trouve que les anges transportaient trois fois par jour Marie-Magdeleine pendant les trente années qu’elle passa, repentante, dans la grotte de la Sainte-Baume.

Reposé et restauré je me remets en quête du sentier de descente, car celui que je viens de suivre s’arrête à la chapelle.

Si mon intelligence n’avait pas été à ce moment bouchée à l’émeri, j’aurais compris tout de suite que les pèlerins et les promeneurs qui montent au Saint-Pilon viennent du côté de l’Hôtellerie et non du côté de Riboux, que par conséquent le sentier de la chapelle avait été tracé pour eux et que je n’avais qu’à le suivre pour descendre ; or, ce sentier aboutissait à la terrasse où je m’étais arrêté tout à l’heure, donc cette terrasse était sans doute à deux pas du sentier que je cherchais et que je n’avais pas vu.

Ces déductions syllogiques ne se présentèrent pas à mon esprit plus myope encore que mes yeux qui, scrutant çà et là les moindres vestiges de chemin, aperçurent à deux cents plus loin, du côté de Riboux, au pied d’un mamelon, une trace blanchâtre.

Voilà, pensais-je, mon affaire et à travers des rochers pires encore que ceux que j’avais franchis, je dévale avec, sur le dos, ma lourde Gauloise qui ne s’était jamais vue à pareille fête.

J’arrive non sans peine et sans heurts, car la descente sur ces rochers est plus pénible que la montée, et je constate que je suis moins que jamais dans la bonne voie ; en continuant je tomberai droit chez le maire de Riboux.

Je commence à la trouver mauvaise et laissant là ma bicyclette, je me mets à errer à l’aventure. Soudain, mon attention est attirée sur des pierres plantées de distance en distance, comme des jalons et leur ligne en remontant me ramène à la terrasse.

Il n’y a pas à dire ! Mon sentier doit être là. Je me penche sur l’abîme un peu plus que je l’avais fait la première fois. Victoire ! le sentier zigzague juste au-dessous de moi, je n’ai que quelques pas à faire à droite et j’en découvre l’entrée qu’un rocher m’avait d’abord masquée. Maudit rocher ! C’est que je ne suis pas au bout de mes peines.

Je cours vers ma bicyclette qui est bien à 300m mètres de là, je la remets sur l’épaule et me revoilà trébuchant parmi les ronces et les cailloux. J’étais à mi-chemin et je déposais mon fardeau pour m’éponger quand je m’aperçois que mon bagage a disparu ; accroché par les buissons, ébranlé par les cahots, il s’est détaché peu à peu du porte-bagage arrière ; il ne me reste que mon sac de guidon et ma pèlerine. Que faire ? Mon bagage était encore à sa place quand je suis arrivé au sommet, je n’ai pu le perdre que depuis la chapelle, j’amène ma bicyclette jusqu’à la terrasse, puis je remonte au Saint-Pilon et m’efforce de repasser d’un pied léger partout où j’ai passé un instant auparavant, lourdement chargé.

Je perds une bonne demi-heure en recherches vaines et en contemplations, car souvent au lieu de regarder à mes pieds je regarde au loin et en haut, et je me décide à continuer, allégé de tout mon linge, resté là-haut dans quelque anfractuosité où des pèlerins le retrouveront l’année prochaine.

La descente n’est pas commode tout d’abord : pente forte, tournants secs, cailloux roulants sous les pieds ; il faut veiller au grain, sinon gare les chutes qui seraient là plus dangereuse qu’en montant.

Enfin j’atteins les premiers arbres et bientôt je foule un sentier encombré de feuilles mortes mais très praticable.

Par exemple je ne puis plus m’orienter ; l’horizon m’est caché par la forêt qui me couvre et parmi les lacets qui descendent à droite et à gauche je vais au petit bonheur.

On dit, non sans raison, que tous les chemins mènent à Rome, mais on peut dire ici avec plus de vérité que tous les chemins qui avoisinent la Sainte-Baume conduisent à la grotte près de laquelle j’arrive alors que je craignais d’en être déjà loin.

