Randonnée pascale 1911

mardi 5 février 2019, par velovi

Par Paul de Vivie alias Velocio, Le cycliste, Année 1911, republié en mai juin 61, coll. pers

Une étape de 592 kilomètres

D’abord favorisée par le temps, la randonnée expérimentale a été quelque peu contrariée par une série d’accidents de pneumatiques et par le vent contraire, qui me retardèrent de trois heures. Si bien que, lorsque je fis halte à St-André-de-Méouilles, après 39 heures passées sur la route, je n’avais couvert que 592 km. au lieu des 700 prévus.

L’an prochain, je tenterai de faire mieux, j’aurai soin de ne pas m’embarquer avec des valves Dunlop, dont le tube de caoutchouc-obturateur cédant tout à coup, sans motif apparent, m’obligea après maints essais infructueux, à démonter, seul sur la route, une fois la roue arrière, une fois la roue directrice de ma bicyclette, pour changer les chambres à air ; or, je manque malheureusement d’adresse en ce genre d’exercice dans de telles conditions, et je perdis un temps précieux.

Au rendez-vous à la Digonnière, à la sortie de Saint-Étienne, nous nous trouvâmes trois, et nous partîmes à 3 h. 35, sans trop de hâte comme il convient en début d’une longue étape. Au Col du Grand-Bois, à 4 h. 50, on se sépara, et j’arrivai à Andance à 6 h. 10. Mais trois kilomètres plus loin, une première panne m’immobilisa une heure et demie sur la route. A Tain, un autre compagnon m’attendait et me happe au passage. On file à grande allure, vent favorable.

Valence, 9 h ; quinze minutes d’arrêt. Nous croquons des bananes et je me procure une chambre à air dont je prévois le besoin. A Livron, nous sommes quatre, mais à Loriol, à 10 h., je prends congé de mes compagnons et seul, désormais, je vais tâcher de rattraper mon retard, pour ne pas faire trop attendre d’autres amis, qui doivent m’accompagner d’Aix à Nice. Je traverse Montélimar à 11 h. ; courte halte à Donzère, et me voici à Orange, il est 14 h. 55. J’aurais dû, d’après mon horaire, m’y trouver à midi.

Entre Orange et Montélimar, mon passage a été contrôlé, à mon insu, par un chauffeur stéphanois qui remontait la vallée du Rhône.

Avant Courthézon, à 6 km. d’Orange, une seconde panne m’immobilise ; elle s’aggrave par trop de précipitation, se complique d’une crevaison, bref, m’arrête deux heures : c’est à désespérer... ! ! Je déjeune pendant qu’on répare et tout redevient rose. Je télégraphie à Aix mon retard, et quitte Courthézon à 15 h. 15. Sorgues, le Pont de Bompas, Orgon, Pont-Royal défilent rondement ; à Lambesc, légère collation et j’entre à Aix à 19 h. 15 exactement ; 90 km. franchis en 4 heures, tous arrêts compris. Tout va bien maintenant, j’ai payé mon tribut à la malchance, et je n’aurai plus le moindre ennui.

Un seul compagnon m’attendait à Aix, un jeune et vigoureux Anglais, résidant à Marseille, et qui a bien voulu se déranger pour ne pas me laisser voyager, seul, la nuit, sur ces routes fréquentées par trop de chemineaux. En attendant que la lune veuille bien se montrer, nous dînons solidement et, à 21 h. seulement, nous pensons à nous remettre en route.

Le vent reste toujours plutôt favorable, et nous dévalons sur St-Maximin, où nous pouvons encore absorber une boisson chaude, il est 23 h. Ensuite Brignolles, Flassans, Le Luc, Vidauhan, Le Muy, se succèdent rapidement. A la pointe du jour, au coin d’un bois, nous faisons un petit déjeuner tiré des sacs ; puis nous voici à Fréjus, il est 4 h. 50, frais et dispos ; si bien, qu’en une heure et quart, nous enlevons les 300 m. d’altitude de l’Estérel. A l’Auberge des Adrets, entre 6 h. 15 et 7 h., un bon café au lait avec beurre et miel nous réconforte ; le soleil aussi nous réchauffe, et nous musardons parmi les fleurs qui éclosent et les feuillages naissants. L’heure est douce, et dans ce coin de terre tranquille, loin du tohu-bohu de la circulation intense où nous allons entrer, la nature se montre accueillante, enveloppante. Nous nous arrachons pourtant à ces délices, et plongeons sur La Bocca, par une route où les raidillons à 10 ou 15 % ne sont pas rares.

De Cannes, 36 km. désagréables, pénibles même, par l’attention soutenue qu’ils exigent, nous amènent, à 9 h. 30, à Nice, où j’avais compté être à 5 h. Mon compagnon s’arrête là, et, dare dare, je prends le chemin du retour.

La Vallée du Var, que je suis pour la première fois, est,en beaucoup de ses parties, très pittoresque. Large d’abord, et fertile, elle se rétrécit bientôt à l’excès, et la route se fraye difficilement un passage entre des rochers dénudés, privés de toute végétation, à tel point, que je ne puis m’empêcher de me demander de quoi peuvent vivre les habitants d’un village perché à quelques 4 ou 500 m. d’altitude, et qui m’intrigue depuis que je le vois. — Ce village, tout en haut, c’est Bonson, me répond un indigène, et vous auriez de la peine à y grimper ; on y cultive un peu de vigne, parmi les rochers et les oliviers, ces oliviers que vous voyez, là, au flanc de la montagne.

