Pédalerons-nous dans la position couchée ? (Mai 1934)

mardi 25 avril 2017, par velovi

Par René Bierre, Match n°399, 01.05.1934, Source gallica.bnf.fr / BnF

Pour être heureux, pédalons couchés, pourrait dire Francis Faure, bon petit coureur du Centre, qui, toujours fit de son mieux, honnêtement, et dont le hasard allait faire un recordman du monde. Nous sommes particulièrement autorisés à prétendre que le hasard, qui fait parfois de fort belles choses, est un peu à la base de la fortune glorieuse de Francis Faure ; puisque, certain jour, nous fûmes chargés par M. Mochet, constructeur du vélocar, de trouver ce coureur dont nous venions de dire, après une belle course qu’il avait fournie au Vel’ d’Hiv’ au cours de la saison 1933/934, qu’il était regrettable que les espoirs qui l’avaient amené à Paris se fussent changés en une désillusion suffisante pour qu’il ait pris la décision de retourner à Saint-Étienne. Du coureur moyen qu’était Francis Faure, la bicyclette à pédalage horizontal a fait le détenteur du record du monde le plus envié, celui de l’heure sans entraîneur. Il était donc prouvé que la nouvelle bicyclette permettait à un coureur ordinaire de devenir un grand champion. Elle permettait d’aller plus vite.

Le premier vélocar établi par le constructeur qui devait concevoir et réaliser la bicyclette à pédalage horizontal est cet appareil formé de deux, vélos accouplés et qu’une caisse recouvre pour lui donner l’apparence d’une voiturette, à la vérité fort modeste, mais d’une voiturette à laquelle le mouvement serait fourni par deux moteurs humains. C’est cet appareil qui a fait M. Jean de Castellane écrire récemment dans un hebdomadaire :

« Le vélocariste est, par rapport au cycliste et à l’automobiliste, ce que le centaure était à l’homme et au cheval. »

La bicyclette à pédalage horizontal donne au cycliste une position à demi-couchée. Il y a déjà longtemps qu’on s’est préoccupé de faire pédaler le cycliste en lui faisant adopter la position horizontale. Un Italien, entre autres, avait établi avant la guerre un appareil qui donnait déjà d’excellents résultats. Cela ne retire rien du mérite qu’eut M. Mochet, le constructeur de la bicyclette qui permit de dépasser le quarante-cinq dans l’heure. C’est un chercheur qui cherche toujours et qui a provoqué une heureuse émulation chez tous ceux qui aiment à chercher.

On avait surtout, avec les anciens vélocipèdes, utilisé la roue motrice à l’avant. Il fut démontré par la suite que le cycliste ne tirait pas de cette position le bénéfice de l’adjonction du poids du corps sur la pédale, et qu’il y a avantage à charger la roue motrice. On a compris également que le muscle pouvait être utilisé plus rationnellement, que le jeu des chevilles pouvait être plus efficace et qu’un point d’appui dans le dos amplifiait l’effort transmis sur la pédale. Le jeu de la cheville prolonge l’effort dans une direction normale. Les résultats obtenus sont très nets, aussi bien avec le vélocar qu’avec la bicyclette à pédalage horizontal. Le « rendement », si l’on peut dire, est plus considérable et la résistance à l’air intervenant par une diminution sensible de ses effets, le bénéfice obtenu permet de réaliser une vitesse qui doit pouvoir atteindre à un avantage de dix à quinze pour cent actuellement.

C’est cet avantage qui a permis à Francis Faure de couvrir 45 km. 53 dans l’heure au Parc des Princes. Et c’est parce que la bicyclette à pédalage horizontal était conforme au règlement, c’est-à-dire qu’elle n’offrait pas un encombrement supérieur à deux mètres en longueur et soixante-quinze centimètres en largeur pour une machine à une place et à une voie, qu’on homologua le record de Francis Faure battant celui de Maurice Richard. C’était le record de la plus grande distance couverte en une heure sur une bicyclette et sans entraîneur. Et tous les moyens du bel athlète qu’est Maurice Richard ne prévaudront pas contre les possibilités qui furent offertes à Francis Faure.

Mais la bicyclette à pédalage horizontal est-elle pratique et peut-on espérer la voir figurer dans les compétitions cyclistes, puisqu’elle est considérée comme une bicyclette normale et répondant parfaitement à la définition que l’on a donnée, il y a fort longtemps, de la bicyclette ? Ceci est une autre histoire. Que la position sur une machine de ce genre soit confortable, c’est possible.

Que le rendement en palier soit avantageux, c’est incontestable.

Mais le rendement en côte est inférieur. Nous savons bien qu’on trouvera des raisons pour nous démontrer que nous avons tort. Nous ne nous sommes pas basé, pour nous faire une opinion, sur l’essai que nous avons pu faire, nous traduisons l’opinion de ceux qui utilisèrent déjà assez longuement l’appareil. On trouvera des changements de vitesse pour permettre de faciliter le travail dans les côtes. C’est entendu. Mais le démarrage est aussi plus difficile avec le vélo à pédalage horizontal. On l’a vu sur piste où la supériorité de l’appareil de Francis Faure ne s’affirmait qu’au bout de quelques tours. Il apparaît donc, à l’heure actuelle, que, sur piste et pour un record de distance, la bicyclette nouvelle est supérieure et qu’elle ne le demeure sur les routes que lorsque leur profil n’offre pas de côtes excessives. Il lui manque donc encore quelque chose. Elle existe, elle a fourni les preuves de son intéressante conception. On l’améliorera et déjà Oscar Egg nous a montré, sur le tour de l’hippodrome de Longchamp, qu’il était . capable, avec un peu d’entraînement, de parcourir dans une heure, sur un vélo à pédalage horizontal qu’il vient de faire établir, une distance égale à celle qui lui valut de rester pendant quatre lustres recordman du monde de l’heure.

Mais nous n’en sommes pas encore à l’époque qui verra figurer le nouveau vélo dans toutes les compétitions sportives. On le voit utilisé sur route, et nous nous souvenons qu’à l’arrivée à Avignon de la course Paris-Nice, un vieux cycliste pédalait allègrement et efficacement sur un vélo à pédalage horizontal et se déclarait enchanté d’avoir adopté la « mode nouvelle ». Mais il nous faut encore attendre pour le voir utilisé largement. Il a fallu des années pour arriver à faire du changement de vitesse un appareil que l’on peut dire maintenant indispensable. Il faudra sans doute des années pour que les cyclistes acceptent de changer leur position sur leur machine. Pour le moment, ils se contentent de pédaler verticalement.

René Bierre.


FRANCIS FAURE, AU PARC DES PRINCES, SUR VELOCAR. S’ATTAQUANT AUX RECORDS, ET LES BATTANT

match 01.05.1934 (N399)