J’abandonne ma monture et par une pente fort roide, puis par un escalier plutôt délabré, je grimpe sur la plateforme où l’on a construit à droite et à gauche de la grotte les deux corps de logis que j’avais vus de là-haut.

L’entrée de la grotte a été décorée il y a quelques années, d’une façade en maçonnerie qui la dépare, au dire des gens du pays. J’y pénètre, non sans une certaine émotion. De tous les côtés des gouttelettes d’eau tombent, derrière l’autel une vasque recueille les suintements les plus abondants ; dans l’obscurité ma main rencontre un gobelet retenu par une chaîne ; j’en profite pour me désaltérer ; l’eau est glacée. À ma droite un escalier descend dans une crypte d’où, d’après la légende, sortit un dragon, furieux quand Marie-Magdeleine pénétra pour la première fois dans la grotte. Le froid humide qui descend de ces voûtes serait pour moi plus mortel que la rencontre d’un dragon, si je m’y attardais trop longtemps.

Autant sur le versant méridional j’ai été, toute la matinée, baigné de joyeux soleil, autant je suis de ce côté, entouré de la brumeuse tristesse du septentrion qui règne ici tellement en maître qu’il ne permet, m’a-t-on dit, au soleil de jeter un rayon sur la grotte de la Sainte-Baume qu’un seul jour dans l’année, le 21 juin. C’est peu. Il est vrai qu’à quelques cents mètres de là, sur le plateau où je serai bientôt, il y en a toujours, surabondamment, du soleil.

Je poursuis ma route et après m’être encore une fois désaltéré à une fontaine par où sans doute s’échappe le trop-plein de la vasque intérieure, après avoir fait pas mal de tours et de détours, admiré des arbres gigantesques croissant sans contrainte au sein d’une véritable forêt vierge, je débouche enfin en plein air et je retrouve ma liberté, car dans cette forêt on a positivement la sensation d’être enfermé.

Je puis remonter sur ma bicyclette et à travers sable et gazon filer dare-dare sur l’Hôtellerie.

Dix heures sonnent.

La sœur portière, jeune et agréable à voir, ne me laisse entrer qu’après s’être enquis des motifs qui m’amènent. Elle me conduit au réfectoire, salle basse, blanchie à la chaux, d’aspect très monastique, où bientôt le frère sommelier, jeune aussi et aucunement déplaisant ni renfrogné, m’apporte du lait qui est bon et du café qui ne vaut pas le diable.

Coût : 50 centimes d’après le tarif placardé au mur par lequel on informe les visiteurs qu’on est obligé d’avoir des prix un peu élevés à cause de la difficulté du transport des denrées ; du reste on engage en même temps les pèlerins à restreindre le plus possible la consommation des liqueurs alcooliques et... à ne se servir des vases de nuit que pour l’usage auquel ils sont destinés.

N’osant laisser un pourboire, comme en un quelconque café, à l’aimable sœur tourière, je fais avant de partir l’acquisition d’un opuscule sur la vie de Marie-Magdeleine ; j’ai su depuis qu’il n’était pas du tout malséant de laisser entre les mains d’icelle une offrande quelque modeste qu’elle soit pour les pèlerins pauvres.

On peut coucher à l’Hôtellerie et même y demeurer plusieurs jours. En été, les pèlerins y viennent en très grand nombre ; la Sainte-Baume ayant été honorée de la visite de nombreux archevêques, évêques et des notabilités de la chaire est devenue pour les fidèles un lieu de great attraction. Quant aux touristes ils n’auront pas lieu de se plaindre si le récit de mes pérégrinations les engage à grimper jusqu’au Saint-Pilon.

À 10 heures 1/2 je me remets définitivement en selle après un nouveau pansement de mon genou qui de temps en temps se rappelle à mon souvenir par quelques lancées, et je me laisse dévaler pieds au repos, me contentant de modérer de temps en temps la vitesse par l’application du frein ou du pied sur le bandage de la roue directrice ; le sol, au départ, n’est pas bon : sable ici, rochers là, ornières partout, on est fort secoué, puis il y a d’assez bons passages après lesquels des cailloux semés trop négligemment vous forcent à manœuvrer habilement sans qu’on puisse les éviter tous.

