De Paris à Sarlat (1891)

jeudi 14 février 2019, par velovi

Par F. de la Tombelle, Montauban véloce, 1891, Source gallica.bnf.fr / BnF

Chronique sarladaise

Sarlat, 12 août 1891.

De Paris à Sarlat

On nous communique une lettre charmante que M. le baron F. de la Tombelle adresse à un membre du V.-C. Sarladais sur son intéressant voyage de Paris à Sarlat. Nous sommes heureux de la publier en entier  :

Mon cher Ami,

Vous m’avez demandé pour le V.-C. S. la relation de mon voyage en bicyclette de Paris à Sarlat. Ce n’est pourtant pas un exploit, pas même un tour de force  ; une simple promenade hygiénique, pittoresque, et surtout rassurante à cette époque où les trains montent les uns sur les autres et se tamponnent de tous les côtés.
J’ai donc bien envie de vous écrire tout simplement  : Parti de Paris tel jour, je suis arrivé à Sarlat tel autre, et dans l’intervalle, il ne m’est rien survenu d’extraordinaire. Et, de fait, ce serait la relation la plus exacte que je pourrais vous faire.
Cependant, je crois utile de vous donner ici quelques renseignements à l’adresse de ceux qui seraient tentés d’essayer le même voyage, car j’ai pu constater que les cartes, guides et indicateurs de toute sorte ne valent pas l’expérience pratique du voyage accompli.
Je suis donc monté sur machine 6, rue Newton, à Paris le Dimanche 26 juillet à 5 heures du matin.
Je n’étais nullement entraîné puisque, par suite d’un voyage en Suisse et en Allemagne, j’étais resté plus de trois semaines sans me servir de ma bicyclette. J’ai pu faire pourtant, le premier jour, la route de Paris à Anger-ville (78 kil.). Le lendemain, pour aller à Orléans, j’ai eu à lutter contre une vraie bourrasque qui m’a rendu les 61 kilomètres à faire extrêmement pénibles.
À ce métier j’ai attrapé une crampe au genou gauche qui m’a forcé de m’arrêter toute l’après-midi à Orléans. En passant, je donne à mes collègues le conseil de n’user dans un cas semblable, que de bains très-chauds et prolongés. J’ai essayé de sinapismes, teinture d’iode et autres drogues qui n’ont fait que me mortifier le genou d’une façon fort désagréable, et le bain seul a produit la détente sur laquelle j’avais cessé de compter.
Après Orléans, j’ai suivi une route plate, bien entretenue, excellente pendant une soixantaine de kilomètres. Environ trois lieues avant Vierzon la route commence à onduler, on est donc obligé de forcer un peu, mais, en revanche, on entre dans un ravissant pays et l’on quitte enfin ces interminables plaines de la Beauce qui vous donnent envie d’emporter avec soi un arbre, tout petit qu’il soit, pour être sûr d’en voir un et de se reposer dans sa contemplation.
À Vierzon, le pays change, devient accidenté, sans excès, mais assez cependant pour être obligé de monter quelques rampes à pied. Le pays est verdoyant, la route bordée souvent d’arbres séculaires, d’ormeaux principalement, ce qui rend très agréable le trajet jusqu’à Vatan malgré la distance assez longue à parcourir avant de trouver à déjeuner.
De Vatan à Châteauroux, le pays devient maussade, on monte beaucoup, mais la route nationale, fort bien dessinée, présente des rampes morcelées par des paliers de trois ou quatre cents mètres qui permettent d’arriver au sommet sans être autrement fatigué. Du reste, à partir de l’Epine jusqu’à Deols et Châteauroux, on descend presque constamment.
De Châteauroux à Argenton, le pays continue à être accidenté mais avec des rampes de plus en plus fortes, compensées par de bonnes descentes, surtout au moment d’arriver à Argenton  ; comme je roulais depuis trois jours l’entraînement commençait à se faire, et malgré mon genou gauche toujours un peu lourd je faisais, en moyenne, de 15 à 16 kil. à l’heure y compris les côtes à pied et quelques arrêts.