Ma route, heureusement, ne monte pas à Bonson ; elle continue de côtoyer le torrent, passe dans quelques tunnels, sur deux ou trois ponceaux... et il y fait chaud ! et il y fait faim aussi ! Je m’arrêterais bien à l’Hôtel Vésubie, mais j’espère trouver un hôtel au confluent du Var et de la Tinée, qui, d’après ma carte, n’est pas très éloigné. Ah ! par exemple, je suis bien déçu sous ce rapport ; mais sous un autre qui intéresse les cyclotouristes, je suis enchanté.

Le site est impressionnant ; un puits au fond duquel le vent tourbillonne et l’eau mugit entre des parois rocheuses menaçantes. En même temps que moi, débouche d’un tunnel, une auto qui manœuvre en ronflant pour entrer sous un autre tunnel. D’hôtel, d’auberge même pas l’ombre ; d’ailleurs la place manque totalement pour loger, en ce trou que des rochers surplombent, la moindre masure.

Un facteur, à son tour, sort du tunnel de droite, et m’indique mon chemin par le tunnel de gauche. La chaleur augmente, l’appétit aussi, mais pendant des kilomètres je suis en plein désert ; et il me faut aller jusqu’à Villars pour obtenir, près de la gare, de midi à 13 h. 30, un modeste repas.

Je repars sans enthousiasme, car le vent est contraire et Phœbus, plus ardent que jamais. Pour éviter l’insolation, je suis obligé d’arborer la coiffure d’été, en ce temps de Pâques : un linge-éponge mouillé sur le crâne.

Puget-Théniers n’a rien d’intéressant ; mais Entrevaux, par ses curieuses fortifications d’un autre âge, mérite un arrêt de quelques minutes. Puis la rampe s’accentue ; on laisse, à droite, le Var et les gorges de Dabus qui valent d’être visitées, et l’on remonte un autre torrent, côte à côte avec une voie ferrée de construction récente. Après les Scaffarels, la montée devient véritablement dure et m’oblige à prendre mon tout petit développement de 3 m., j’ai à m’élever, encore, de 500 m., avec, çà et là, quelques contrepentes, jusqu’au col de Joutes Aures, à 1.214 m. d’altitude : je n’y parviens qu’à 17 h. 30.

Des sommets, couverts de neige sont là, tout près, que je voyais depuis longtemps et que je croyais appartenir à des montagnes beaucoup plus élevées. Maintenant, il fait froid et, comme la descente va m’entraîner contre le vent, il s’agit de se couvrir et de plastronner de papier. A 18 h. 30, je termine mon étape, de 592 km., à St-André de-Méouilles (1)(1)Aujourd’hui St-André-les-Alpes.), sans ressentir de fatigue anormale. Je fis honneur au menu de l’Hôtel Trotabas, recommandé, et, le hasard m’ayant placé à côte de cyclistes, nous causâmes jusqu’à 21 h. Je me contentai de leur dire que je venais de Nice ce qui leur parut même phénoménal ; l’on m’aurait certainement pris pour un fou si j’avais dit d’où je venais réellement...

Et pourtant, la folie n’est-elle pas, plutôt, en ceux qui, ayant reçu de la nature un excellent moteur, en ont fait, peu à peu, par une mauvaise alimentation et une néfaste utilisation, un misérable tacot incapable d’un travail soutenu de quelques heures. Ils ont, il est vrai, la ressource de le remplacer par un moteur mécanique ; mais quand ils auront irrémédiablement compromis leur santé, pourront-ils, aussi la remplacer par une santé mécanique ?

Ces longues randonnées ne sont pas seulement agréables, elles sont utiles. Elles démontrent la supériorité de la bicyclette, en tant que moyen de transport individuel sur tous les autres modes de locomotion. Elles démontrent aussi, la supériorité du moteur humain sur tous les autres moteurs. Quel est, en effet, celui capable de vous transporter pendant 600 km, pour trois ou quatre francs, somme à laquelle se sont élevées, au maximum, mes dépenses supplémentaires d’alimentation pendant ces 40 heures.

Pour obtenir ces résultats, il faut, évidemment, que le moteur humain soit tenu en bon état, que l’estomac, surtout, fonctionne bien et ne reçoive que des aliments aptes à une rapide et facile transformation en calories. Il faut, aussi, que l’on ait un outil convenable, qu’on sache s’en servir et qu’on ne dépense jamais plus d’énergie que n’en exigent les résistance à vaincre.

Des cyclistes, même bien outillés qui, dès le départ, exagéreraient leurs efforts, soit en se servant de développements trop grands, soit en augmentant inconsidérément leur allure, comme s’ils n’avaient à fournir qu’une course de 100 km., ces cyclistes-là seraient vite fatigués et obligés de s’arrêter bien avant la fin de l’étape.

Par contre, pratiqué rationnellement, le cyclisme n’exige qu’un travail modéré qu’il est fort possible de prolonger, de temps à autre, comme tout autre travail modéré, pendant quarante heures consécutives, sans aucun inconvénient, je dirai même, jusqu’à preuve du contraire, avec quelque profit pour la santé.

VELOCIO.