À droite, la montagne et des bois, ou, pour mieux dire, des taillis ; à gauche le ravin où la vue est vite bornée par les pentes dénudées, qui remontent de l’autre côté, le paysage n’est pas sans intérêt.

Après un immense coude on revient sur Nans et l’on atteint bientôt la plaine fermée de tous les côtés par des mamelons grisâtres.

D’un côté pourtant, vers le Nord, l’on peut s’échapper, et sans arrêt, je file sur Saint-Maximin. Au croisement de la route de Marseille à Brignoles, je retrouve le sol excellent que j’avais quitté la veille à La Massiglière et j’augmente l’allure malgré quelques montées à pente faible.

Un coup d’œil en passant à un pilier surmonté d’une mitre épiscopale, dressé au bord du chemin et auquel doit sans doute se rattacher quelque légende, car il a l’air bien vieillot.

Et j’aperçois au loin, tel un puissant navire escorté de torpilleurs, la majestueuse basilique de Saint-Maximin entourée de maisons minuscules.

De loin, l’effet est très beau : à mesure qu’on s’approche il s’atténue, et de près la basilique n’en impose guère que par sa carrure.

Je m’arrête à Saint-Maximin pour renouveler ma provision d’arnica et j’aurais voulu rendre visite à un vieil ami du Cycliste : j’apprends qu’il réside encore à la campagne. Ce n’est qu’à quelques kilomètres, mais l’heure me presse ; la traversée de la montagne m’a pris trop de temps et je dois me contenter d’envoyer de loin à M. M... un confraternel et cordial salut.

J’enfile à la sortie de Saint-Maximin une route terriblement monotone, plate d’abord, puis en rampe douce et sur un assez long parcours fraîchement réparée ; l’eau, bien que rare, n’a pas été épargnée et mes roues s’enfoncent dans une boue collante.

Un dernier village, puis la solitude complète pendant 18 ou 19 kilomètres ; ça monte doucement au soleil entre des arbres rabougris ; une jolie rampe pour 4m40 ! Le sol est convenable ; deux fois je surprends des charbonniers en train de dresser des tas de bois vert qu’ils vont transformer par des procédés primitifs en charbon de bois. Ce sont, je le suppose, de très honnêtes gens, mais ils ont l’air terriblement farouche et j’aime mieux arriver sans bruit et passer rapidement que m’annoncer longtemps à l’avance.

Jusqu’à Rians je n’ai vu sur le bord de la route qu’une maison à peu près au point culminant où l’on commence à redescendre vers la vallée de la Durance, et entrevu, quelque part, dans les bois, un château. Pourquoi de si vastes étendues de terrain inhabitées ? Sans doute à raison du manque d’eau ; en était-il de même il y a deux mille ans et la solitude a-t-elle toujours régné sur ces plateaux ondulés qui s’étendent entre Aix et Barjols et qui vraisemblablement furent maintes fois traversés par les légions romaines ?

La première descente n’est pas longue et une nouvelle montée ajoutant sa résistance à celle d’un léger mais persistant vent contraire, me fait trouver dur le développement de 7m25 que je conserverai néanmoins jusqu’à Rians dont j’aperçois, après une bonne descente, l’église assez belle, dominant le bourg étagé à flanc de coteau. Après le fastidieux parcours que je viens de fournir, je trouve Rians digne de son nom et très riant en effet.

Je vais désormais descendre à peu près constamment, mais d’une façon peu appréciable, jusqu’à Peyrolles ; pourtant je me mets bientôt à 6 mètres et je n’en marche que mieux. La fatigue de la matinée n’est sans doute pas étrangère à cette réduction du développement sur une route qui autoriserait, en d’autres circonstances, le développement de 7 mètres.

La route suit un étroit vallon et n’offre rien de particulièrement remarquable ; à Jouque je suis surpris de l’abondance des eaux qui à gros bouillon s’échappent de plusieurs fontaines.