Brusquement, après avoir traversé la rivière à Argentan, on attaque les fortes déclivités du Limousin et l’on ne peut que rattraper dans les descentes un peu du temps perdu dans les montées.
J’ai lu dans le Guide Baroncelli le nom d’une localité, Mouhet, où je comptais coucher. Or, cet endroit est situé à trois kilomètres environ, à droite de la route nationale. J’ai donc pris un petit chemin de traverse, plein d’ornières qui m’a mené vers 6 heures du soir dans un village composé d’une église, un puits, et cinq maisons, sans trace d’auberge. Un habitant extrêmement vieux, m’a dit que jamais personne n’avait eu l’idée de coucher là, mais que je trouverai peut-être à me loger à Rhodes, petite localité sur la route nationale à cinq kilomètres plus loin que la bifurcation du chemin de Mouhet. J’ai donc continué jusqu’à Rhodes par un affreux chemin et j’y ai été reçu par de braves gens qui se sont mis en quatre pour me faire dîner et me coucher, mais ce fractionnement de leur personne n’ajoutait que peu de confortable à leur établissement.
Je préviens donc les cyclistes en Limousin qu’il est préférable de coucher à Argentan, de partir de très bon matin et de pousser ferme pour franchir en une journée les 96 kilomètres d’Argenton à Limoges. C’est dur, mais faisable. Ou peut déjeuner confortablement à Bessines et il ne reste plus que 36 kilomètres pour arriver au but.
De Rhodes à Bessines la route est toujours accidentée, mais le pays devient ravissant et, depuis Bessines, à part deux côtes fortes on roule bien  ; les derniers quinze kilomètres avant Limoges peuvent se faire en vitesse, et la route est comme un jardin bien entretenu.
Le lendemain matin je me détectais à l’avance, à l’idée de suivre la route ravissante de Limoges à Aixe sur le bord de la Vienne, mais un brouillard épais m’empêcha de voir autre chose que quelques mètres de route au devant de moi. D’Aixe à Sereilhac, Pagéas et Chalus, les côtes se succèdent mais elles ne sont ni très longues ni très fatigantes, néanmoins, à Chalus il est bon de souffler un peu. Encore treize kilomètres pour arriver à La Coquille et on atteint une route superbe, roulante au dernier point, qui vous mène en moins d’une heure à Thiviers.
Au lieu de continuer sur Périgueux, ce que j’aurais dû faire, j’ai préféré couper en travers et sauter sur les contreforts d’Excideuil, et Thenon. Il faut avouer que ce sont des côtes invraisemblables  ; les heures se passent et on monte toujours  !
J’ai pourtant pu arriver à Thenon pour dîner et un bon repas m’ayant donné des forces, j’ai poussé jusqu’à Montignac où je suis arrivé à 8 h. 25 du soir. J’avais fait dans ma journée cent-vingt et un kilomètres dont près de vingt de côtes à pied.
Enfin, le lendemain, départ de Montignac où un aimable confrère du V.-C. S. m’a accompagné pour monter la sempiternelle côte de Douarau. À 8 h. 1/2 environ j’étais à Sarlat en si bon état de muscle, que j’ai été vous retrouver à Gourdon ainsi que le reste du Veloce-Club.
En résumé 535 kilomètres accomplis dans une moyenne de 80 kilomètres par jour, plus toute une après-midi de repos forcé par cette malencontreuse crampe. À part ce léger accroc, aucune fatigue, un voyage charmant, des pays variés, un appétit et un sommeil sans rival, voilà ce qui attend les touristes qui voudront répéter l’expérience.
Je dois terminer, hélas, par un blâme sévère à l’adresse du département de la Dordogne. Ce n’est, en effet, qu’en arrivant dans ce pays, près de Firbeix, que j’ai trouvé des chiens hargneux, hostiles et visiblement excités par leurs propriétaires. Jusque là, même en Limousin, j’avais bien rencontré des chiens de berger me regardant d’un œil torve, mais ils étaient toujours arrêtés à temps par la personne qui les gardaient.
Pourquoi faut-il que la Dordogne ait la spécialité d’une certaine catégorie de brutes sauvages lançant leurs chiens sur l’homme, ainsi que faisaient autrefois les planteurs de la Martinique pour leurs esclaves marrons  !
Un mot encore  : Tout bon cavalier vante sa monture, il est donc bien naturel que j’ajoute que ma machine était un caoutchouc creux de Rudge à double cadre, en appuyant sur ce point que je ne l’ai pas huilée depuis Paris jusqu’à Sarlat  !

F. DE LA TOMBELLE.

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