À Peyrolles la route s’élargit et peu après monte pendant près d’un kilomètre assez rudement pour que je juge à propos de prendre momentanément 4m40 ; laissant à gauche Meyrargues par où j’irais à Aix, je redescends vers la Durance et me voici à un croisement de routes où je fais halte pour prendre langue et me lester de pain, de fruits et de café. Une modeste auberge est là où je trouverai tout ce qu’il me faut, surtout les renseignements qui m’y sont donnés par un cycliste de la région.

— D’ici à Cavaillon, me dit-il, il y a 48 kilomètres de bonnes routes ; mais vous ferez mieux de ne traverser la Durance qu’à Cadenet, car la route de ce côté-ci est meilleure et plus courte que celle par Pertuis.

Je suivis ce conseil, il était bon et j’eus une fort belle vue sur Cadenet, dont les maisons en amphithéâtre étaient, quand j’y arrivai, fortement éclairées par les rayons obliques du soleil. Peu après, le mauvais génie qui me fit pendant ce voyage si souvent tromper de chemin, me joua encore un tour de sa façon, en me laissant à Lauris prendre à droite l’ancienne route de Puget qui descend et remonte pour descendre et remonter et qui, après 2 ou 3 kilomètres, me sembla s’éloigner sensiblement de la Durance. Consultons la carte.

Ma route devrait longer le chemin de fer, or elle court dans les terres, donc je me suis trompé ; à Lauris j’ai demandé la route de Puget et l’on m’a fait prendre ce chemin ; m’aurait-on mal renseigné. Je m’informe auprès d’un paysan.

— Vous êtes bien, me dit-il, sur la route qui va de Lauris à Puget, mais non pas sur celle qui va à Cavaillon.

Puget, ainsi que je le constate maintenant, est un peu à gauche de la grande route et l’habitude que j’ai prise de demander ma route en indiquant le nom du village suivant et non celui de l’étape finale souvent très éloignée, m’a été funeste : on fait mal en croyant bien faire. Mais ne vous est-il pas arrivé parfois, en demandant la route d’un endroit encore éloigné de 30 ou 40 kilomètres, de ne pouvoir obtenir de réponse précise, tandis qu’en demandant celle de la localité suivante, vous étiez de suite fixé ?

Un sentier de traverse, qui est plutôt un ruisseau, me remet sur le bon chemin. Ce n’en est pas moins un quart d’heure de perdu pendant lequel j’aurais fait, au bas mot, six kilomètres, et la nuit est là.

Je presse l’allure, le sol s’y prête admirablement ; très peu de rencontres, je trouve même que cette route est bien déserte à cette heure ; je me souviens d’un certain passage où la montagne abrupte se rapproche de la route qu’elle resserre et assombrit, lieu favorable aux attaques nocturnes, bien fait pour donner le frisson. J’en sortis sans encombre et retrouvai la douce clarté de mon amie la lune qui continuait à m’escorter fidèlement. Depuis longtemps le soleil s’était couché et j’avais une dernière fois aperçu, barrant au sud l’horizon, la crête de la Sainte-Baume.

La montagne de Luberon que je longe depuis Cadenet me paraît être aussi d’assez belle venue et digne d’être fouillée dans ses plis et replis. Mais les cyclistes des environs apprécient-ils la montagne ? Tous ceux avec qui j’ai eu l’occasion d’en parler n’en ont pas eu l’air et les montées leur inspiraient une sainte horreur. Le plat et la vitesse, ils ne connaissent que ça.

Mais que les habitations sont rares sur cette route, que Cavaillon commence à me paraître loin, et personne à qui demander si j’arriverai bientôt. Voici pourtant, à ma gauche, un charron. Je suis à 5 kilomètres de Cavaillon ; j’endosse ma veste, car il fait frais et presque froid, je passe un petit village et je tombe en arrêt devant une bifurcation de ma route qui file à gauche et à droite comme un cours d’eau qui serait soudain fendu par une digue. C’est absolument le cas de Riboux qui se représente ; hier au soir j’ai pris à gauche, prenons aujourd’hui à droite. Un peu plus loin je me renseigne : il paraît que ces deux bras de route conduisent également à Cavaillon et ne sont pas plus courts l’un que l’autre. Alors pourquoi deux routes ? Afin sans doute de n’avoir pas à expliquer cette anomalie, la carte au 1/200.000 supprime purement et simplement l’une des deux, celle de gauche.

Tant de désinvolture chez les odographes me rappelle l’insouciance des kilométrographes indiquant Riboux à 7 kilomètres au lieu de 9, sous le prétexte que les deux derniers n’étant pas entretenus ne comptent pas ! Pour nous, touristes, ils comptent double au contraire.

Allons, tout va bien dans l’Administration que l’Europe nous envie, mais n’ayons pas de guerre avec les Boërs !

Cavaillon est blotti au cagnard derrière un monticule isolé au milieu de la plaine et qui le défend contre le mistral ; dommage que j’y sois arrivé si tard ; au clair de la lune je ne me rends qu’imparfaitement compte de cette originale position.

Je juge prudent d’allumer ma lanterne qu’il me faut d’abord nettoyer et regarnir, car les heurts qu’elle a subis pendant la traversée de la Camargue par le chemin de halage, l’ont mise bien mal en point. Puis il s’agit de trouver la route de l’Isle-sur-Sorgues, ce qui ne semble pas être une petite affaire, à en juger par les longues et embrouillées explications qu’on me donne.

Le fait est qu’il faut aller la chercher bien loin cette route et tout à fait en dehors de la ville. Un cycliste qui arrive tout droit d’Avignon me la montre enfin au moment où j’allais la manquer et me voici bientôt à l’Isle, brillamment éclairé à l’électricité.

Je m’y arrête quelques minutes dans un café, à l’ultime bout de la ville, pour donner à mon estomac un léger réconfort en attendant le souper que je prendrai à Pernes, où je descends enfin à 8 heures devant l’hôtel Ricard.

J’y suis bien accueilli, on m’y prépare un repas tout végétarien, un excellent lit ; c’est un de ces bons petits hôtels où l’on est comme chez soi et que je recherche. Assis sous le manteau d’une immense cheminée d’autrefois, je taille une bavette avec l’hôtesse, de sorte que lorsque je vais me coucher, je suis assez bien renseigné sur ce qui se passe à Pernes, d’où l’on exporte des fraises à Paris et jusqu’en Angleterre ; c’est le commerce qui apporte le plus d’argent dans le pays.

Mon genou contusionné qui pendant l’excitation de la marche m’a peu inquiété, s’endolorit pendant le repos et j’ai quelque peine à remuer la jambe le lendemain.

16 Novembre

Je pars cependant à 6 heures 1/2, et jusqu’à Carpentras cela va assez bien, mais à peine ai-je dépassé cette petite ville, qu’un coup furieux de mistral s’abat sur le pays, soulevant des tourbillons de poussière, faisant ployer comme fétu les plus gros arbres et rendant vaine toute tentative de résistance avec 6 mètres.

J’essaie de lutter un instant avec 4m40 mais il faut encore abaisser l’effort et je devrai jusqu’à Orange me contenter de mon plus faible développement 3m30. J’avance péniblement et à plusieurs reprises je suis désarçonné.

Je m’étais promis de couronner mon voyage par une jolie étape de 205 kilomètres, Pernes Saint-Étienne, et sans ce malencontreux mistral la chose était faisable.

Mais allez donc lutter contre un tel ennemi pendant toute une journée quand on est pressé de rentrer !

Mon voyage est donc terminé, je prends à Orange l’express jusqu’à Saint-Rambert-d’Albon d’où je rentre tranquillement, le vent s’étant calmé ou me devenant plutôt favorable, par Andance et Bourg-Argental, route dont je ne vous dirai rien, vous en ayant déjà trop souvent rebattu les oreilles.

Vélocio

Mer Méditerranée Sète
Gustave Le Gray, 1857, metmuseum

Photo  : Mer Méditerranée – Sète,
Gustave Le Gray, 1857, https://www.metmuseum.org/art/collection/search/283124

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